Anthologie de poèmes sur le thème de l’école


L’École

Dans notre ville, il y a
Des tours, des maisons par milliers,
Du béton, des blocs, des quartiers,
Et puis mon cœur, mon cœur qui bat
Tout bas.

Dans mon quartier, il y a
Des boulevards, des avenues
Des places, des ronds-points, des rues,
Et puis mon cœur, mon cœur qui bat
Tout bas.

Dans notre rue, il y a
Des autos, des gens qui s’affolent,
Un grand magasin, une école,
Et puis mon cœur, mon cœur qui bat
Tout bas

Dans cette école, il y a
Des oiseaux chantant tout le jour
Dans les marronniers de la cour.
Mon cœur, mon cœur, mon cœur qui bat
Est là.

Jacques Charpentreau, La Ville enchantée, (L’École, Paris)
poète français, né en 1928.


AUTOMNE

Odeur des pluies de mon enfance
Derniers soleils de la saison
!
À sept ans comme il faisait bon,
Après d’ennuyeuses vacances,
Se retrouver dans sa maison
!

La vieille classe de mon père,
Pleine de guêpes écrasées,
Sentait l’encre, le bois, la craie
Et ces merveilleuses poussières
Amassées par tout un été.

Ô temps charmant des brumes douces,
Des gibiers, des longs vols d’oiseaux,
Le vent souffle sous le préau,
Mais je tiens entre paume et pouce
Une rouge pomme à couteau.

René Guy CADOU, Les Amis d’enfance (Seghers)
poète français (1920-1951)



L’ÉCOLE PUBLIQUE

À Saint-Jean-Brévelay notre école publique
Était petite et très, très pauvre
: des carreaux
Manquaient et pour finir c’est qu’il en manquait trop
Pour qu’on mette partout du carton par applique,

Car il faut voir bien clair lorsque le maître explique.
Alors le vent soufflait par tous ces soupiraux
Et nous avons eu froid souvent sous nos sarraus.
Par surcroît le plancher était épisodique

Et l’on sait qu’avec l’eau du toit la terre fait
Des espèces de lacs boueux d’un bel effet.
— Pourtant j’ai bien appris dans cette pauvre école:

Orthographe, calcul, histoire des Français,
Le quatorze juillet, Valmy, la Carmagnole,
Le progrès, ses reculs, et, toujours, son succès.

20 février 1954

GUILLEVIC, Trente et un Sonnets (Gallimard)
poète français, (1907-1997)



NANOU

Pour aller à Tombouctou,
Nanou prend la diligence.
À cheval sur mes genoux,
Voyez comme il se balance
!

Pour aller chercher des œufs,
Nanou monte à bicyclette.
Dans un tournant dangereux,
Il fabrique une omelette…

Pour aller jusqu’à la lune
Il n’a qu’à se mettre au lit
:
À bord d’une libellule,
Le voilà bientôt parti.

Mais pour aller à l’école,
Nanou marche à reculons
!
Il faut que je le console
Et lui porte son carton.

Louis GUILLAUME, Au Jardin de la Licorne (Delachaux et Niestlé)
poète français (1907-1971)



LES ÉCOLIERS

Sur la route couleur de sable,
En capuchon noir et pointu,
Le « moyen », le « bon », le « passable »
Vont à galoches que veux-tu
Vers leur école intarissable.

Ils ont dans leurs plumiers des gommes
Et des hannetons du matin,
Dans leurs poches du pain, des pommes,
Des billes, ô précieux butin
Gagné sur d’autres petits hommes.

Ils ont la ruse et la paresse
— Mais l’innocence et la fraîcheur —
Près d’eux, les filles ont des tresses
Et des yeux bleus couleur de fleur,
Et des vraies fleurs pour la maîtresse.

Puis les voila tous à s’asseoir.
Dans l’école crépie de lune
On les enferme jusqu’au soir,
Jusqu’à ce qu’il leur pousse plume
Pour s’envoler. Après, bonsoir
!

