Les cinq sens

Anthologie de poèmes sur le sens du toucher


PREMIÈRE ÉBAUCHE D’UNE MAIN
(fragment)

4
L’homme a ses bielles, ses charrues. Et puis sa main pour les travaux
d’approche.
Pelle et pince, crochet, pagaie.
Tenaille charnue, étau.
Quand l’une fait l’étau, l’autre fait la tenaille.
C’est aussi cette chienne à tout propos se couchant sur le dos nous montrer son ventre : paume offerte, la main tendue.
Servant à prendre ou à donner, la main à donner ou à prendre.

5
À la fois marionnette et cheval de labour.

Ah ! C’est aussi l’hirondelle de ce cheval de labour. Elle picore dans
l’assiette comme l’oiseau dans le crottin.

6
La main est l’un des animaux de l’homme ; souvent le dernier qui
remue.

Blessée parfois, traînant sur le papier comme un membre raidi quelque
stylo bagué qui y laisse sa trace.
À bout de forces, elle s’arrête.

Fronçant alors le drap ou froissant le papier, comme un oiseau qui
meurt crispé dans la poussière, — et s’y relâche enfin.

Francis PONGE, Pièces, Gallimard.
poète français, né en 1899.



Restaient mon bras et ma main hors d’usage. Par la cortisone à haute dose on tenta de les ranimer, par l’électricité, et pour finir par intervention directe. Mais il était presque impossible d’approcher ma main. Elle ne supportait aucun contact… Il le fallut pourtant. Ce fut comme si, sortie des limbes, on la plongeait dans un monde étranger, impossible, inapproprié. Les centaines de points de contact qui sont un seul contact, les massages, dégoûtants, dégradants, c’était chaque fois une foudre insoutenable, une foudre horrible… J’en suffoquais. Je recherchais avec peine ma respiration.

Je retrouve dans mes notes ceci : « Immonde, ignoble, le toucher. » Et plus loin : « Ces sensations, quelle ignominie ! » C’était affolant, bizarre, surtout inattendu. Je suppose que sorti de ma main depuis quelque temps, j’y rentrais. Qu’est-ce à dire ? Il y avait eu des vacances pour ma main, de grandes vacances, les premières depuis ma naissance. Elle avait fait retraite. Dangereux. Dangereuse grandeur. On la ramenait tout à coup à l’ordinaire. […]

Ma main droite hors circuit, qui des semaines durant n’avait connu des sensations que la plus ascétique, celle de la souffrance, dure, pure, intense, voila que tout d’un coup sa grandeur par terre, elle recevait en vrac, par des milliers de petits points redevenus sensibles, les sensations, le velours des sensations menues (qui viennent du contact, de la chaleur, de la pression du sang et des chairs, des poussées de l’extérieur), la multitude de ces gentillets messages incessants du petit confort bourgeois et bordel de la réalité ordinaire. Odieux ! dégoûtant ! Prairies de points cajoleurs. Jamais je n’aurais cru ça. Et la taquinerie des légèrement déplaisantes mêlée aux plus avenantes ne valait pas mieux. Répugnante réincarnation.


Henri MICHAUX, Bras cassé, Fata Morgana.
poète français, 1899- ?


GENTILLE ABEILLE


Une abeille sur la main
Qui vient apporter du miel,

Une abeille du matin
Qui remplit son escarcelle,

Une abeille bien gentille
Qui pique mieux qu’une aiguille,

Une abeille qui travaille
Pour les garçons et les filles,

Une abeille cueille au ciel
Une goutte de soleil !

Louis GUILLAUME, Au Jardin de la Licorne. (Delachaux et Niestlé)
poète français (1907-1971)


MES MAINS

Il n’est pas
en mes mains
que désespoir.

Il n’est
pour mes mains
que travail
et sommeil

Il n’est que
gel
et brûlure

Il n’est
découragement
ni abondance

Il n’est qu’os
muscle sang

Pores aussi
par où je transpire

Mais il n’est pas
de possession.

