Anthologie de poèmes sur le thème des animaux




Liste des auteurs

Guillaume APOLLINAIRE (1880-1918)
François NOURISSIER (né en 1927)
René-Guy CADOU (1920-1951)
Charles DICKENS (écrivain anglais, 1812-1870)
Paul ÉLUARD (1895-1952)
Jean LURÇAT (1882-1966)
Pierre MENANTEAU (né en 1895)
Henri THOMAS (né en 1912)
Nelly SACHS (écrivain suédois d’origine allemande, 1891-1970)
Charles DOBZYNSKI (né à Varsovie, en Pologne, 1929)

Marcel SAINT-MARTIN (né en 1922)
André FRÉDÉRIQUE (né en 1915)
Federico GARCIA LORCA (poète espagnol, 1899-1936)
Tristan DEREME (1889-1941)
Lise DEHARME (1898-1980)
Robert DESNOS (1900-1945)
François de Salignac de FÉNELON (1651-1715)

Alphonse de LAMARTINE (1790-1869)
Maurice FOMBEURE (né en 1906)
Remo FORLANI (né en 1927)
Jules SUPERVIELLE (1884-1960)
Max JACOB (1876-1944)
Jacques PRÉVERT (1900-1977)
Yannis RITSOS (poète grec né en 1909)
Vladimir HOLAN (poète tchèque, 1905-1980)
Jean COCTEAU (1889-1963)



Le corbeau

Le premier geste de ce corbeau fut de prendre en charge les biens temporels de son prédécesseur, en déterrant tous les morceaux de fromage et toutes les pièces d’un demi-penny que l’autre avait enterrés dans le jardin, tâche exigeant des efforts et des recherches infinies, à laquelle il consacra toute l’énergie de son être. Cette besogne une fois achevée, il se mit en devoir d’apprendre le langage des écuries, où il ne tarda pas à exceller au point de pouvoir passer toute la journée, perché sous ma fenêtre, à conduire avec beaucoup d’adresse d’imaginaires chevaux. Peut-être ne le vis-je jamais moi-même sous son meilleur jour, car son ancien maître m’avait envoyé ses compliments avec l’oiseau, ajoutant que « si je voulais que l’oiseau se révèle vraiment prodigieux, je n’aurais qu’à prendre la peine de lui faire voir un homme ivre ».
Ce que je ne fis jamais, n’ayant malheureusement sous la main que des personnes à jeun.

Charles DICKENS, Barnabé Rudge, (préface) (Gallimard)



La chouette

Pourquoi serais-je cruelle, porteuse de sorts? Je suis de ouate et non sorcière! Voyez, ma couleur est légère comme le liège. Mon cri d’amour, la nuit, fait se signer le lâche, et cependant ma face est de lune, de tendresse et d’étang; mon nez est courbe, mais je suis câline.

On me crucifie sur les portes, moi qui défends le blé et l’orge des mulots au nez retors et des rats de suif noir. Je pourchasse la bête puante, la vipère triangulaire, le hérisson fouineur et la taupe casanière.
… Et me voici CROIX sur la nuit, écartelée sans dévotion par la lourdeur de l’homme…

Jean LURÇAT « Mes domaines » (Pierre Seghers)



Chien

Chien chaud,
Tout entier dans la voix, dans les gestes
De ton maître,
Prends la vie comme le vent,
Avec ton nez
Reste tranquille.

Paul ÉLUARD « Les Animaux et leurs Hommes. Les Hommes et leurs Animaux » (Gallimard)



Patte

Le chat s’établit dans la nuit pour crier,
Dans l’air libre, dans la nuit, le chat crie.
Et, triste, à hauteur d’Homme, I’Homme entend son cri.

Paul ÉLUARD « Les Animaux et leurs Hommes. Les Hommes et leurs Animaux » (Gallimard)


Le droit à la parole

Douces bêtes de colère
Douces bêtes délaissées
Une main vous désaltère
De toutes soifs à venir

Une feuille en tombant vous donne
Un aperçu de la beauté
Et se glissant sous votre épaule
Vous n’êtes plus tout à fait seules

Mais nul ne croit que vous gardez
Par déférence pour les hommes
Un silence qui convient mieux
À la tristesse de nos cœurs

Vous avez des conciliabules
Avec le foin qui ne ment pas
Vous épousez les paraboles
Du chardon du trèfle incarnat

Sais-je les contes que vous faites
À l’églantier des chemins bleus
Quel amour vous portez en tête
Qui fait que vous baissez les yeux

Mais quand surgi d’un rêve d’aube
Votre visage m’apparaît
Plus lumineux que le mien n’est
Je suis sensible à vos reproches.

