Victor Hugo,
Les Tuileries

texte intégral



Nous sommes deux drôles,
Aux larges épaules,
De joyeux bandits,
Sachant rire et battre,
Mangeant comme quatre,
Buvant comme dix.

Quand, vidant les litres,
Nous cognons aux vitres
De l’estaminet,
Le bourgeois difforme
Tremble en uniforme
Sous son gros bonnet.

Nous vivons. En somme,
On est honnête homme,
On n’est pas mouchard.
On va le dimanche
Avec Lise ou Blanche
Dîner chez Richard.

On les mène à Pâques,
Barrière Saint-Jacques,
Souper au Chat Vert,
On dévore, on aime,
On boit, on a même
Un plat de dessert
!

Nous vivons sans gîte,
Goulûment et vite,
Comme le moineau,
Haussant nos caprices
Jusqu’aux cantatrices
De chez Bobino.

La vie est diverse.
Nous bravons l’averse
Qui mouille nos peaux
;
Toujours en ribotes
Ayant peu de bottes
Et point de chapeaux.

Nous avons l’ivresse,
L’amour, la jeunesse,
L’éclair dans les yeux,
Des poings effroyables
;
Nous sommes des diables,
Nous sommes des dieux
!

Nos deux seigneuries
Vont aux Tuileries
Flâner volontiers,
Et dire des choses
Aux servantes roses
Sous les marronniers.

Sous les ombres vertes
Des rampes désertes
Nous errons le soir,
L’eau fuit, les toits fument,
Les lustres s’allument,
Dans le château noir.

Notre âme recueille
Ce que dit la feuille
À la fin du jour,
L’air que chante un gnome.
Et, place Vendôme,
Le bruit du tambour.

Les blanches statues
Assez peu vêtues,
Découvrent leur sein,
Et nous font des signes
Dont rêvent les cygnes
Sur le grand bassin.

Ô Rome
! ô la Ville!
Annibal, tranquille,
Sur nous, écoliers,
Fixant ses yeux vagues,
Nous montre les bagues
De ses chevaliers
!

La terrasse est brune.
Pendant que la lune
L’emplit de clarté,
D’ombres et de mensonges,
Nous faisons des songes
Pour la liberté.

19 avril 1847.




Chanté par Colette Magny dans son album intitulé Melocoton, ce poème très inattendu, à la facture si nouvelle, a été également chanté par Yves Montand, Serge Kerval.
Ponctuation et alinéas rétablis
; version intégrale, bien entendu (les versions figurant sur les sites de paroles de chansons sont très fautives).

J’ai très longtemps cherché dans quel recueil pouvait bien figurer ce poème. Il figure dans les
Pièces non retenues des Chansons des rues et des bois, classé dans les Pièces antérieures au 23 octobre 1859 (date de la remise du manuscrit à Juliette Drouet) mais absentes de la liste de Victoire Êtasse.

Le titre primitif était
: Chanson des deux barbares.
Le théâtre de Bobino, ou du Luxembourg, fondé en 1816, était célèbre pour ses spectacles forains, et plus tard pour ses drames, vaudevilles et revues.
La date du 17 avril 1847 est celle de la première version. La version définitive est très probablement postérieure à la Révolution de février, peut-être de 1850.

Voici trois strophes qui faisaient partie de la première version
:

À Pâques fleuries
Dans les Tuileries
Je me promenais
À l’heure où les faunes
Aux naïades jaunes
Disent des sonnets

Dans l’allée obscure
Où l’ombre à Mercure
Met un domino, parmi l’herbe éparse,
Je vis d’un air farce
Venir un moineau.

Ce gamin des arbres
Sautait sur les marbres
Et riait beaucoup
De ce que Philippe
Avait pris la grippe
La veille à Saint-Cloud.


Victor Hugo, in Pièces non retenues des Chansons des rues et des bois

Œuvres complètes, volume XIV, Chantiers, coll. Bouquins, Robert Laffont, février 2002, pages 981-983