Antonio REIS, revue Action Poétique (mars 1960)
poète portugais contemporain


UN PAUVRE HONTEUX

Il l’a tirée
De sa poche percée,
L’a mise sous ses yeux ;
Et l’a bien regardée
En disant : « Malheureux ! »

Il l’a soufflée
De sa bouche humectée ;
Il avait presque peur
D’une horrible pensée
Qui vint le prendre au cœur.

Il l’a mouillée
D’une larme gelée
Qui fondit au hasard ;
Sa chambre était trouée
Encor plus qu’un bazar.

Il l’a frottée,
Ne l’a pas réchauffée,
À peine il la sentait :
Car, par le froid pincée
Elle se retirait.

Il l’a pesée
Comme on pèse une idée,
En l’appuyant sur l’air.
Puis il l’a mesurée
Avec du fil de fer.

Il l’a touchée
De sa lèvre ridée.
D’un frénétique effroi
Elle s’est écriée : A
dieu, embrasse-moi !

Il I’a baisée,
Et après l’a croisée
Sur l’horloge du corps,
Qui rendait, mal montée,
De mats et lourds accords.

Il I’a palpée
D’une main décidée
À la faire mourir.
Oui, c’est une bouchée
Dont on peut se nourrir.

Il l’a pliée,
Il l’a cassée
Il l’a placée,
Il l’a coupée,
Il l’a lavée
Il l’a portée
Il l’a grillée,
Il l’a mangée.

— Quand il n’était pas grand, on lui avait dit :
— Si tu as faim, mange une de tes mains.

Xavier FORNERET in Le Livre d’Or des Poètes (Seghers)
poète français (1809-1884)



MES DEUX MAINS

Voici mes deux mains,
fleurs au bout des branches,
roses les boutons,
les pétales ronds.

La nuit, je m’endors
avec mes deux fleurs,
l’une sur ma joue,
l’autre sur mon cœur.

Dans le matin clair
mes deux mains fleurissent
aux joues de ma mère
penchée sur mon lit.

L’une vers mes dents,
jasmin éclatant,
l’autre à mes cheveux,
matin radieux.

Aux heures d’école,
ma main studieuse
sur la page trace
des lettres-corolles

mes deux pauvres mains
parfois se querellent.
La droite pour elle
veut un grand destin.

L’œuvre la plus belle,
l’honneur lui sont dus
et le fier salut
du pionnier fidèle.

La gauche s’en va,
pleine de dépit
puis revient, voilà
deux mains réunies.

Et pour la dinette
chacune a son rôle,
l’une tient le bol,
l’autre la baguette.

Partageant la joie
comme les travaux,
deux mains font dix doigts,
dix doigts font bravo.

Mes mains vont et viennent,
je les aime bien
quand j’ai du chagrin,
elles me soutiennent.

Toujours en chemin,
toujours à la peine,
voici mes deux mains,
deux fleurs de moi-même.

HUY CAN, Poèmes pour les enfants, in revue Europe, octobre 1966


UN MARTEAU

Fait pour ma main,
Je te tiens bien,
Je me sens fort
De notre force.

Tu dors longtemps,
Tu sais le noir,
Tu as sa force.

Je te touche et te pèse,
Je te balance
Je te chauffe au creux de ma main.

Je remonte avec toi
Dans le fer et dans le bois.

Tu me ramènes,
Tu veux
T’essayer,
Tu veux frapper.

GUILLEVIC, Sphère (Gallimard)
poète français, né en 1907



CHANSON DU TISSERAND STÉPHANOIS

Le tisserand aux blanches mains
Que ne nourrit plus son métier
Tisse la soie et le satin
De moires tout ensoleillés.

Le tisserand aux blanches mains
Travaille fort dès le lever,
Tisse la soie et le satin
D’ors et d’argent parfois brodés.

