Anthologie de poèmes sur le thème du voyage


Horizons

Nous levons l’ancre, qui se balance à l’avant: les grandes voiles se gonflent; les bonnettes donnent à plein; les trois cacatois s’incurvent sous la brise, qui nous poursuit au large comme une chienne hurlante. Toute toile dehors, comme un épervier aux ailes étendues, nous faisons glisser notre ombre sur la mer, et, tanguant et roulant, nous fendons l’onde salée.
Où allons-nous? Où cinglez-vous, mariniers!

Herman MELVILLE, Mardi, trad. Charles Cestre, Robert Marin. (romancier nord-américain, 1819-1891)



Départ


L’horizon s’incline
Les jours sont plus longs
Voyage
Un cœur saute dans une cage
Un oiseau chante
Il va mourir
Une autre porte va s’ouvrir
Au fond du couloir
Où s’allume
Une étoile
Une femme brune
La lanterne du train qui part

P. REVERDY (1889-1960), in J. Charpentreau
« Poèmes d’aujourd’hui pour les enfants de maintenant » (Éd. Ouvrières)




La sphère de notre Monde ne me paraissait plus qu’un astre à peu près de la grandeur que nous paraît la Lune; encore, il s’étrécissait, à mesure que je montais, jusqu’à devenir une étoile, puis une bluette, et puis rien, d’autant que ce point lumineux s’aiguisa si fort pour s’égaler à celui qui termine le dernier rayon de ma vue, qu’enfin elle le laissa s’unir à la couleur des Cieux.

Savinien de CYRANO DE BERGERAC, (1619-1655), Histoire comique de la Lune et du Soleil, in Paul Éluard « Première anthologie vivante de la poésie du passé, Seghers.




Route Nationale 7


De toutes les routes de France, d’Europe
Celle que j’préfère c’est celle qui conduit
En auto, ou en auto-stop
Vers les rivages du Midi
Nationale Sept
Il faut la prendre qu’on aille à Rome, à Sète
Que l’on soit deux, trois, quatre, cinq, six ou sept
C’est une route qui fait recette
Route des vacances
Qui traverse la Bourgogne et la Provence
Qui fait d’Paris un p’tit faubourg d’Valence
Et la banlieue d’Saint-Paul de Vence
Le ciel d’été
Remplit au cœur sa lucidité
Chasse les aigreurs et les acidités
Qui font l’malheur des grandes cités
Tout excitées
On chante en fête
Les oliviers sont bleus, ma p’tite Lisette
L’amour est là qui fait risette
On est heureux, Nationale Sept.

Charles TRÉNET (né en 1913), Breton in A. Coelho « La Route enchantée. Itinéraire Trénet » (Le Temps singulier)




La terre

Envolez-moi au-dessus des chandelles noires de la terre.
Au-dessus des cornes venimeuses de la terre.
Il n’y a de paix qu’au-dessus des serpents de la terre.
La terre est une grande bouche souillée
:
ses hoquets, ses rires à gorge déployée
sa toux, son haleine, ses ronflements quand elle dort
me triturent l’âme. Attirez-moi dehors
!
Secouez-moi, empoignez-moi, et toi Terre chasse-moi.
Surnaturel, je me cramponne à ton drapeau de soie
!
que le grand vent me coule dans tes plis qui ondoient.
Je craque de discordes militaires avec moi-même
je me suis comme une poulie, une voiture de dilemmes
et je ne pourrai dormir que dans vos évidences.
Je vous envie, phénix, faisan doré, condors.
Donnez-moi une couverture volante qui me porte
au-dessus du tonnerre, dehors au cristal de vos portes.