Maurice FOM8EURE, Pendant que vous dormez (Gallimard)
poète français (1906-1981)



L’ÉCOLIER, LE PÉDANT ET LE MAÎTRE D’UN JARDIN

Certain enfant qui sentait son collège,
Doublement sot et doublement fripon
Par le jeune âge et par le privilège
Qu’ont les pédants de gâter la raison,
Chez un voisin dérobait, ce dit-on,
Et fleurs et fruits. Ce voisin, en automne,
Des plus beaux dons que nous offre Pomone
Avait la fleur, les autres le rebut.
Chaque saison apportait son tribut
;
Car au printemps il jouissait encore
Des plus beaux dons que nous présente Flore.
Un jour dans son jardin il vit notre écolier
Qui, grimpant, sans égard, sur un arbre fruitier,
Gâtait jusqu’aux boutons, douce et frêle espérance,
Avant-coureurs des biens que promet l’abondance:
Même il ébranchait l’arbre
; et fit tant, à la fin,
Que le possesseur du jardin
Envoya faire plainte au maître de la classe.
Celui-ci vint suivi d’un cortège d’enfants
:
Voilà le verger plein de gens
Pires que le premier. Le pédant, de sa grâce,
Accrut le mal en amenant
Cette jeunesse mal instruite
:
Le tout, à ce qu’il dit, pour faire un châtiment
Qui pût servir d’exemple, et dont toute sa suite
Se souvint à jamais comme d’une leçon.
Là-dessus il cita Virgile et Cicéron,
Avec force traits de science.
Son discours dura tant que la maudite engeance
Eut le temps de gâter en cent lieux le jardin.

Je hais les pièces d’éloquence
Hors de leur place, et qui n’ont point de fin,
Et ne sais bête au monde pire
Que l’écolier, si ce n’est le pédant.
Le meilleur de ces deux pour voisin, à vrai dire,
Ne me plairait aucunement.

Jean de LA FONTAINE, Fables (livre IX, fable 6)
poète français (1621-1695)



LE CANCRE

Il dit non avec la tête
mais il dit oui avec le cœur
il dit oui à ce qu’il aime
il dit non au professeur
il est debout
on le questionne
et tous les problèmes sont posés
soudain le fou rire le prend
et il efface tout
les chiffres et les mots
les dates et les noms
les phrases et les pièges
et malgré les menaces du maître
sous les huées des enfants prodiges
avec des craies de toutes les couleurs
sur le tableau noir du malheur
il dessine le visage du bonheur.

Jacques PRÉVERT, Paroles (Ed. du Point du Jour)
poète français (1900-1977)



L’ORDRE

L’écolier qui balayait la classe
à tour de rôle était choisi
alors il restait seul
dans la crayeuse poussière
près d’une carte du monde
que la nuit refroidissait
quelquefois il s’arrêtait, s’asseyait
posant son coude sur la table aux entailles
inscrit dans I’ordre universel.

Jean FOLLAIN, Exister (Gallimard)
poète français (1903-1971)



JOURS D’ÉTÉ

Pour regarder de près ces aurores nouvelles,
Mes six ans curieux battaient toutes leurs ailes
;
Marchant sur l’alphabet rangé sur mes genoux,
La mouche en bourdonnant me disait
: — Venez-vous?…
Et mon nom qui tintait dans l’air ardent de joie,
Les pigeons sans liens sous leur robe de soie,
Mollement envolés de maison en maison,
Dont le fluide essor entraînait ma raison,
Les arbres, hors des murs poussant leurs têtes
Jusqu’au fond des jardins les demeures ouvertes,
Le rire de l’été sonnant de toutes parts,
Et le congé, sans livre
! errant aux vieux remparts:
Tout combattait ma sœur à l’aiguille attachée
;
Tout passait en chantant sous ma tête penchée
;
Tout m’enlevait, boudeuse, et riante à la fois
;
Et l’alphabet toujours s’endormait dans ma voix.

Marceline DESBORDES-VALMORE, Bouquets et Prières, in Le Livre d’Or des Poètes (Seghers)
poète français (1785-1859)



PROBLÈME

Trente ouvriers ont fait cent mètres en huit jours,
Combien dix ouvriers auxquels on a recours,
En deux jours seulement pourront-ils donc en faire
?
Par un raisonnement qui devient salutaire,
En travaillant huit jours, trente ouvriers actifs
Ne feront jamais plus, les faits sont positifs,
Que trente fois huit jours ou bien deux cent quarante
Ne travaillant qu’un jour
; la raison est constante.
Dix ouvriers aussi produiront à leur tour
Autant que deux fois dix ou vingt pendant un jour.
Deux cent quarante à cent est comme vingt à x,
Je puis donc opérer sur un principe fixe,
Et c’est ce que je fais; j’obtiens pour résultat
Huit mètres plus un tiers
; le calcul est exact.