Le tisserand, le tisserand,
Gagne son peu, gagne son pain,
Le tisserand, pauvre parent,
Gagne son bien, son peu de biens.

Le tisserand, le tisserand,
Croise les jours, croise les nuits,
Le tisserand tisse son temps,
Croisant la joie et les ennuis.

Le tisserand de bon matin
Tisse drapeau avec son cœur,
Il n’est de soie, ni de satin,
Et l’on n’en dit pas la couleur.

Alex CHAZAL revue Action Poétique (Octobre 1959)
poète français contemporain



AU BORD DE LA MER (fragment)

2
Sur ton sein des grains de sable.
D’où vient, où va,
L’uniforme sable ?

Sur ton sein
Des grains de sable.

Sur ton sein sont mêlées
Des miettes de rochers érodés par le temps
Des miettes de chapiteaux,
De colonnes brisées,
Des miettes de tranchées bouleversées.

Tu souris, belle
Sous tes lunettes de soleil
Tu souris et tu t’allonges
Sur des statues,
Des forts,
Des colonnes de temples.

Tu souris et tu t’allonges sur le monde entier.

KADARÉ in La nouvelle poésie albanaise (P.J. Oswald)
poète albanais, né en 1936.


CHANSON DE LA RÉCOLTE
(fragment)

On bat le froment. Ça tape, ça tape !
Les fléaux dansants font ping ping pang pang !
La fourche d’acier brise le flot d’or
La nappée de grains jette un éclat d’or,
Mon frère est aux sacs et ma sœur aux vans,
Le grain nouveau monte en tas en montagnes,
Les chants roulent roulent comme va le vent.
La commune amasse aux quatre orients.

WANG HONG in Poètes du peuple chinois (P.J. Oswald)
poète chinois contemporain


DEUXIÈME PROBLÈME (sur 8)

Vous pesez 39 kg, et chaque semelle de vos souliers a une aire de 75 cm
2. Vous montez sur une chaise cannée.
1° Quel poids agit sur le cannage, par cm
2, lorsque vous montez avec les 2 pieds et lorsque vous montez sur un pied ?
2° Si vous montez avec les deux pieds, votre maman vous prive d’un dessert. Et si vous montez avec un seul pied, elle vous prive de 2 desserts. Expliquez.

Problème du certificat d’Études, 1955, département de la Côte-d’Or





Le menuisier

J’ai vu le menuisier
Tirer parti du bois.

J’ai vu le menuisier
Comparer plusieurs planches.

J’ai vu le menuisier
Caresser la plus belle.

J’ai vu le menuisier
Approcher le rabot.

J’ai vu le menuisier
Donner la juste forme.

Tu chantais, menuisier,
En assemblant l’armoire.

Je garde ton image
Avec l’odeur du bois.

Moi, j’assemble des mots
Et c’est un peu pareil.

GUILLEVIC, Terre à bonheur (Seghers)
poète français, né en 1907




La première gourmandise de Solange fut, voici de cela deux ans (elle en a maintenant cinq), de passer lentement, légèrement le doigt sur le col de velours des pardessus en disant : « C’est doux… c’est doux… », les yeux mi-clos. Jean-Louis VAUDOYER, Éloge de la gourmandise (Hachette, 1926)


L’EXTASE (fragment)

C’était ferme ciment que celui de nos mains,
Baume adhérent qui d’elles prenait source,
Et, en nouant leurs rayons, nos regards
Tissaient nos yeux sur un double cordon.

Or enlacer ainsi nos mains était encore
Le seul moyen de ne faire plus qu’un,
Et les images dans nos yeux le seul moyen
De faire route l’un vers l’autre.

John DONNE in Cahiers du Sud, n° 293 (1949)
poète anglais (1573-1631)



LE CHAT

Viens, mon beau chat, sur mon cœur amoureux ;
Retiens les griffes de ta patte,
Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,
Mêlés de métal et d’agate.

