Anthologie de poèmes sur le thème des autres



Limerick des gens excessivement polis

à Odette
Excusez-moi je vous en prie
disait le Monsieur Très Poli
tout ourlé de Bonnes Manières
quand il croisait un dromadaire

Je suis charmé vraiment ravi
disait le Monsieur Si Gentil
en rencontrant rue de Lisbonne
un pangolin avec sa bonne

Je vous présente mes respects
disait le Monsieur Circonspect
en dépassant dans l’escalier
un i sans point très essoufflé

Veuillez agréer mes hommages
disait le Monsieur Tout en Nage
en arrivant très en retard
au bal masqué des nénuphars

Après vous je n’en ferai rien
dira le Monsieur Vraiment Bien
lorsque la Mort sonnant chez lui
le trouvera toujours poli

L’ennui avec les gens polis
c’est qu’ils n’en ont jamais fini
tout en saluts tout en courbettes
mais trop polis pour être honnêtes.

Claude ROY, Le Parfait Amour, Seghers, 1952
né en 1915



Paysage de dimanche urbain

Ils arpentent le dimanche urbain pour en finir
ils dépistent leur désert par la pratique de la marche en couple
et la progéniture trouve au sucre d’orge tricolore
un goût d’urine
qui rappelle celle de leur mère
Ils portent tous un saucisson à la main
enveloppé dans du papier brenneux
Le soir les voici qui se poussent dans un cinéma
Pardon monsieur j’étais avant vous et d’ailleurs avec une dame
— Au fond ce serait aussi drôle d’aller au cimetière

Mon Dieu tous ces gens qui se prélassent
on ne leur a jamais appris à jouer
?
Ils n’ont jamais entendu dire de la Joie
qu’Elle nous manque
Ils n’ont jamais regardé leur visage.

André FRÉNAUD, Soleil Irréductible (Ides et Calendes, Neuchâtel, 1946)
né en 1907. Mort en 1993 Poète français, né à Montceau-les-Mines



Ravages délicats

Le citadin est imbu de sa supériorité
Et le paysan est persuadé de sa supériorité.
Le bourreau est tout sacré de sa supériorité
Et la victime est toute sainte de sa supériorité.
L’homme fourbe est tout savant de sa supériorité
Et l’individu vertueux se rengorge de sa supériorité.
L’artiste est convaincu de sa supériorité
Et le boutiquier se félicite de sa supériorité.
L’ouvrier se barricade de supériorité,
L’intellectuel s’électrise de supériorité…

Et tous, de cette façon
Dans une fraternité surprenante
Celle qu’on chercherait en vain
À réaliser par des moyens pacifiques
Pillent, pillent, dépècent, écorchent
et convoient à sa fin malheureuse
Ce monde humain.

Et tous de cette façon
Avec un ensemble touchant
Rendent impossible
Et toujours plus impossible
Toujours plus divisé, plus morcelé,
Inégalisé, et comme concassé
Ce monde humain.

Le poète, toujours doublé d’un haïsseur
Médisant de tous sauf de lui-même
Ou de ce qu’il pense aimer
N’est pas d’une essence plus pure
Ni plus amène.
Je ne sais s’il vaut mieux quand il déclare
Qu’il est
Délibérément, décidément
Et définitivement inhumain.

Car ce n’est là qu’une supériorité comme une autre
Très loin de la véritable supériorité.
Indicible mérite qui ne s’encense pas.

Adrian MIATLEV, Quand le dormeur s’éveille, Rencontre, 1965.
(1910-1965) poète français d’origine russe




Jeunes filles modernes à Douarnenez


Avec les brevets et les certificats
il n’y a plus de pen-sardines
qui ne veuille devenir madame.
Adieu, petites coiffes serrées et tabliers roses
Je serai comme la femme du maire
Je serai comme la femme du docteur
Je serai comme les dames d’usiniers.
À nous aussi des robes sur la plage
et des raquettes pour jouer au tennis
Un amoureux ou deux autour de moi
s’ils sont riches j’irai dans les autos.
En attendant me voici receveuse des postes
me voici infirmière diplômée
institutrice au coin de la lande.
À la ferme j’avais compagnie
le soir pour filer à la veillée
maintenant je suis toute seule
avec mon chapeau et mon miroir
!
Hélas mon cœur n’a pas changé
Il saute quand passe un garçon
et j’ai peur quand il y a du vent.

Max JACOB, Poèmes de Morven le Gaëlique, Gallimard, 1953 (posthume)
(1876-1944) poète français, né à Quimper.