L. CHAVIGNAUD, Nouvelle arithmétique, appliquée au Commerce et à la Marine (Paris, onzième édition, 1853)
poète français du XIXe siècle



COMPTINE

L’arithmétique
Est une mécanique
Qui donne la colique
Aux catholiques
Le mal de dents
Aux protestants,
Le mal au cœur
Aux enfants de chœur.
Et le mal au nez
Aux curés.

Comptines de langue française, in Le Livre d’Or des Poètes (Il) (Seghers)



LE ROND ET L’ÉTOILE

Pour faire une étoile à cinq branches
Ou à six ou davantage
Il faut d’abord faire un rond

Pour faire une étoile à cinq branches…
Un rond
!
On n’a pas pris tant de précaution
Pour faire un arbre à beaucoup de branches
Arbres qui cachez les étoiles
!
Arbres
!
Vous êtes pleins de nids et d’oiseaux chanteurs
Couverts de branches et de feuilles
Et vous montez jusqu’aux étoiles
!

Robert DESNOS, Destinée arbitraire (Gallimard)
poète français (1900-1945)



L’ANGLE SOUS LEQUEL

L’angle sous lequel…
Et d’abord quel angle
?
Je n’en veux pas connaître d’autre
Que celui où j’appuie ma tête
Quand je m’y colle à cache-cache.

Angle tu m’étrangles
Belle Angleterre de légendes
Tu m’englobes, tu m’engloutis

Mes yeux fermés
Ma nuit à moi
L’angle sous lequel…

Robert DESNOS, Destinée arbitraire (Gallimard)
(1900-1945)



L’oxygène a pour densité
On en a fait l’étude
1,1056 calculé
Avec exactitude.
Il entretient la combustion
La faridondaine, la faridondon
C’est lui qui entretient la vie
Biribi
À la façon de Barbari
Mon ami.

Zéro, zéro, six, neuf, deux, six,
Telle est de l’hydrogène,
D’après Thenard et Regnault fils
La densité certaine.
Il sert à gonfler les ballons
La faridondaine, la faridondon
Il éteint aussi les bougies
Biribi
À la façon de Barbari
Mon ami.

Alphonse Allais in Humour 1900 (J’ai Lu)



FABLE

Pépin le Bref est mort depuis bientôt mille ans.

MORALITÉ

Quand on est mort, c’est pour longtemps.

Eugène CHAVETTE in Humour 1900 (J’ai Lu)
prosateur français (1872-1902)



GRAMMAIRE

Peut-être et toujours peut-être
adverbes que vous m’ennuyez
avec vos presque et presque pas
quand fleurissent les apostrophes

Et vous points et virgules
qui grouillez dans les viviers
où nagent les subjonctifs
je vous empaquette vous ficelle

Soyez maudits paragraphes
pour que les prophéties s’accomplissent
bâtards honteux des grammairiens
et mauvais joueurs de syntaxe

Sucez vos impératifs
et laissez-nous dormir
une bonne fois
c’est la nuit
et la canicule.

Philippe SOUPAULT, Poésies complètes in Le Livre d’Or des Poètes (Il) (Seghers)
poète français (1897-1990)



LE VIEIL HOMME ET L’ENFANT

« Et prétendriez-vous devenir poète
Avant d’être allé à l’école
?
— Eh bien
! Je n’aurais jamais cru
Que vous fussiez un sot aussi parfait.
Tout d’abord apprenez à être spasmodique —
Règle très simple.

« Vous commencez par écrire une phrase
;
Ensuite vous la hachez menu
;
Puis mêlez les morceaux et les tirez au sort
Strictement au petit bonheur
:
L’ordre des mots Est tout à fait indifférent.

« Si vous voulez faire impression,
Rappelez-vous ce que je dis,
Ces qualités abstraites commencent
Toujours par des capitales
:
Le Vrai, le Bien, le Beau —
Voila les choses qui paient »

« Ensuite, lorsque vous décrivez
Une couleur, une forme ou un son,
N’exposez pas l’affaire clairement,
Mais glissez-la dans une allusion
;
Et apprenez à regarder toute chose
Avec une sorte de strabisme mental.