Lorsque mes doigts caressent à loisir
Ta tête et ton dos élastique,
Et que ma main s’enivre du plaisir
De palper ton corps électrique,

Je vois ma femme en esprit. Son regard,
Comme le tien, aimable bête,
Profond et froid, coupe et fend comme un dard,
Et, des pieds jusques à la tête,
Un air subtil, un dangereux parfum,
Nagent autour de son corps brun.

Charles BAUDELAIRE, Les Fleurs du Mal.
poète français (1821-1867)


ACTE PREMIER (fragment)

Prométhée : […] Trois mille ans d’heures sans le refuge du sommeil, et des moments toujours traverses de douleurs aiguës, jusqu’à paraître des années ; les tortures, la- solitude, le mépris, le désespoir : tel est mon empire — bien plus glorieux que celui que tes yeux embrassent, de ton trône que nul n’envie, ô Dieu Puissant ! Tu serais tout-puissant, si j’avais daigné partager la honte de ta tyrannie malfaisante, et n’étais pas suspendu ici, cloué à ce mur d’une montagne qui défie les ailes de l’aigle, noire, glaciale, morte, immense ; sans herbe, insecte ni bête, sans forme animée ni bruit vivant. Malheureux que je suis ! Hélas ! douleur, douleur toujours, à tout jamais !

Nul changement, nul répit, nul espoir ! J’endure pourtant. Je le demande à la Terre, les monts n’ont-ils pas senti ? Je le demande au Ciel, au Soleil qui perçoit toute chose, n’a-t-il point vu ? La Mer, tempétueuse ou calme, reflet toujours changeant du ciel, déployé sous lui, ses vagues sourdes n’ont-elles pas entendu le cri de mes tortures ? Hélas ! douleur, douleur toujours, à tout jamais !

Les glaciers rampants me percent des pointes de leurs cristaux gelés sous la lune ; les chaînes étincelantes mordent de leur froid brûlant jusque dans mes os. Le chien ailé du ciel, souillant son bec d’un venin qu’il prend à tes lèvres, me déchire le cœur ; et des visions informes viennent errer près de moi, effrayant troupeau du royaume du rêve, pour me railler ; et les démons par qui la terre tremble ont mission d’arracher les rivets de mes blessures palpitantes, lorsque les rocs se fendent et se referment ; tandis que de leurs abîmes retentissants accourent en hurlant les génies de la tempête ; ils excitent la fureur des tourbillons, et me meurtrissent d’une grêle acérée. Et pourtant, bienvenus pour moi sont le jour et la nuit, que l’un rompe le gel blanchissant de l’aube, ou que, étoilée, obscure et lente, I’autre monte a l’orient couleur de plomb ; car toujours ils amènent les heures sans ailes à la marche traînante, dont l’une — comme un prêtre au sombre visage traîne la victime rebelle — te forcera, roi cruel, à laver de tes baisers le sang de ces pieds blêmes, qui pourraient alors te piétiner, s’ils ne dédaignaient point un esclave ainsi prosterne.

Percy Bysshe SHELLEY, Prométhée Délivré (Aubier-Flammarion)
poète anglais (1792-1822)


PRÉCIEUSE

Précieuse pour moi
Je te serre fort et je guette
Si précieuse et précise dans chaque atome de temps et d’espace
Je te caresse exquise, fraîche, dure
Comme une lime dans mes poches de prisonnier

Buchenwald, 15 mai -17 mai 1945

André VERDET, Les Jours, les Nuits et puis l’Aurore (F.N.D.I.R.P., 1949)


D’AMOUR PIQUE D’UNE MOUCHE A MIEL (D’après Anacréon)

Amour ne voyait pas enclose
Entre les replis de la rose
Une mouche à miel, qui soudain
En l’un de ses doigts le vint poindre.
Le mignon commence à se plaindre,
Voyant enfler sa blanche main.

Aussitôt, à Vénus la belle
Fuyant, il vole à tire-d’aile :
« Mère, dit-il, c’est fait de moi,
Oui est fait, et faut qu’à cette heure
Navré jusques au cœur je meure,
Si secouru ne suis de toi.