(Julien Lanoë écrit en 1926: « La poésie de Morven, c’est d’abord une poésie incarnée. Monologues, dialogues, chansons qui conservent toutes les inflexions de la voix humaine, le débit, la coupe de phrases, la tournure d’esprit vive et imagée des Bretons de Cornouallle. […] On se croirait à l’aurore du XVIe siècle. Nous sommes en pleine pâte humaine, dans un réseau de cris, de cadences, de rythmes et d’images, qui enserre autant de petits drames d’un raccourci frémissant. »)


Credo

Je crois en l’homme, cette ordure.
Je crois en l’homme, ce fumier,
Ce sable mouvant, cette eau morte.

Je crois en l’homme ce tordu
Cette vessie de vanité.
Je crois en l’homme, cette pommade,
Ce grelot, cette plume au vent,
Ce boutefeu ce fouille merde.
Je crois en l’homme, ce lèche sang.

Malgré tout ce qu’il a pu faire
De mortel et d’irréparable.
Je crois en lui
Pour la sûreté de sa main,
Pour son goût de la liberté,
Pour le jeu de sa fantaisie.

Pour son vertige devant l’étoile.
Je crois en lui
Pour le sel de son amitié,
Pour l’eau de ses yeux, pour son rire,
Pour son élan et ses faiblesses.

Je crois à tout jamais en lui
Pour une main qui s’est tendue.
Pour un regard qui s’est offert.
Et puis surtout et avant tout
Pour le simple accueil d’un berger.


Lucien JACQUES, Florilège poétique
(Les Cahiers de l’Artisan, 1954)
poète français (1898-1961)



« Aller le moins possible… »

Aller le moins possible dans le monde. Tous y ont
un masque. On n’apprend absolument rien dans le monde.

Max JACOB, Conseils à un jeune poète, Gallimard, 1945
(1876-1944) poète français, né à Quimper




Mes occupations

Je peux rarement voir quelqu’un sans le battre. D’autres préfèrent le monologue intérieur. Mol, non. J’aime mieux battre.
Il y a des gens qui s’assoient en face de moi au restaurant et ne disent rien, ils restent un certain temps, car ils ont décidé de manger.
En voici un.
Je te l’agrippe, toc.
Je te le ragrippe, toc.
Je le pends au portemanteau.
Je le décroche.
Je le repends.
Je le redécroche.
Je le mets sur la table, je le tasse et l’étouffe.
Je le salis, je l’inonde.
Il revit.
Je le rince, je l’étire (je commence à m’énerver, il faut en finir) je le masse, je le serre, le résume et l’introduis dans mon verre, et jette ostensiblement le contenu par terre, et dis au garçon
: « Mettez-moi donc un verre plus propre. »
Mais je me sens mal, je règle promptement l’addition et je m’en vais.

Henri MICHAUX, Mes Propriétés, 1930 in La Nuit remue (Gallimard)
poète belge d’expression française, naturalisé français en 1955.




Toute l’œuvre de Michaux traduit un sentiment de malaise en face d’autrui. La difficulté de vivre avec les hommes des rapports heureux. […] Souvent aussi son attitude est une réaction d’agressivité. Il rêve de dominer les autres à son tour. Tous les textes où il raconte ses interventions expriment ce désir de compensation. Mais plus profondément cette agressivité elle-même est comme chez les enfants le signe d’un amour déçu et de l’angoisse d’être seul. » (Robert BRECHON in Henri Michaux, éd. Gallimard coll. Pour une bibliothèque idéale.)



Malgré les sarcasmes…

Pour J. R.
Malgré les sarcasmes des uns
malgré l’indulgence des autres
et au grand dam des uns
et au grand dam des autres
plaise à mon cœur
mis un instant à nu
d’afficher sur les murs et autres lieux de la ville
de crier à tue-tête sur les toits de la ville
à bas TOUT
vive RIEN

de quoi les uns
de quoi les autres auront-ils l’air avec
avec tous leurs sarcasmes
avec avec leur indulgence

Léon G. DAMAS, Graffiti, Seghers 1955.
poète d’expression française, né en Guyane en 1912.



L’Étranger

— Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis, ton père, ta mère, ta sœur ou ton frère?
— Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur, ni frère.
— Tes amis
?
— Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
— Ta patrie?
— J’ignore sous quelle latitude elle est située.
— La beauté
?
— Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
— L’or
?
— Je le hais comme vous haïssez Dieu.
— Eh
! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
— J’aime les nuages… Ies nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages!