« Par exemple, si je veux, Monsieur,
Parler de pâtés de mouton,
Devrai-je dire
: « des rêves de laineux flocons
Emprisonnés dans un cachot de froment »
?
« Certes », dit le vieil homme
: cette phrase
Conviendra parfaitement.

« Quatrièmement, il y a des épithètes
Qui vont avec n’importe quel mot —
Tout comme la Sauce Harvey de Reading
Avec poisson, viande ou volaille —
Parmi celles-ci, « sauvage », « solitaire ».
Sont spécialement recommandables.

« Et cela ira-t-il, oh
! cela ira-t-il
Si je les utilise en masse —
Comme dans
: « l’homme sauvage alla de
Vers une étrange et solitaire pompe »
?
Erreur, erreur
! Il ne faut pas, à la légère,
Sauter sur une pareille conclusion.

« De telles épithètes, comme le poivre,
Donnent de la saveur à ce que vous écrivez,
Et, si vous en usez avec ménagement,
Elles aiguisent l’appétit
:
Par contre, si vous en mettez trop,
Vous gâtez l’affaire complètement.

« Enfin, pour ce qui est de la composition:
Votre lecteur, il faut le lui montrer,
Doit prendre les renseignements qu’on lui donne
Et ne compter sur aucune
Divulgation prématurée des tendances
Et desseins de votre poème.

« Donc, pour éprouver sa patience —
Savoir ce qu’il peut supporter —
Ne mentionnez ni noms, ni lieux, ni dates,
Et assurez-vous, en tout cas,
Que le poème est bien, d’un bout à l’autre,
D’une obscurité compacte.

« Fixez d’abord les limites
Jusqu’auxquelles il devra s’étendre
:
Puis farcissez avec du « remplissage »
(Demandez-en à quelque ami)
:
Votre grande Strophe-à-Sensation,
Vous la placez vers la fin. »

Lewis CARROLL in Les Sentiers et les Routes de la Poésie (Gallimard)
poète anglais (1832-1898)



PROVINCE

Les tilleuls parfumaient la blonde matinée.
Province
! Il y avait de l’herbe plein la cour
Et, quand nous descendions jouer dans le grand jour,
Nos âmes, gravement, étaient illuminées
Ô nos clairs tabliers d’enfants dans le jardin
!
Cela disait, cela chantait sans le comprendre
Dans un balbutiement mystérieux et tendre
Le bonheur qui comblait nos cerveaux enfantins
L’azur tremblait au bleu reflet du toit d’ardoises
Et, quand nous rentrions, joyeux, à la maison
L’ombre avait la senteur acide des framboises
Qui mûrissaient au bas du mur frais du salon.

Francis CARCO, Poèmes retrouvés (1905-1923) in La Revue de Paris N° 19, 1er octobre 1927
poète français (1886-1898)



ENFANCE

Et les peaux-rouges s’embusquaient, mais un murmure,
un long frisson courait dans les hautes ramures
;
le vent sentait la poudre
; une feuille effarée
de deux gouttes de sang soudain s’était parée
;
un insecte grimpait, ivre d’être si haut
;
un soir au teint d’apache on mourait en héros.

25 janvier 1944

Miklos RADNOTI, Marche forcée (P.-J. Oswald)
poète hongrois (1909-1944)



Chassé-croisé

Un certain monsieur
Loup, Pou ou Hibou
Une jolie demoiselle
Est-elle Cruelle ou Hirondelle
Un gentil petit garçon
Guy, Gontran ou Gaston
Un roquet nauséabond
Dick, Médor ou Azor
Un affreux gros matou
Pompon, Minet ou Minou
Un stupide canari
Serin, Coco ou Kiki
Tous ensemble
Devant la fenêtre
Quand s’épanouit
Le crépuscule.
Ne vous croyez pas
Plus malins
Que vous n’êtes.

Philippe SOUPAULT, Chanson (Eynard)
poète français (1897-1990)



LES RENCONTRES

S’en va-t’au bois, la demoiselle;
Bien chaussée, car le bois est loin.
S’en va-t’au bois, panier au poing,
Cueillir la framboise et l’airelle.