Max JACOB (1876-1944), in Pierre Ferran, La terre est bleue comme une orange
(Éd. Ouvrières — Le Temps apprivoisé)




Escales


Si l’on débarque un matin, au petit jour, dans la gare de Brest, on constate que c’est bien une gare de fin de terre européenne, une gare d’extrémité un peu mortifiée, une gare qui donne accès à toutes les choses qui n’ont plus rien à voir avec la terre, ses routes conquises par les automobiles et ses voies ferrées qui laissent des traces brillantes dans la nuit. L’Europe de l’Est à l’Ouest aboutit à cette gare discrète, calme, créée pour un seul train, un convoi peu peuplé, mais toujours habité par des figures attachantes. On ne vient pas à Brest pour jouir de la vie, montrer l’élégance d’une robe ou refaire du sang, au soleil. Des raisons, que la mer n’ignore pas, conduisent hommes et femmes vers cette ville sans paquebots, sans départs. C’est ici que l’aventure se mêle au vent de la mer.


Pierre MAC ORLAN, (1883-1970), Brest, (Émile-Paul frères)




Je respire l’odeur du wagon, cette odeur de drap, de cuir, de charbon à laquelle se mêle depuis un moment une odeur nouvelle, particulière et que je ne connais pas. Il semble que l’air se soit comme distendu pour se laisser pénétrer d’une sorte de langueur humide, molle, qui sent l’herbe et l’eau, la prairie et le fossé, le jonc et la terre et qui, tout engourdissante qu’elle soit, a réveillé les voyageurs somnolents. […] La singulière odeur se fait plus perceptible. Le sifflet de la locomotive déchire la nuit. Peu à peu, le train se ralentit puis s’arrête le long d’un quai. Des portières s’ouvrent. Des porteurs courent sur le trottoir sous la lumière crue des globes électriques. La semelle au marchepied, je descends en face d’une pancarte où sont inscrites les lettres de ce nom magique: Venezia!

Henri de RÉGNIER, (1864-1936), La vie vénitienne, Mercure de France.



L’Escale


C’est d’abord un bouton de rade sur la mer
Et qui s’ouvre en pétales,
Rare fleur au jardin de l’horizon désert,
Escale
!

Je suis las de n’avoir pour compagnon de route
Que des nuages gris changeant à tout moment,
Je suis triste de vingt jours de mer et de doute
Sur le navire obscur qui n’a pas de printemps…

Penché sur le soleil incliné des tropiques,
Je cultive les fleurs légères des couchants,
Mais, jardinier leurré de plantes chimériques,
Je les vois se faner sous la nuit ou le vent.

Escales des matins argentines et fraîches,
Ô fruits salins mûris par les soleils des mers,
Je veux mordre aux douceurs vivaces de vos chairs
Vous qui de loin avez le duvet bleu des pêches.

Je ne vois rien encore à l’horizon figé
Dans le cercle marin que nul phare ne troue
;
Mais mon cœur, devançant tout ce morne trajet,
A déjà vu trembler Santa-Cruz à sa proue…

Jules SUPERVIELLE, (1884- 1960). Poèmes, Gallimard.



Les valises

Lorsque travaille l’aube dans le moisi,
La cage étroite de l’escalier
Devient pompe gelée au fond du puits.

Durant cette grande pénurie
Toute vie semble abandonner l’hôtel
Et ses dépendances frappées d’hypothèques
En même temps que se présente le voyageur
Le voyageur de l’aube dans le moisi.

C’est alors que la belle servante à demi-nue
Dirige le voyageur aux sens surpris,
Elle gravit les étages et avec sa chaleur
Elle fait dégeler la pompe très raide
Son demi-sommeil traîne lui-même ses valises.

Armen LUBIN (pseudonyme de Chahnour KÉRESTEDJAN, écrivain arménien, de langue arménienne et française 1904-1974), Le passager clandestin, Gallimard.



Le Relais

En voyage, on s’arrête, on descend de voiture;
Puis entre deux maisons on passe à l’aventure,
Des chevaux, de la route et des fouets étourdi,
L’œil fatigué de voir et le corps engourdi.

Et voici tout à coup, silencieuse et verte,
Une vallée humide et de lilas couverte,
Un ruisseau qui murmure entre les peupliers,
Et la route et le bruit sont bien vite oubliés
!