« Navré je suis en cette sorte
D’un petit serpenteau qui porte
Deux ailerons dessus le dos :
Aux champs une abeille on l’appelle.
Voyez donc ma plaie cruelle,
Las ! il m’a piqué jusqu’à l’os.

— Mignon, dit Venus, si la pointe
D’une mouche à miel tel atteinte
Droit au cœur, comme tu dis, fait,
Combien sont navrés davantage
Ceux qui sont époints de ta rage
Et qui sont blessés de ton trait ? »

Remy BELLEAU in Anthologie de Ronsard et de son école (Delagrave)


LA VIPÈRE A CRÊTE ROUGE

À l’aide de la seringue Pravaz il pratique plusieurs injections de
sérum du docteur Yersin
Puis il agrandit la blessure du bras en pratiquant au scalpel une
incision cruciale
Il fait saigner la plaie
Puis la cautérise avec quelques gouttes d’hypochlorite de chaux.

Blaise CENDRARS, Îles, in Du Monde entier (Gallimard)
poète français (1887-1961)


LA QUESTION

ils m’ont coincé dans la gorge l’entonnoir
où coule sans arrêt tout cet espace noir
ces jupiters ces étoiles ces galaxies
ce grand mal de cœur des balançoires
ce breuvage de tourbillons et de périhélies
ce lent tangage des planètes en folie.

je suis attaché sur la table de la terre
dans l’ombre sûre des salles basses de la nuit
plaqué sur la table gluante de la terre
par tous les liens de cette vie que tant de morts
m’ont incrustés à vif aux quatre coins du corps.

je suis lié je me débats mais vous aussi
vous n’y pouvez plus rien : vous êtes, je suis
une outre de sang et de fade infini.

Jean PÉROL, L’Atelier (Guy Chambelland)
poète français, né en 1932.


PLAIE

Que ce soit le rire
Qui blesse
La main la pierre
Le pas ou le regard

Que ce soit la voix
Le fusil le bouquet
Le verre le sang

Que ce soit
Ce que l’homme voudra
C’est toujours lui qui blesse
Ou qui est blessé.

Michel BUTON revue Action Poétique (juin 1960)
poète français contemporain


CONFESSION DU JALOUX

Jaloux je suis
de la folle tendresse du vent
qui te caresse.

Jaloux je suis
du jour sur ton front endormi :
il ne te quitte pas.

Jaloux je suis
du chant qui ne retourne pas,
volage, vers ta gorge.

Jaloux je suis
de la journée qui te serre et de la nuit
qui te délivre.

Jaloux je suis
de ton sommeil, insaisissable rival
qui te possède.

Jaloux je suis
de toi, de moi et de mon amour même
parce qu’il t’aime !

César BRANAS, Jardin Muré (1952-1956) in revue Europe, septembre 1968.
poète guatémaltèque, né en 1900



FANTAISIES D’HIVER

III

Les femmes passent sous les arbres
En martre, hermine et menu-vair,
Et les déesses, frileux marbres
Ont pris aussi l’habit d’hiver.

La Vénus Anadyomène
Est en pelisse à capuchon ;
Flore, que la brise malmène,
Plonge ses mains dans son manchon.

Et pour la saison, les bergères
De Coysevox et de Coustou.
Trouvant leurs écharpes légères,
Ont des boas autour du cou.

Théophile GAUTIER, Émaux et Camées (Flammarion)
poète français (1811-1872)


MIDI

Midi. L’air est pesant du soleil qui l’éclaire.
Le passant accablé dont le pas s’accélère
Aux tintements rieurs ou sourds des angélus,
Poussant vers le ciel bleu des soupirs superflus
Et s’épongeant le front mouillé de sueur fine,
Regagne le foyer où l’ombre se confine.
Une femme parfois passe, I’ombrelle en main,
Le visage empourpre du naturel carmin
Que le soleil dépose en la baisant aux joues.
Dans l’air alourdi monte un bruit lointain de roues.
Puis, un silence chaud que n’adoucit nul vent,
Tombe comme un suaire épais sur le vivant.