Un pas… deux pas… dix pas… cent pas…
Se sent tout à coup bien seulette
!

Elle rencontre l’escargot.
— Escargot, où donc qu’est le bois
?
— Vous allez au bois, demoiselle
?
J’y allais, grimpez sur mon dos
;
À deux, la route est bien plus belle
!

Au bout d’un temps, elle descend.
— Ce n’est pas que le temps me dure,
Escargot, mais ma mère m’attend
Pour mettre au feu la confiture.

Un pas… deux pas… dix pas… cent pas…
Se sent de nouveau bien seulette.

Elle rencontre sauterelle.
— Sauterelle, où donc qu’est le bois
— Vous allez au bois, demoiselle
?
Je vous y mène en moins de trois,
Vous n’avez qu’à monter en selle.

Au premier saut, on se cramponne.
Au second, on a mal au cœur,
Comme à la foire, en balançoire.
— Je meurs… arrêtez… soyez bonne
!

Dix pas… vingt pas… cent… mille pas…
Se sent soudain bien fatiguée.

Elle rencontre libellule.
— Libellule, ou donc qu’est le bois
?
— Vous allez au bois, demoiselle
?
Volontiers, je vous véhicule.

On se croirait dans la carlingue
D’un avion tout en dentelle.
Sous soi filent champ et javelle
Et des fleurs qu’à peine on distingue…

Oui, mais libellule aime l’eau.
Elle va droit à la rivière
!
— Descendez-moi…
Ponts et bateaux
Me sont défendus par ma mère.

Dix pas… vingt pas… cent… mille pas…
Ce chemin-là paraît sans fin.

Elle rencontre Jean Lapin.
— Jean Lapin, où donc qu’est le bois
?
— Vous allez au bois, demoiselle
?
Chevauchez-moi, nous irons droit.

Et Jean Lapin droit a filé
Et l’a déposée à l’orée,
Où peut enfin, la demoiselle,
Cueillir la framboise et l’airelle.

Lucien JACQUES, Pin Pon d’or (Bourrelier)
poète français (1898-1961)



AIR DE RONDE

On dansa la ronde,
Mais le roi pleura.
Il pleurait sur une
Qui n’était pas là.

On chanta la messe,
Mais le roi pleura.
Il pleurait pour une
Qui n’était pas là.

Au clair de la lune,
Le roi se tua,
Se tua pour une
Qui n’était pas là.

Oui, sur les fougères
J’ai vu tout cela,
Avec ma bergère
Qui n’était pas là.

Maurice FOMBEURE, A dos d’oiseau (Gallimard)
poète français (1906-1981)



CHANSON POUR FAIRE DANSER
EN ROND LES PETITS ENFANTS


Grand bal sous le tamarin.
On danse et l’on tambourine.
Tout bas parlent, sans chagrin,
Mathurin à Mathurine,
Mathurine à Mathurin.

C’est le soir, quel joyeux train
!
Chantons à pleine poitrine
Au bal plutôt qu’au lutrin.
Mathurin à Mathurine,
Mathurine à Mathurin.

Découpe comme au burin,
L’arbre, au bord de l’eau
Est noir sur le ciel serein.
Mathurin à Mathurine,
Mathurine à Mathurin.

Dans le bois rôde Isengrin.
Le magister endoctrine
Un moineau pillant le grain.
Mathurin à Mathurine,
Mathurine à Mathurin.

Broutant l’herbe brin à brin,
Le lièvre a dans la narine
L’appétit du romarin.
Mathurin à Mathurine,
Mathurine à Mathurin.

Sous l’ormeau le pèlerin
Demande à la pèlerine
Un baiser pour un quatrain.
Mathurin à Mathurine,
Mathurine à Mathurin.

Derrière un pli de terrain,
Nous entendons la clarine
Du cheval d’un voiturin.
Mathurin à Mathurine,

Mathurine à Mathurin.

Victor HUGO, L’Art d’être grand-père
(1802-1885)



À L’ÉCOLE DE MA PAROISSE

À peine étais-je haut comme la botte d’un gendarme —
Qu’on m’envoya à l’école pour apprendre le français —
Car je ne savais pas encore un seul mot de cette langue
— Je ne connaissais, comme ma mère, que le breton.