On se couche dans l’herbe et l’on s’écoute vivre,
De l’odeur du foin vert à loisir on s’enivre,
Et sans penser à rien on regarde les cieux…
Hélas! une voix crie: « En voiture, messieurs! »

Gérard de Nerval, (1808-1855), Poésies.



Regards


— Comme ils se trouvaient en Champagne
— Leur esprit battit la campagne.
— Puis par Tonnerre, Auxerre, Lichères
— Jusqu’en Avallon ils allèrent.
— On est bien, sur cette terrasse de Vézelay.
— Description dans tous les guides et pensum à l’École des Beaux-Arts.
— Un peu encombrée d’ordures, la terrasse sauf vot’respect M’sieur le Maire.
— Alors la prochaine étape: Dijon?
— Mais non: Bourges, pour rejoindre la vallée de la Creuse.
— Nous passerons la Loire à Cosne
?
— Pourquoi pas à Gien
? […] À moins que ça ne soit à Montargis?
— Pendant que nous y sommes, nous pourrions aller passer la Loire à Orléans.


    Valéry LARBAUD, (1881-1957), Aller, Gallimard.



    Je répète ici…
    À Jacqueline et Jean Mascaux

    Je répète ici que les villages bas-alpins ont des noms sucrés,
    veloutés et caressants.
    Tenez. Simiane.
    Et Soleilhas.
    Reillanne, là.
    Manosque nous tend sa main.
    Il y a de l’oiseau dans Méolans.
    J’aimerais écouter Mozart à Valsaintes.
    LA FRANCE ENTIÈRE NE POSSÈDE QU’UN PIERREVERT.
    Ô, Taulanne, et toi Castellanne
    !
    Les Omergues, dites
    ?
    Et Valensole, encore.
    Dans votre film murmurez
    le nom des villages qui chantent.

    Jules MOUGIN, (né en 1912). Le Comptable du Ciel, Robert Morel.



    Là, je déployais mon regard et jetais un coup d’œil dans la large coupe de la mer pour en retirer toute poussière et larme.
    Je dépliais mon regard comme un gant de daim glacé, l’étirant sur la forme — sur l’étendoir bleu de la mer…
    J’inspectais avec rapidité et rapacité, avec une frénésie féodale, les possessions de la vue.
    C’est ainsi qu’on baisse les yeux dans le vaste verre rempli jusqu’au bord, pour que la brindille en sorte.
    Ainsi je commençais à appréhender ce qu’est la nécessité de la couleur — le hasard des maillots bleus et orange — et à comprendre que la couleur n’est rien d’autre que le sentiment du départ, enjolivé par la distance et emprisonné dans le volume.

    Ossip MANDELSTAM, (poète russe 1891 -1938 ou 1939), Voyage en Arménie, trad. C.B. Levenson, L’Age d’Homme.



    35° 57' Latitude nord
    15°16' Longitude ouest

    C’est aujourd’hui que c’est arrivé
    Je guettais l’événement depuis le début de la traversée
    La mer était belle avec une grosse houle de fond
    qui nous faisait rouler
    Le ciel était couvert depuis le matin
    Il était 4 heures de l’après-midi
    J’étais en train de jouer aux dominos
    Tout à coup je poussai un cri et courus sur le pont
    C’est ça c’est ça
    Le bleu d’oultremer
    Le bleu perroquet du ciel
    Atmosphère chaude
    On ne sait pas comme cela s’est passé et comment
    définir la chose
    Mais tout monte d’un degré de tonalité
    Le soir j’en avais la preuve par quatre
    Le ciel était maintenant pur
    Le soleil couchant comme une roue
    La pleine lune comme une autre roue
    Et les étoiles plus grandes plus grandes
    Ce point se trouve entre Madère à tribord et
    Casablanca à bâbord
    Déjà

    Blaise CENDRARS, (1877-1961), Au cœur du Monde, Gallimard.