Charles BAUDELAIRE, Petits poèmes en prose, Le Spleen de Paris (1855-1862)
poète français (1821-1867)


À une heure du matin (extrait)

Enfin! seul! On n’entend plus que le roulement de quelques fiacres attardés et éreintés. Pendant quelques heures, nous posséderons le silence, sinon le repos. Enfin! la tyrannie de la face humaine a disparu, et je ne souffrirai plus que par moi-même.
Enfin
! Il m’est donc permis de me délasser dans un bain de ténèbres! D’abord, un double tour à la serrure. Il me semble que ce tour de clef augmentera ma solitude et fortifiera les barricades qui me séparent actuellement du monde
Horrible vie
! Horrible ville! (… )

Charles BAUDELAIRE, Petits poèmes en prose, Le Spleen de Paris (1855-1862)
poète français (1821-1867)




Le Voyage (extrait)



Ô Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l’ancre!
Ce pays nous ennuie, ô Mort
! Appareillons!
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons
!
Verse-nous ton poison pour qu’Il nous réconforte
!
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe
?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau
!

Charles BAUDELAIRE, Les Fleurs du Mal, 1857
poète français (1821-1867)




Hauteurs de Macchu-Picchu (extrait)


XII


Monte! Et nais avec moi, frère!

Donne-moi la main, du fond
De ta douleur éparse

Tu ne reviendras pas de l’épaisseur des pierres,
Tu ne reviendras pas du temps souterrain,
Ni ne reviendra ta voix rauque,
Ni ne reviendront tes yeux perforés.

Regarde-moi depuis le fond de la terre
Laboureur, tisserand, pasteur taciturne
:
Dompteur des vigognes tutélaires
:
Maçon du traître échafaudage
:
Porteur d’eau chargé des larmes des Andes
:
Joaillier aux doigts broyés
:
Semeur tremblant dans sa semence
:
Potier répandu dans sa glaise.

Apportez à la coupe de la vie nouvelle
Vos vieilles douleurs ensevelies.
Montrez-moi votre sang votre sillon
Dites-moi
: ici, je fus puni
Parce que la gemme fut sans éclat, parce que le sol
Ne donna pas à temps la pierre ou le grain.

Désignez-moi la pierre où vous êtes tombés,
Le bois où vous fûtes crucifiés
Éclairez pour moi les antiques silex,
Les vieilles lampes, les fouets collés
Aux plaies à longueur de siècles
Et les haches brillantes sous le sang.

Moi, je viens parler par votre bouche morte.
Unissez à travers la terre toutes vos
Silencieuses lèvres dispersées
Et depuis votre abîme durant toute
Cette longue nuit, parlez-moi
Comme si j’étais retenu par la même ancre que vous,
Racontez-moi tout, chaîne après chaîne,
Maillon après maillon, pas à pas,
Affilez les couteaux que vous avez conservés
Mettez-les-moi dans la poitrine et dans les mains
Comme fleuve d’éclairs jaunes
Comme fleuve de tigres enterrés

Et laissez-moi pleurer, des heures, des jours, des ans
Des âges aveugles, des siècles sidéraux.

Donnez-moi le silence, I’eau, I’espérance

Donnez-moi la lutte, le fer, les volcans.

Comme autant d’aimants, suspendez à moi vos corps.

Envahissez mes veines et ma bouche.

Parlez par mes mots, parlez par mon sang.

Pablo NERUDA, Le Chant Général, 1948 (Éditeurs Français Réunis)
poète chilien (1904-1973)

(Pablo Neruda de son vrai nom Neftall Reyes a choisi son pseudonyme en hommage à l’écrivain tchèque Jan Neruda. Comme lui il aura œuvré pour le resserrement et la défense du sentiment national dans son pays et le continent sud-américain tout entier. « Unir notre continent a-t-il écrit, le découvrir, le faire comprendre, le retrouver, tel était mon but. »


La famille des galeux

Vietnamien
Pourrissant dans la rizière de la guerre
Tout barbouillé de sang
De mort et de napalm
Algérien
Caillou de mes yeux
Yeux de mon frère
Martiniquais
Frère d’outre-misère
Sur ta terre d’outre-vie
Tchadien
Le beau visage noir de la révolution
Irlandais
Toi qui sais
Et toi qui veux
Basque
À la vie de contrebande
Occitan
Au fond de ton cri
Colonisés
Mes frères
Je suis Breton par milliers.

Padrig MOAZON, Celte présence, Pierre-Jean Oswald, 1973
poète d’expression française, né à Rennes en 1954.