Si vous m’aviez vu, nu-tête et nu-pieds — Arriver à
l’école, vous auriez tous ri
: — Bouche bée, je regardais
partout — Avec, dans ma tête, des yeux d’enfant perdu.

Rangés sur le mur, comme des soldats, — Autour de la
classe je voyais des tableaux — Et, sur eux, en noir,
des espèces de bêtes — Que l’instituteur appelait des « lettres »..

Mais je ne restai pas longtemps une petite créature
sauvage
; — De nouvelles pensées me vinrent vite à
’esprit
; — Les bêtes noires, en moins de huit jours,
— Étaient devenues mes meilleures amies.

Si j’avais été aussi sage que j’apprenais bien — Je
n’aurais pas balayé la maison d’école, le soir
; — Mais,
comme j’étais étourdi et que j’aimais le jeu, — J’ai ba-
layé, hélas! la maison d’école bien souvent.

Je ne me suis jamais plaint de rester en pénitence —
Après avoir fait une farce quelconque, — Mais j’ai gémi
d’avoir le « symbole » — Quand je parlais breton
! —
Vous demandez pourquoi…

Que Saint-Pierre m’ouvre la porte du paradis
: — Je
l’ai mérité par tant de larmes
!… — Mais comment par-
donner au méchant instituteur — De m’avoir châtié pour
parler la langue de nos Pères
!

Pierre PRONOST, Annaïk, Lys et Églantine
(Gadreau, Brest)
poète français d’expression bretonne (1861-1909)



LES ENFANTS DE L’ESTRÉMADURE

Les enfants de l’Estrémadure
vont nu-pieds.
Qui leur a volé leurs souliers
?

La chaleur et le froid les blessent.
Qui a déchiré leurs effets
?

La pluie
trempe leur sommeil et leur lit.
Qui a démoli leur maison
?

Ils ignorent
les noms que portent les étoiles.
Qui donc a fermé leurs écoles
?

Les enfants de l’Estrémadure
sont sérieux.
Qui leur a dérobé leurs jeux
?

Rafael ALBERTI,
Le poète dans la rue in R. Alberti (Seghers)
poète espagnol (1902-1999)




Prière d’un petit enfant nègre

Seigneur
je suis très fatigué
je suis né fatigué
et j’ai beaucoup marché depuis le chant du coq
et le morne est bien haut qui mène à leur école
Seigneur je ne veux plus aller à leur école,
faites je vous en prie que je n’y aille plus
Je veux suivre mon père dans les ravines fraîches
quand la nuit flotte encore dans le mystère des bois
où glissent les esprits que l’aube vient chasser
Je veux aller pieds nus par les sentiers brûlés
qui longent vers midi les mares assoiffées
je veux dormir ma sieste au pied des lourds manguiers
je veux me réveiller
lorsque là-bas mugit la sirène des blancs
et que l’usine
ancrée sur l’océan des cannes
vomit dans la campagne son équipage nègre
Seigneur je ne veux plus aller à leur école
faites je vous en prie que je n’y aille plus
Ils racontent qu 'il faut qu’un petit nègre y aille
pour qu’il devienne pareil
aux messieurs de la ville
aux messieurs comme il faut
;
Mais moi je ne veux pas
devenir comme ils disent
un monsieur de la ville
un monsieur comme il faut
Je préfère flâner le long des sucreries
où sont les sacs repus
que gonfle un sucre brun
autant que ma peau brune
Je préfère
vers l’heure où la lune amoureuse
parle bas à l’oreille
des cocotiers penchés
écouter ce que dit
dans la nuit
la voix cassée d’un vieux qui raconte en fumant
les histoires de Zamba
et de compère Lapin
et bien d’autres choses encore
qui ne sont pas dans leur livre.
Les nègres vous le savez n’ont que trop travaillé
pourquoi faut il de plus
apprendre dans des livres
qui nous parlent de choses
qui ne sont point d’ici.
Et puis
elle est vraiment trop triste leur école
triste comme
ces messieurs de la ville
ces messieurs comme il faut
qui ne savent plus danser le soir au clair de lune
qui ne savent plus marcher sur la chair de leurs pieds
qui ne savent plus conter de contes aux veillées
Seigneur je ne veux plus aller à leur école.

Guy Tirolien est né en 1917 à Pointe à Pitre
Extrait de « Balles d’or »