Henry James,
Le Tour d’écrou

Trois
directions de travail bien précises :
• goûter le plaisir de frissonner en se gardant de croire à
l’irrationnel ;
• montrer la cohérence interne du récit, garant de son
efficacité et de son charme ;
• dégager certaines constantes du récit fantastique pour
inciter à l’écriture.
Le travail débutera après une lecture active du
texte intégral, effectuée en dehors de la
classe, suivie d’un résumé détaillé que l’on exigera.
I.
Mise en séquences narratives
Les séquences ne correspondent pas à la division en
chapitres.
Le prologue est un récit à la 3e personne : fiction de
l’homme qui raconte une histoire qui lui a été précédemment
dite. Il a d’abord été un destinataire et, au long de son
énonciation, il indique quelle doit être attitude idéale du
lecteur. La narration est complètement médiatisée. Elle
relativise l’improbable qui ne devient objet de récit que
pour des lecteurs installés dans le familier, le banal.
(…)
II.
Commentaire
Le
prologue :
Au point de départ, le confort d’un salon bourgeois,
l’agrément d’une réunion d’amis ayant le goût de
l’imaginaire et de l’horreur définissent les situations
paisibles du destinateur et du destinataire du récit, et
contrastent avec le danger, la frayeur de l’histoire. Ce
détachement est nécessaire à la représentation d’une vérité
douloureuse et indicible.
Dans la mesure où le fantastique n’est que récit, il
échappe à tout questionnement et sa vérité n’est pas
récusée. L’improbable est accepté, car il ne défait pas
l’ordre entre le destinataire et te destinateur. Le lecteur
en sait plus que les personnages du récit qui auront à
décider de la nature de leur épreuve.
On peut regrouper les 8 séquences en deux grandes parties
de 4 séquences.
•
Première partie : séquences 1 à 4 : la
connaissance
La
gouvernante prend peu à peu connaissance de la nature de
l’opposant : une
apparition pouvant s’expliquer rationnellement ; 2e
apparition : elle apprend que c’est un revenant ;
3e séquence : information sur la vie et la mort de
Quint ; 4e séquence : apparition de Miss Jessel,
information sur leur vie scandaleuse : chacun des
enfants est hanté par un mort.
Dès lors, on ne s’étonnera pas que chaque « dynamique
de l’action » est constituée par une conversation avec
Mrs Grose, seul témoin du passé.
•
Deuxième partie : séquence 5 à 8 : la lutte
N’oublions pas que
le Tour
d’écrou est dramatiquement une
action :
1e épreuve (sq 5) : perte de confiance en les enfants.
2e épreuve (sq 6) : tentation de fuite, désespoir.
3e épreuve (sq 7) : arracher Flora à Miss Jessel en
cherchant un aveu.
4e épreuve (sq 8) : symétriquement, arracher Miles à
Quint.
C’est un récit complètement dysphorique, qui part d’une
situation initiale euphorique pour aboutir à la catastrophe
mortelle, comme le Horla de Maupassant. En relisant
le prologue, on constate tout de même que la gouvernante
s’en est tirée sans dommage.
(…)
1.
Le sujet
C’est
la narratrice, puisque le récit se fait à la première
personne. Elle n’a pas de prénom. Quelques détails sur son
enfance, une allusion fugitive à son amitié pour
Douglas : nous ne savons rien de plus.
Si nous faisons confiance à la narratrice, nous admettons
qu’elle a vu d’authentiques fantômes malfaisants, et
qu’elle les a combattus avec un courage digne d’admiration.
N’a-t-elle pas tracé un portrait précis de Quint (décrit
par James d’après un portrait d’E.T.A. Hoffmann !) dont elle ignorait
tout, même l’existence, personnage que Mrs Grose a
identifié sans hésitation ? Et n’avait-elle pas
deviné que l’homme se considérait comme le précepteur du
garçon pendant que la femme se chargeait de la
fillette ?
Mais on peut objecter à cela que les visions n’ont qu’un
témoin, sincère sans doute, mais désorienté, surmené et
passionné. Qu’on imagine une jeune fille d’origine modeste
transplantée sans transition dans un milieu luxueux et
raffiné, une adolescente sans responsabilités chargée du
jour au lendemain de la direction du personnel d’un
château, séduite par le luxe, flattée par ses fonctions,
effrayée de ses responsabilités, amoureuse de surcroît et
désireuse d’attirer l’attention du maître. (Elle est aussi
la « destinataire ».) Au reste, à supposer
qu’elle eût bien dévisagé Quint, c’est une conviction
intérieure qui lui a d’abord révélé la présence de Miss
Jessel près de l’étang.
La narratrice cède trop facilement à son goût du drame.
Loin de se résigner à la sécurité de la vie quotidienne
elle oscille comme une névrosée entre l'angoisse et
l’extase. Souvent lucide quand elle analyse ses
impressions, elle ne prête pas assez d’attention aux
réticences de la femme de charge. Son amie et elle n’ont
pas la même écheIle de valeur : l’inconduite de Quint
et de Miss Jessel choque Mrs Grose comme contraire aux
convenances ; elle scandalise la fille du pasteur qui
croit y discerner le Mal absolu, fauteur de damnation.
C’est une créature extrêmement complexe. James s’est
effrayé de la hardiesse de sa création et a tenté de se
défendre dans une préface embarrassée. Le détail du récit
montre cependant que le créateur est resté fidèle à sa
hardiesse : il nous montre cette jeune fille
inexpérimentée, pressée de s’éclairer sur les mœurs du bas
monde en lisant « quelques romans du
XVIIIe siècle, assez célèbres pour que leur mauvaise
réputation ne pût plus être mise en
doute ».
Or, l’Amelia
de Fielding qu’elle
lit ainsi avait à peu près, en 1898, la réputation qu’ont
de nos jours les livres de Jean Genet.
Le moralisme puritain de son éducation ne la pousse-t-il
pas à la mythomanie ? Elle-même doute continuellement
de ses convictions, même dans la terrible scène
finale : « Inquiétude de penser
que (Miles) était peut-être innocent..,
car s’il était innocent, grand Dieu, qu’étais-je donc
moi ? » (page 185).
(…)
Opéra de Benjamin Britten
Étude publiée dans la N.R.P.
N°6 , MARS 1982
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