    Nous avons fait un beau voyage
    (fragment)

    Vite nous sommes retournés en Espagne. Et d’abord Cordoue! Le Cavalier rouge! Là, mes enfants, quel festin! Homard! Queue de taureau! Pigeons farcis au foie gras! Nous y sommes retournés le soir. J’ai goûté à quatre sortes de gâteaux tous plus succulents les uns que les autres. Et du melon comme nulle part! Et leur xérès! Un enchantement. Hélas! le voyage touchait à sa fin, il nous fallait bientôt rentrer. Nous sommes quand même passés par Grenade où j’ai mangé un aloyau somptueux, aussi bien cuisiné qu’à la maison, et tout de suite après nous avons filé vers Madrid.
    À Madrid, aucun problème, le Corintho. Filets de turbot, homards flambés, gambas, un vrai repas de régime. Mais quel régime! Quelle fraîcheur! Quelle subtilité dans la cuisson, dans la moindre sauce, dans le plus petit jus! Je m’en léchais les doigts. Nous y sommes retournés le lendemain. J’aurais voulu goûter à tout, au simple merlu frit comme à la plus élaborée des paëllas, aux moules géantes, aux poulpes, aux anchois marinés.

    Jean FORTON, (né en 1930), Nous avons fait un beau voyage, in « Grandes largeurs « n° 4 — Printemps 82 (Le Tout sur le Tout)



    Voyages dans le temps


    Le voyage inutile


    Sur la route une charrette
    Dans la charrette un enfant
    Qui ne veut baisser la tête
    Sous des cahots surprenants.

    La violence de la route
    Chasse l’attelage au loin
    D’où la terre n’est que boule
    Dans le grand ciel incertain.

    Ne parlez pas
    : c’est ici
    Qu’on égorge le soleil.
    Douze bouchers sont en ligne,
    Douze coutelas pareils.

    Ici l’on saigne la lune
    Pour lui donner sa pâleur
    L’on travaille sur l’enclume
    Du tonnerre et de l’horreur.

    « Enfant cache ton visage
    Car tu cours de grands dangers.
    — Ne vois-tu pas, étranger,
    Que j’ai un bon attelage ».

    Garçons des autres planètes
    N’oubliez pas cet enfant
    Dont nous sommes sans nouvelles
    Depuis déjà très longtemps.

    Jules SUPERVIELLE, Le forçat innocent, Éd. Gallimard.



    Le grand passage
    À Brenos

    Le seuil de l’immortalité
    Est assez haut, en pierre, avec des plantes
    On ne s’apercevait pas du tout qu’on le passait
    Mais de l’autre côté
    Des tripotées
    D’oiseaux sans ailes ni sans eaux
    Poussaient des cris d’échiran…


    11 avril 1946

    Boris VIAN (1920-1959), Cantilènes en Gelée, UGE.



    Pour en finir


    Je suis né d’une erreur du vent et de la mer
    C’est pourquoi j’ai vécu au rythme des marées
    Poisson-lune égaré sur un chemin de terre
    Je n’ai fait que passer sans pouvoir respirer

    Tristan CABRAL, (né en 1948), Le passeur de silence, Éd. La Découverte.


    La vie voyage

    Aucune marche
    Aucune navigation
    N’égalent celles de la vie
    S’actionnant dans tes vaisseaux
    Se centrant dans l’îlot du cœur
    Se déplaçant d’âge en âge

    Aucune exploration
    Aucune géologie
    Ne se comparent aux circuits du sang
    Aux alluvions du corps
    Aux éruptions de l’âme

    Aucune ascension
    Aucun sommet
    Ne dominent l’instant
    Où s’octroyant forme
    La vie te prêta vie
    Les versants du monde
    Et les ressources du jour

    Aucun pays
    Aucun périple
    Ne rivalisent avec ce bref parcours
    :
    Voyage très singulier
    De la vie
    Devenue Toi

    Andrée CHÉDID, Épreuves du vivant, Flammarion.

    (écrivain contemporain d’origine égyptienne, de nationalité et de langue française)



    Feu nomade

    Une mappemonde qui tourne, c’est ma vie qui défile.
    Le monde me va comme un gant.
    Le Niger coule — grosse veine entre mes sourcils.