René-Guy CADOU « Hélène ou le règne végétal » (Seghers)




Lettre à Polka
(extraits)

C’est très important d’adresser la parole aux chiens, de leur raconter des histoires, de leur expliquer ce qui va se passer, qui va venir dîner, où l’on va aller se promener. Vous nous écoutez avec une intensité un peu terrifiante. Cette espèce de musique, j’imagine, où parfois un son vous est familier, qui évoque la gourmandise ou la forêt, les jeux ou la paix de la nuit. Vous manifestez votre bonne volonté, soudain, à moins que ce ne soit votre impuissance, par un brusque accès de tendresse. Les pattes, la langue, le frais museau. Alors pourquoi pas cette autre forme de la parole?

François NOURISSIER « Lettre à mon chien » (Gallimard)



De grâce et de mystère

Qu’elle est belle la terre

Qu’elle est belle la terre, avec ses vols d’oiseaux
Qu’on entrevoit souvent à la vitre de l’air,
Avec tous ses poissons à la vitre de l’eau
!
La peur les force vite à chercher un couvert
Et l’homme reste seul derrière le rideau.

Qu’elle est belle la terre, avec ses animaux,
Avec sa cargaison de grâce et de mystère
!
Le poète se tient à la vitre des mots.
Cette beauté qu’il chante, il la donne à son frère
Qui se lave les yeux dans le matin nouveau.

Pierre MENANTEAU « Bestiaire pour un enfant poète » (Seghers)



Papillon

Quel splendide au-delà
est peint sur la poussière de tes ailes
Par le cœur en flammes de la terre
Par sa coquille de pierre
tu fus hissé,
Trame d’adieux aux dimensions du périssable

Papillon
ô bonne nuit de toutes les créatures
!
Le poids de vie et de mort
avec tes ailes s’inclinent
sur la rose
qui se flétrit de sa lumière mûrissant

Quel splendide au-delà
est peint sur la poussière de tes ailes
Quel signe royal
dans le mystère de l’air.

Nelly SACHS « Présence à la nuit » (Gallimard)



Sonnet du chat

Le chat lutte avec une abeille
autour de sa fourrure,
je vois l’azur et ses merveilles,
un arbre, une mâture,

la mer apporte à mon oreille
le bruit des aventures
que nous vivrons si tu t’éveilles,
témérité future.

Je me consacre aux vertes îles,
favorables au sage
qui sait trouver un dieu tranquille

entre palme et rivage.
Le chat s’en va, brillant et beau,
pour guetter les oiseaux.

Henri THOMAS « Signe de vie » (Gallimard)


Le Cygne

Rien
sur les eaux
Et déjà est suspendue au battement des yeux
la figure d’un cygne
qui s’enracine dans l’onde
grimpe
et de nouveau s’incline
Absorbant la poussière
et prenant avec l’air
mesure de l’univers.

Nelly SACHS, Présence à la nuit, (Gallimard)



Panthère

Le feu noir qui me façonne
Brasier de crocs et de griffes
Je le broie dans mes mâchoires
L’arbre flaire mon musc
La nuit me muscle
Et tremble en moi comme feuille.

Charles DOBZYNSKI in « La Nouvelle guirlande de Julie » (Les Éditions ouvrières)



Le bouc bleu

À Jean Lurcat

Je vous dis bonjour
Je vous dis bonsoir
Je suis le bouc
le bouc en bouquet
plus bleu que le jour
j’aime le soleil quand il rit
si j’ai le ciel à fleur de peau
si j’ai des myosotis sur les joues
c’est pour rire c’est pour rire
c’est pour plaire aux cailloux
à la rose aux hiboux
à la flamme de vos joues
si j’ai des myosotis sur les lèvres
c’est pour rire c’est pour rire
c’est pour plaire au jardin
à la mûre à la chèvre au bouquet de thym
si j’ai des myosotis sur le cœur
c’est pour rire c’est pour rire
c’est pour plaire au soleil
à la source à la lune
au marteau sur l’enclume
et puis après qu’est-ce que ça peut vous faire
?
si j’ai du bleu sur les paupières
c’est pour rire c’est pour rire…