Albert LOZEAU, L’Âme solitaire (Beauchemin, Montréal, 1907)
poète canadien (1878-1924)


SENSATION

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
Picote par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, — heureux comme avec une femme.

20 avril 1870

Arthur RIMBAUD, Poésies
poète français (1854-1891)


LA SENSITIVE

Toucheras-tu la sensitive,
Mulot du matin,
Marchand de pépins ?
Tu as touché la sensitive !

Le soleil s’éteint,
Ne touche plus la sensitive,
Jusqu’à demain matin
Coquin !

Robert DESNOS, Chantefables et Chantefleurs (Grund)
(1900-1945)


LE NUAGE

Le nuage dit à l’lndien :
« Tire sur moi tes flèches,
Je ne sentirai rien. »

« C’est vrai, rien ne t’ébrèche,
Répond le sauvage,
Mais vois mes tatouages !
Rien de pareil sur les nuages. »

Robert DESNOS, Destinée arbitraire (N.R.F.)
poète français (1900-1945)


CLAC ! CLAC !

Les cornes de la vigne
Se balancent, se balancent
Les cornes de la vigne
Se balancent, se cherchent.

Touche, touche, la corne !
Approche, frôle, touche !
Un jour, deux jours de danse,
Saluts et révérences.

Touche, touche, la corne !
Frôle un peu, touche, touche !
Le vent souffle plus tiède,
Et clac ! entrelacées !

Mais pfut ! le vigneron
Avec son gros soufflet,
Avec sa fleur de soufre
Qui vient pour vous poudrer.

Mais frout ! le vigneron
Avec son tablier,
Sa ceinture de corde
Et ses liens de jonc.

Et clac ! le vigneron
Avec ses grands ciseaux
Qui font clac ! clac ! plus fort
Que le bac du corbeau.

Et clac ! le vigneron
Qui aime le raisin,
Qui aime mieux le vin
Que les cornes, les feuilles,
Les danses, les révérences…
Clac ! Clac !

André SPIRE, Poèmes de Loire (Grasset)
poète français (1868-1960)



Encore un peu de terre
Me suffit son pelage
C’est doux la terre entière
Celle qui prend de l’âge
Au jardin de mon père
Et de mon parentage.

J’y plante tant de rêve
J’y sème tant d’amour
C’est doux la terre entière
Et la motte, c’est lourd
Au jardin de mon père
Les semis sont à jour…

Joyeux arrive l’arbre
Qui chevauche la haie
c’est doux la terre
C’est Vivant dans le creuset
De mes mains qui pourraient
Y récolter des fables…

Je regarde ma terre
— Mais je n’ai plus de terre !
Au jardin de mon père
— Mais je n’ai plus de père !
Bouge un espoir secret
De terre impérissable.

Charles LE QUINTREC, Stances du verbe amour. (Albin Michel)
poète français, né en 1926.


LES PLAISIRS DE LA PORTE

Les rois ne touchent pas aux portes.
Ils ne connaissent pas ce bonheur : pousser devant soi avec douceur ou rudesse l’un de ces grands panneaux familiers, se retourner vers lui pour le remettre en place, — tenir dans ses bras une porte.
… Le bonheur d’empoigner au ventre par son nœud de porcelaine l’un de ces hauts obstacles d’une pièce ; ce corps à corps rapide par lequel un instant la marche retenue, l'œil s’ouvre et le corps tout entier s’accommode à son nouvel appartement.
D’une main amicale il la retient encore, avant de la repousser décidément et s’enclore, — ce dont le déclic du ressort puissant mais bien huilé agréablement l’assure.

Francis PONGE, Le Parti-pris des Choses, (Gallimard, 1942)
né en 1899.