Le chat

Je souhaite dans ma maison
Une femme ayant sa raison
Un chat passant parmi les livres
Des amis en toute sa/son
Sans lesquels je ne peux pas vivre.

Guillaume Apollinaire, Le Bestiaire, 1911 in Alcools, Poésie/Gallimard
poète français, né à Rome, de mère lituanienne (1880-1918)



Les amis inconnus

Il vous naît un poisson qui se met à tourner
Tout de suite au plus noir d’une lampe profonde,
Il vous naît une étoile au-dessus de la tête,
Elle voudrait chanter mais ne peut faire mieux
Que ses sœurs de la nuit les étoiles muettes.

Il vous naît un oiseau dans la force de l’âge,
En plein vol, et cachant votre histoire en son cœur
Puisqu’il n’a que son cri d’oiseau pour la montrer.
Il vole sur les bois, se choisit une branche
Et s’y pose, on dirait qu’elle est comme les autres.

Où courent-ils ainsi ces lièvres, ces belettes,
Il n’est pas de chasseur encor dans la contrée,
Et quelle peur les hante et les fait se hâter,
L’écureuil qui devient feuille et bois dans sa fuite,
La biche et le chevreuil soudain déconcertés
?

Il vous naît un ami, et voilà qu’il vous cherche
Il ne connaîtra pas votre nom ni vos yeux
Mais il faudra qu’il soit touché comme les autres
Et loge dans son cœur d’étranges battements
Qui lui viennent de jours qu’il n’aura pas vécus.

Et vous, que faites-vous, ô visage troublé,
Par ces brusques passants, ces bêtes, ces oiseaux,
Vous qui vous demandez, vous, toujours sans nouvelles
« Si je croise jamais un des amis lointains
Au mal que je lui fis vais-je le reconnaître
? »

Pardon pour vous, pardon pour eux, pour le silence
Et les mots inconsidérés
Pour les phrases venant de lèvres inconnues
Qui vous touchent de loin comme balles perdues
Et pardon pour les fronts qui semblent oublieux.

Jules SUPERVIELLE, Les amis inconnus, Gallimard, 1947
poète français, né à Montevideo (1884-1960)




Le muguet

Un bouquet de muguet, Deux bouquets de muguet,
Au guet
! Au guet! Mes amis, il m’en souviendrait,
Chaque printemps au premier Mai.
Trois bouquets de muguet,
Gai
! Gai! Au premier Mai,
Franc bouquet de muguet.

Robert DESNOS, Chantefables et Chantefleurs, Grund, 1955. (posthume)
poète français, né à Paris (1900-1945)



Nouveau « yue fu »

Dans la ville, hors la ville
Par les rues, les chemins
La corde de soie a quitté la route
Le pipa y chante par les bois les mers.
Tu n’auras pas vu la corde de soie se faire collier des perles des larmes
Tu n’entendras pas le pipa gémir.
Les jours d’autrefois, où sont-ils partis
?
Les chanteurs se pressent comme des nuages.

Chacun va serrant son pipa
Filles ou gars, jeunes ou vieux,
Grandes équipes de musique
Sur les tribunes de poésie.
Le pipa va, le printemps suit,
Les fleurs à son chant s’épanouissent
Les fleurs du riz dans les villages,
Les fleurs de pêchers sur la falaise,
Autour des routes les abeilles
Parmi les rues les papillons.
Trois générations chantent « Cueillons les fleurs »
Les fleurs d’un printemps de quatre saisons.

Sur la corde de soie
Le pouls du temps battait chamade.
Avec le pipa
Déferlent les vagues du large.
C’est l’air du pipa
Qui changea le monde.
Le nouveau yue fu,
Le pipa le joue.

FUQlU, Voix de bûcherons, in Poètes du peuple chinois, Pierre-Jean Oswald, 1969.
poète chinois contemporain


Le « yue fu » (hue-fou) est une forme de poésie qui date du temps des Han (206-219) et qui fut remplacée beaucoup plus tard par le « nouveau yue fu ». Ici le poète suggère qu’avec l’avènement de la Chlne moderne il s’est de nouveau renouvelé. C’est que la poésie hier domaine de la. corde de soie (ou gin, sorte de luth très apprécié des poètes anciens) si profondément triste est devenue l’affaire du « pipa » (sorte de guitare) plus facile et plus populaire. Pour le poète une page d’histoire a été tournée en Chine et la poésie du peuple exprime son allégresse.