Marcel SAINT-MARTIN, Le Cheval étoilé, (Seghers)



Le taureau
(extraits)

C’est un taureau plein de mérite
Il est majestueux et sait les bonnes mœurs
;
On le logerait mieux au salon qu’à l’étable.
Europe le regarde et présente des fleurs
À la bouche du monstre aimable
;
Et comme ferait un humain,
Le taureau lui baise la main
;

La jeune Europe est fière et rieuse et ravie
;
C’est le plus beau jour de sa vie.
Le taureau la promène et d’un pas grave et lent
Il tourne autour des fleurs sans en fouler aucune
Connaissez-vous, dit-il,
M. de Montherlant
?
C’est un auteur plein de talent
Mais pourquoi rêve-t-il d’estoquer des taureaux
?
Suis-je une bête si mauvaise
?
Et pourquoi nous veut-il ouvrir tant de tombeaux
?

Tristan DERÈME Le Zodiaque ou Les étoiles sur Paris (Éditions Émile-Paul Frères)



Les deux souris

Une souris, ennuyée de vivre dans les périls et dans les alarmes, à cause des chats qui faisaient grand carnage de la nature souriquoise, appela sa commère qui était dans un trou de son voisinage. « Il m’est venu, lui dit-elle, une bonne pensée. J’ai lu dans certains livres que je rongeais ces jours passés, qu’il y a un beau pays nommé les Indes, où notre peuple est mieux traité et mieux en sûreté qu’ici. En ce pays-là, les sages croient que l’âme d’une souris a été autrefois l’âme d’un grand capitaine, d’un roi, d’un faquir et qu’elle pourra, après la mort de la souris, entrer dans le corps de quelque belle dame ou de quelque grand docteur. Si je m’en souviens bien, cela s’appelle métempsycose. Dans cette opinion, ils traitent tous les animaux avec une charité fraternelle: on voit des hôpitaux de souris qu’on met en pension et qu’on nourrit comme des personnes de mérite. Allons, ma sœur, partons pour un si beau pays, où la police est si bonne et où l’on rend justice à notre mérite. »

François de Salignac de Lamothe de FÉNELON, Fables



Le lézard est tout en larmes…

À Mademoiselle Teresita Guillèn
qui joue sur son piano à six notes


Le lézard est tout en larmes
La lézarde est tout en larmes.

Le lézard et la lézarde
en petits tabliers blancs.

Ils ont perdu par mégarde
leur anneau de mariage.

Hélas, leur anneau de plomb
leur joli anneau de plomb
!

Personne dans le grand ciel
où monte un globe d’oiseaux.

Le soleil, gros capitaine,
porte un gilet de satin.

Regardez comme ils sont vieux
!
Comme ils sont vieux, les lézards
!

Et comme ils pleurent, mon Dieu
!
Et comme ils sont tout en larmes
!


Federico GARCIA LORCA Chansons pour enfants, in « Poésies » (Gallimard)



Le pélican

Le capitaine Jonathan,
Étant âgé de dix-huit ans,
Capture un jour un pélican
Dans une île d’Extrême-Orient.

Le pélican de Jonathan,
Au matin, pond un œuf tout blanc
Et il sort un pélican
Lui ressemblant étonnamment.

Et ce deuxième pélican
Pond, à son tour, un œuf tout blanc
D’où sort, inévitablement,
Un autre qui en fait autant.

Cela peut durer pendant
très longtemps
Si l’on ne fait pas d’omelette avant.

Robert DESNOS Chantefables (Gallimard)


Mira


Le hanneton cogne lourdement
au carreau — c’est le printemps
et le miroir d’argent
pendu qui se balance jette
des pigeons blancs
dans le cabinet de toilette.