    Je ne sais que vivre ma vie et la poursuivre
    comme on traque une bête qui parfois se dérobe
    et parfois meurt en criant.
    Nous n’avons aimé que cette chasse et cette image du chasseur

    la douceur des visages
    la chair des mots
    et les nuits solaires.

    Depuis vingt ans, pour moi, la terre tourne plus vite
    et je n’en finis pas de forcer le temps qui passe
    et qui sans moi passerait si je le laissais passer.
    Mes voyages ne sont qu’une seule route qui s’ajoute
    à ma vie.

    Un jour viendra où nous n’aurons plus que des marées
    de mortes eaux
    un flot de vent gris coulera des poches du naufrage.

    Maintenant, j’ai les prises les plus fines à ma ceinture.

    KARADJA-OGHLAN, in Georges Chaliand, Poésie populaire turque et kurde, Maspero.

    (poète turc de l’ordre des Derviches, ayant vécu au XVlle siècle)




    Voyage en Grèce

    J’aurai filé tous les nœuds de mon destin d’un trait, sans une escale: le cœur rempli de récits de voyages, le pied toujours posé sur le tremplin flexible des passerelles du départ et l’esprit trop prudent surveillant sans cesse les écueils.
    Prisonnier entre les arêtes précises du paysage et les anneaux des jours, rivé à la même chaîne de rochers, tendue pour maîtriser les frénésies subites de la mer, j’aurai suivi, dans le bouillonnement furieux de leur sillage, tous les bateaux chargés qui sont partis sans moi. Hostile au mouvement qui va en sens inverse de la terre et, insensiblement, nous écarte du bord
    : regardant, le dos tourné à tous ces fronts murés, à ces yeux sans éclat, à ces lèvres cicatrisées et sans murmures, par-dessus les aiguilles enchevêtrées du port qui, les jours de grand vent, du fil de l’horizon tissent la voile des nuages. En attendant un autre tour. En attendant que se décident les amarres; quand la raison ne tient plus à la rime: quand le sort est remis au seul gré du hasard jusqu’au jour où j’aurais pu enfin prendre le large sur un de ces navires de couleur, sans équipage, qui vont en louvoyant mordre de phare en phare comme des poissons attirés par la mouche mordorée du pêcheur. Courir sous la nuit aimantée sans une étoile, dans le gémissement du vent et le halètement harassé de la meute des vagues pour, lorsqu’émerge enfin des profondeurs de l’horizon sévère le fronton limpide du matin, aborder, au signal du levant, l’éclatant rivage de la Grèce — dans l’élan sans heurt des flots dociles, frémissant parmi les doigts de cette large main posée en souveraine sur la mer.

    Pierre REVERDY, Balle au bond, Éd. Cahiers du Sud.



    Voyager en rêve


    Westwego
    (fragment)

    Étrange voyageur sans bagages
    Je n’ai jamais quitté Paris
    ma mémoire ne me quittait pas d’une semelle
    ma mémoire me suivait comme un petit chien
    J’étais plus bête que les brebis
    qui brillent dans le ciel à minuit
    il fait très chaud
    je me dis tout bas et très sérieusement
    J’ai très soif j’ai vraiment très soif
    je n’ai que mon chapeau
    clef des champs clefs des songes
    père des souvenirs
    mais ce soir je suis dans cette ville
    derrière chaque arbre des avenues
    un souvenir guette mon passage
    C’est toi, mon vieux Paris
    tes monuments sont les bornes kilométriques de ma fatigue
    je reconnais tes nuages
    qui s’accrochent aux cheminées
    pour me dire adieu ou bonjour
    la nuit tu es phosphorescent
    je t’aime comme on aime un éléphant
    tous les cris sont pour moi des cris de tendresse
    je suis comme Aladin dans le jardin
    où la lampe magique était allumée
    je ne cherche rien
    je suis ici
    je suis assis à la terrasse d’un café
    et je souris de toutes mes dents
    en pensant à tous mes fameux voyages
    je voulais aller à New York ou à Buenos-Aires
    connaître la neige de Moscou
    partir un soir à bord d’un paquebot
    pour Madagascar ou Shangaï
    remonter le Mississippi
    je suis allé à Barbizon
    et j’ai relu les voyages du capitaine Cook.