Il s’agit d’une chanson populaire très familière. Pour activer et rythmer le travail, le peuple la chante pendant les cueillettes.




Les hommes ensemble

Un homme avait été feuille, mais seulement les hommes ensemble
ont réussi à croître et à devenir arbre.

Que la feuille, dans les branches, jeune et légère, périsse,
— qu’importe
? l’arbre vit, et se multiplie, et voici que naît la forêt.

Ton destin de mort rapide trouve sa récompense
:
d’homme pourchassé, tu deviens tous les hommes ensemble
!

1956
Tudor ARGHESI in
Poètes Roumains
(Hautefeuille, Caractères)
poète roumain, né à Bucarest (1880-1967)




Chant du dernier délai (extrait)

Vivre c’est partager je hais la solitude
Les liens de la mort me retiennent encore
Je n’embrasse vraiment personne comme avant
Le pain était un signe de félicité
Le bon pain qui nous rend plus chaud notre baiser

Le seul abri possible c’est le monde entier
Vivre aujourd’hui pour moi c’est répondre aux énigmes
Et nier la douleur aveugle de naissance
Toujours en pure perte étoile sans éclat
Vivre se perdre afin de retrouver les hommes

Que la pâleur du fleuve efface le ruisseau
Que les yeux merveilleux voient chaque chose en place
La misère effacée et les regards en ordre
Un ordre grandissant de graine en fleur en arbre
Un vif échafaudage étayant l’univers

L’enfant rajeunissant d’homme en homme et riant.

Paul ÉLUARD, Poèmes politiques, Gallimard, 1948
(1895-1952) poète français, né près de Paris



Notre vie (fragment)

Nous n’irons pas au but un par un mais par deux
Nous connaissant par deux nous nous connaîtrons tous
Nous nous aimerons tous et nos enfants riront
De la légende noire où pleure un solitaire.

Paul ÉLUARD, Le temps déborde. (Cahiers d’Art, 1947)
(1895-1952) poète français, né près de Paris




La mort, l’amour, la vie (fragment)

Les champs sont labourés les usines rayonnent
Et le blé fait son nid dans une houle énorme
La moisson la vendange ont des témoins sans nombre
Rien n’est simple ni singulier
La mer est dans les yeux du ciel ou de la nuit
La forêt donne aux arbres la sécurité
Et les murs des maisons ont une peau commune
Et les routes toujours se croisent

Les hommes sont faits pour s’entendre
Pour se comprendre pour s’aimer
Ont des enfants qui deviendront pères des hommes
Ont des enfants sans feu ni lieu
Qui réinventeront le feu
Qui réinventeront les hommes
Et la nature et leur patrie
Celle de tous les hommes
Celle de tous les temps

Paul ÉLUARD, Le Phénix, Pierre Seghers, 1954
(1895-1952) poète français, né près de Paris




Cantique du printemps (extrait)

Que le monde est beau, bien-aimée, que le monde est beau
!
La femme des ruines m’appelle de la fenêtre haute
:
Vois comme sa chevelure de fleurs folles et de vent
S’est répandue sur le chéneau croulant
Et j’entends le bourdon strié,
Vieux sonneur des jours innocents.
Le temps est venu pour nous, folle tête,
De nous parer des baies qui respirent dans l’ombre.
Le loriot chante dans l’allée la plus secrète.
Ô sœur de ma pensée
! quel est donc ce mystère?
Éclaire-moi, réveille-moi, car ce sont choses vues en songe.
Oh
! très certainement je dors.
Comme la vie est belle! plus de mensonge, plus de remords
Et des fleurs se lèvent de terre
Qui sont comme le pardon des morts.
Ô mois d’amour, ô voyageur, ô jour de joie
!

Sois notre hôte; arrête-toi;
Tu te reposeras sous notre toit.
Tes graves projets s’assoupiront au murmure ailé de l’allée.
Nous te nourrirons de pain, de miel et de lait.
Ne fuis pas.
Qu’as-tu à faire là-bas
?
N’es-tu pas bien ici
?
Nous te cacherons aux soucis.
Il y a une belle chambre secrète
Dans notre maison de repos
;
Là, les ombres vertes entrent par la fenêtre ouverte
Sur un jardin de charme, de solitude et d’eau.
Il écoute… il s’arrête…
Que le monde est beau, bien-aimée, que le monde est beau!

O.V de L. MILOSZ, Derniers Poèmes, 1924-1937 in Poésies, tome 2 (André Silvaire)
(1877-1939) poète d’expression française, d’origine lituanienne.