Lise DEHARME « Cahiers de curieuse personne » (Éditions des Cahiers libres)



Acclimatation


Mes amis m’ont confié leur girafe avant de partir en voyage, pensant me faire plaisir, en égayant ma solitude. Je ne loge pas volontiers les mammifères, néanmoins je ne puis refuser à ce qui part d’une intention louable. Mon humeur n’en est pas moins sobre: j’habite un petit appartement au sixième.
D’abord l’ennui d’imaginer quelque raison valable pour le concierge. Les premiers temps, l’animal caché sous un décor, je fais celui qui déménage des poutres. Jusqu’à ce que le concierge s’inquiète d’un tel trafic
: moi qui, avant, passais comme une ombre. Je me résous à l’habiller en chien. Ce n’est pas parfait. Là non plus je n’évite pas les soupçons. Ni les moqueries des enfants.
Le propriétaire vient en personne vérifier les résonances des murs (à ce qu’il dit). Tandis qu’il frappe (feignant l’intérêt) sur les cloisons avec un petit maillet de bois, son œil scrute les alentours. Je ne doute pas qu’il ne soit là pour le chien. Caché derrière un paravent, j’aboie, j’aboie. Il s’en retourne mécontent, assez peu rassuré.
D’autres personnes arrivent, des amis, des employés, des curieux qu’il envoie. Tous pour des raisons diverses, inspectent, flairent, ramassent des poils.
À contrecœur j’enferme la pauvre bête dans un placard. Son sabot de nuit frappe, et, à la longue, le bruit cesse.
À leur retour, j’achèterai pour mes amis une autre girafe.

André FRÉDÉRIQUE, Histoires blanches (Gallimard)



Un oiseau

Un oiseau, l’œil du poète
s’en empare promptement,
puis le lâche dans la fête,
ivre, libre, éblouissant,

qu’il chante, qu’il ponde, qu’il
picore, mélancolique,
d’invisibles grains de mil
dans les prés de la musique,

quand il regagne sa haie,
jamais cet oiseau n’oublie
les heures qu’il a passées
voltigeant dans la féerie

où les rochers nourrissaient
leurs enfants de diamant,
où chaque nuage ornait
d’une fleur le ciel dormant,

on trouvera l’oiseau mort
avant les froids de l’automne,
le plaisir était trop fort,
c’est la mort qui le couronne.

Henri THOMAS « Signe de vie » (Gallimard)




La jument familière

Une grande jument morte
Qui galope dans mes nuits.
Ce n’est pas un cauchemar
Mais un soupir de l’enfance.

Une grande jument blanche,
Grave, douce et débonnaire,
Dans un silence de tonnerre
Passe entre les haies en fleurs.

Mon grand-père tient les rênes,
Chapeau melon sur les yeux.
La fumée des cigarettes
Monte droit dans le soir bleu.

Buissons fleuris d’amertume…
La rivière parle bas
;
Le village dort au son des enclumes,
Puis s’allume, feu par feu.

Mais voici, mangée de pluie,
Mangée de neige et de vent
La grande nuit intérieure
Où je me penche souvent,

Où la jument trotte l’amble…
Grande et douce jument morte
Qui fut de notre famille
Et qui finit humblement.

Maurice FOMBEURE, A dos d’oiseau, (Gallimard)



Vers à mon chardonneret

(extraits)

Toi dont mon seul regard faisait frissonner l’aile,
Qui m’égayait par ton babil,
Hélas
! te voilà sourd à ma voix qui t’appelle,
Cher oiseau
! la saison cruelle
De ta vie a tranché le fil
!

Ne crains pas que l’oubli chez les morts t’accompagne,
O toi le plus doux des oiseaux
!
Tu fus pendant six ans ma fidèle compagne,
Oubliant pour moi la campagne,
Ta mère et ton nid de roseaux
!

Moi je fus avec toi si vite accoutumée!
Nos jeux étaient mon seul loisir;
Lorsque tu me voyais dans ma chambre enfermée
Tu chantais. À ta voix aimée
Mon ennui devenait plaisir
!

Que ne peux-tu savoir combien je te regrette!
Hélas
! ce fut à pareil jour
Que tu vins par ton vol égayer ma chambrette
Où maintenant je te regrette
Seule sous cette ombre d’amour
!

Alphonse de LAMARTINE, Geneviève, (Calman-Lévy)



Les amis d’enfance

Je me souviens du grand cheval
Qui promenait tête et crinière
Comme une grappe de lumière
Dans la nuit du pays natal.