    Philippe SOUPAULT (né en 1897), Œuvres complètes, Ass. Guy-Levis-Mano.




    26 mai 1954

    Il me semble qu’il m’a fallu toutes ces années, depuis 1888, pour apprendre à apprécier pleinement Venise, encore que je sois certain que, s’il m’est donné de rester lucide et bien portant, je ne cesserai de l’apprécier davantage. Maintenant j’apprécie même la presse dans les calli sur la Piazza et sur la Piazzetta. Hier, à sept heures, la lumière rasait presque l’horizon, j’ai marché jusqu’à la pointe de la Douane Maritime, et ai observé le rougeoiement du coucher du soleil qui embrasait le Palais des Doges et San Giorgio. La première fois que j’ai assisté à ce phénomène, j’ai été transporté sans comprendre pourquoi, si ce n’est d’une façon vague et trouble. Maintenant, le sentiment qu’il me procure est clair, libre, objectivé; je peux même l’exprimer — il n’en est plus au stade de la conception mais à celui, joyeux, de l’enfantement.

    Bernhard BERENSON, (critique d’art nord-américain 1865-1959), Le voyageur passionné, Gérard-Julien Salvy.




    Je hay plus que la mort un jeune casanier,
    Qui ne sort jamais hors, sinon aux jours de feste,
    Et craignant plus le jour qu’une sauvage beste,
    Se fait en sa maison luy mesmes prisonnier.

    Mais je ne puis aymer un vieillard voyager,
    Qui court deça dela, et jamais ne s’arreste
    Ains des pieds moins léger que léger de la teste,
    Ne séjourne jamais non plus qu’un messager.

    L’un sans se travailler en seureté demeure,
    L’autre, qui n’a repos jusques à tant qu’il meure,
    Traverse nuit et jour mille lieux dangereux
    :

    L’un passe riche et sot heureusement sa vie,
    L’autre, plus souffreteux qu’un pauvre qui mendie,
    S’acquiert en voyageant un sçavoir malheureux.

    J. Du BELLAY, (1425-1559), Les Regrets, Éd. de Cluny.



    Signes pour voyageurs


    Voyageurs des grands espaces
    lorsque vous verrez une fille
    tordant dans des mains de splendeur
    une chevelure immense et noire
    et que par surcroît
    vous verrez
    près d’une boulangerie sombre
    un cheval couché dans la mort
    à ces signes vous reconnaîtrez
    que vous êtes parmi les hommes.

    Jean FOLLAIN (1903-1971)




    Voyage solitaire
    (fragment)

    Je n’aime pas voyager accompagné; la présence de quelqu’un à mes côtés est toujours pour moi une source d’ennui considérable. Supporter les réflexions et les commentaires de mon voisin, ou, pire, de ma voisine, s’avère très vite un supplice. En général, je ne porte que peu d’attention aux paysages que je traverse et je ne m’intéresse aucunement à l’architecture des villes où je m’arrête. […] Ce qui me plaît justement dans les voyages, c’est ce silence face aux êtres et aux choses, ces visages que l’on croise et que l’on ne reverra plus, ces décors sur lesquels on ne se retourne pas, ces vies, ces existences que l’on laisse derrière soi, à peine effleurées. Je ne raconte jamais mes souvenirs de voyage, ces plaisirs-là ne se partagent pas.

    Christian RULLIER, (né en 1957), Petit Guide des voyages, in « Grandes largeurs »,
    (op. cit.)