Qui me dira mon chien inquiet,
Ses coups de patte dans la porte,
Lui qui prenait pour un gibier
Le tourbillon des feuilles mortes.

Maintenant que j’habite en ville
Un paysage sans jardins,
Je songe à ces anciens matins
Tout parfumés de marguerites.

René-Guy CADOU, Les Amis d’enfance, (Seghers)



Finette

Elle était sur le fauteuil de la chambre d’Adrienne. Les yeux mimosa, petiote, drôlette. La plus exquise de toutes les chattes, c’est sûr. Mais immobile. Empaillée.
— Vous savez, sa petite vie de petite chatte, elle l’a bien vécue jusqu’au bout, m’a dit Adrienne. Quand il l’a fallu, parce que son heure avait sonné, elle a poussé sagement son dernier petit soupir. Mais elle est toujours là. Toujours prête à m’écouter…

Remo FORLANI Pour l’amour de Finette (Ramsay)



Le crocodile

Le crocodile du notaire faisait
peur aux enfants qu’il
guettait au fond de la maison
dans sa niche il attendait
en comptant les minutes
la sortie du saute-ruisseau
aussi dût-on le tuer
avec du sublimé jusqu’à
ce qu’il fut de moins en
moins crocodile
d’abord
codicille puis
cédille à
sa mort il ne restait de lui qu’
un
cil.


André FRÉDÉRIQUE « Histoires blanches » (Gallimard)



Les chiens

Les chiens qui rêvent dans la nuit
Il y a toujours un poète qui leur répond par une petite lueur
Tirée comme un bas jaune sur une maigre lampe
Et l’on ne sait rien du poète
Et l’on se cache de ces chiens
Qui tirent sur leur chaîne comme s’ils remontaient
Du fond de la journée un seau lourd de ténèbres
Mais l’homme qui se tient penché sur sa jeunesse
Et la main répandue comme un trieur de grains
Reconnaît dans la voix confuse de ces bêtes
La diane doucement poignante du destin.

René-Guy CADOU Le Diable et son train (Seghers)



Tant Mieux

Tant Mieux petit chat au nom
optimiste
mort comme un petit espion
aux yeux bleus
j’ai tant souffert par ta
petite absence
petite présence
petite fourrure autour de mon cœur
petite fourrure autour de mon cou
je t’entends, dans mon souvenir,
ronronner perpétuellement
petite usine de contentement
petit Tant Mieux
petit dieu
petite vierge
je t’aime d’un amour gris
fait sourire
les gens sérieux.

Lise DEHARME « Cahiers de curieuse personne » (Éditions des Cahiers libres)



Chasseur

Haute pinède!
Quatre colombes s’élèvent dans l’air.

Quatre colombes
sont revenues.
À leurs quatre ombres
une blessure.

Basse pinède
!
Quatre colombes gisent à terre.

Federico GARCIA LORCA Théories, in « Poésies » (Gallimard)



Le chat et l’oiseau

Un village écoute désolé
Le chant d’un oiseau blessé
C’est le seul oiseau du village
Et c’est le seul chat du village
Qui l’a à moitié dévoré
Et l’oiseau cesse de chanter
Le chat cesse de ronronner
Et de se lécher le museau
Et le village fait à l’oiseau
De merveilleuses funérailles
Et le chat qui est invité
Marche derrière le petit cercueil de paille
Où l’oiseau mort est allongé
Porté par une petite fille
Qui n’arrête pas de pleurer
Si j’avais su que cela te fasse tant de peine
Lui dit le chat
Je l’aurais mangé tout entier
Et puis je t’aurais raconté
Que je l’avais vu s’envoler
S’envoler jusqu’au bout du monde
Là-bas où c’est tellement loin
Que jamais on n’en revient
Tu aurais eu moins de chagrin
Simplement de la tristesse et des regrets

Il ne faut jamais faire les choses à moitié.

Jacques PRÉVERT « Histoires » (Gallimard)



Le testament de la biche

Quelle forêt, poudre de rose
!
Le ciel est couleur de vin blanc.
Et sur le ciel vin blanc se pose
Chaque branche comme un cheveu.
C’est comme s’il n’y avait jamais eu de vent.
Comme si tout était parent
Fille ou neveu.
Comme si les arbres montaient à cheval frère à frère.
Ainsi sur une estrade les vaches se font traire.
Et aussi comme si avec des chiffres de millions
On faisait difficilement une division.
Ainsi vont les arbres feuillus, roses dans l’air.
Aubade
! Aubade! Ô faon né du flanc de la mère
La biche est morte en te mettant sur terre
Et tes yeux, deux boules de jais, des yeux de verre
Sont moins émerveillés par la forêt en l’air
Que par la patte agonisante
Qui se pose sur un papier à lettre.
Le papier à en-tête de la maman
:
« Ceci! ceci est! ceci est mon testament ».

Max JACOB Le Laboratoire central  (Gallimard)



Huître

La nuit sécrète son lait
La mer sécrète sa mort
La mort sécrète sa perle
Mais la perle produit l’œil de l’aube.

Charles DOBZYNSKI in « La Nouvelle guirlande de Julie » (Les Éditions ouvrières)



La corrida

Je me souviens de cette paille
Qu’un tendre jour m’avait cédé
Un cheval âpre et décidé
Qui s’en allait les yeux bandés
Faire hommage de ses entrailles

Jules SUPERVIELLE Débarcadères (Gallimard)


L’araignée

Parfois un mot fortuit et tout à fait insignifiant
donne au poème un sens inattendu,
comme par exemple au sous-sol déserté, où
plus personne ne descend depuis longtemps la grande
jarre vide,
sur ses lèvres sombres chemine sans raison une
araignée,
(sans raison pour toi, mais peut-être pas pour elle).

Yannis RITSOS « La Sonate au clair de lune et autres poèmes » (Seghers)


Observe

Observe l’oiseau qui apprend à chanter! Ces mouvements timides et prudents de la tête te disent qu’il ne sait rien et qu’il lit son rôle en se cachant derrière le pupitre ouvert d’une feuille de bardane.

Vladimir HOLAN « Lemuria: La Lucidité » in revue « Nulle part », n° 3


L’écrevisse


Incertitude, ô mes délices
Vous et moi nous nous en allons
Comme s’en vont les écrevisses
À reculons, à reculons.

Guillaume APOLLINAIRE « Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée » (La Sirène)


Hibou

Flèche fichée dans les yeux
Qui vibre immobile
Les ailes clouées sur les branches
de la nuit
Les étoiles le traversent
sans qu’il bouge d’un iota Lumière pliée
dans ses plumes.

Charles DOBZYNSKI in « La Nouvelle Guirlande de Julie » (Les Éditions ouvrières)



Chat

Le feu: jolis poissons rouges,
Endormait le chat fermé.
Si, par mégarde, je bouge
Le chat peut se transformer.

Il ne faut jamais que cesse
Le rouet des vieilles tours
;
Car se changer en princesse
Est le moindre de ses tours.

Jean COCTEAU « Vocabulaire » (Gallimard)



Mouvement

Ce cheval qui tourna la tête
Vit ce que nul n’a jamais vu
Puis il continua de paître
À l’ombre des eucalyptus.

Ce n’était ni homme ni arbre
Ce n’était pas une jument
Ni même un souvenir de vent
Qui s’exerçait sur du feuillage.

C’était ce qu’un autre cheval,
Vingt mille siècles avant lui,
Ayant soudain tourné la tête
Aperçut à cette heure-ci.

Et ce que nul ne reverra
Homme, cheval, poisson, insecte,
Jusqu’à ce que le sol ne soit
Que le reste d’une statue
Sans bras, sans jambes et sans tête.

Jules SUPERVIELLE « Matins du monde » in « Gravitations » (Gallimard)


Un chien familier

Ce chien, nous le connaissons depuis des années, toujours le même,
avec entre ses crocs un gros os qu’il ne se décide jamais à croquer
ou à lâcher (et comment faire pour aboyer
?),
à moins que chaque nuit, quand nous dormons, il ne se cache
pour le ronger en secret, quand creusant Dieu sait où
il déniche un os tout neuf pour le lendemain, à moins
qu’il n’ait appris qu’il ne sert à rien d’aboyer
et que cela ne protège en rien — maison, jardin,
fontaine ou soi-même — de la lune, du temps, des voleurs.

Yannis RITSOS Conciergerie (Gallimard)