    Les émigrants


    À Ellis Island

    À mon ami Gaston Miron

    Plus personne n’arrive à Ellis Island…
    des visages anciens glissaient sur l’East River
    Et j’étais plein d’un vieux sang arménien
    ou peut-être italien je portais le carquois de l’indien brise-lames
    avec pour toute aurore
    le vieux regard des émigrants
    vêtus de peur et de douleur

    plus personne n’arrive à Ellis Island…

    Sur l’East River
    j’allais dans un canot avec Petite Fleur
    couchée en chien de fusil
    je portais vers le Nord des ballots de lueurs
    les oies du Cap Tourmente
    s’en venaient vers le cœur acéré du flécheur
    et j’attendais la longue nuit des couteaux

    plus personne n’arrive à Ellis Island…

    Je suis plein d’un vieux sang arménien
    ou bulgare
    et j’ai vu à Brooklyn un certain marchand d’ombres
    qu’on appelait Bontchek
    qui calculait la nuit
    tout le temps qui restait
    avant la venue du Messie
    Je suis le voyageur des mémoires manquées

    mais Ellis Island est fermé pour toujours…

    Tristan CABRAL, Le passeur de silence, Éd. La Découverte.



    Chant de l’exil


    Mes pleurs coulaient parmi vos rires:
    Ma blessure saignait en moi seul.

    Ma maison est pour moi une bête féroce,
    Et sans repos j’erre par les routes.

    Je t’en prie, ô maître des cieux,
    Aplanis les chemins sous mes pas.

    Jean AMROUCHE, Chants berbères de Kabylie, Éd. L’Harmattan. (poète algérien, de langue française 1906-1962)


    In memoriam


    Son nom c’était
    Mohamed Scheab

    Il descendait
    des émirs nomades
    Il s’est suicidé
    parce qu’il n’avait
    plus de patrie

    Aimait la France
    changea de nom

    Il fut Marcel
    mais pas Français
    Il ne savait plus vivre
    sous la tente des siens
    où l’on écoute
    la cantilène du Coran
    en buvant du café

    Et ne savait
    pas libérer
    la chanson
    de son abandon

    Je l’ai suivi
    avec la patronne de l’hôtel
    où nous vivions
    à Paris
    au numéro 5 de la rue des Carmes
    une ruelle en pente aux murs fanés

    Il repose
    au cimetière d’lvry
    un faubourg qui ressemble
    éternellement
    à une journée
    où la foire se démonte
    Et peut-être suis-je seul
    à savoir encore
    qu’il a vécu.

    1916

    Giuseppe UNGARETI, (poète italien 1888-1970). Il porto Sepolto, in « Vie d’un homme » (Éd. de Minuit-Gallimard)



    Pour élargir le débat

    Le proscrit disait en descendant l’avenue:
    Je vous aime ô grande mademoiselle avenue
    !
    Le proscrit en marche était un étranger,
    C’était un exilé, et j’en connais de toutes sortes,
    lls ont tous, derrière eux, fermé une porte
    Cette porte n’est visible qu’une fois franchie.

    Une fois franchi le visible
    Une fois seul dans l’hôtel inconnu
    L’exilé retrouve dans sa chambre nue
    Un silence debout comme une tombe musulmane
    Ainsi qu’un missel qui jamais ne consent.

    Mais une larme nocturne et solitaire
    Peut aller fort loin dans une vie triste
    Ceux qui sont condamnés à suivre la larme à la piste
    Vont loin aussi mais ne reviennent pas
    L’automne les utilise tous pour élargir le débat.

    Armen LUBIN, Le passager clandestin, Gallimard.



    Près des rivages d’Angleterre…

    Près des rivages d’Angleterre
    nous aperçûmes de l’étrave
    une mystérieuse épave
    voguant sur la plus haute mer

    une charmante noyée verte
    que portait l’étreinte nouée
    alentour de sa taille offerte
    le blanc corset d’une bouée

    Island-Dublin
    portait écrit son pâle amant
    une petite prostituée
    émigrant d’lrlande à London

    Elle quêtait encore l’amour
    sa petite tête renversée
    et elle voguait délaissée
    comme dans une grande ville

    Petit fermoir au cœur des mers
    chue d’un paquebot de souffrance
    nous la laissâmes s’en aller
    elle avait sa couronne blanche.

    1920

    Georges LIMBOUR, (1900-1970), Soleils bas, Gallimard.