Écrire un portrait


Observation

Face au miroir

Mais enfin il s’est levé. Il est allé, à petits pas, jusqu’au miroir tacheté au-dessus de la table de toilette. Et ce qu’il a vu là, dans la lumière plus vive de midi, l’a effaré. C’était lui. C’était bien son visage glabre, aux longs cheveux blanchissants ramenés sur les épaules. C’étaient ce port farouche, ces narines retenues, ce menton véhément qui le rendaient si semblable à l’homme du tableau. Mais il y avait cet œil fixe, quoiqu’incertain. Il y avait ce teint défait, semé de taches brunes. Il y avait cette bouche navrée, cette peau usée, tous ces traits chavirés, à la fois durcis et curieusement rompus, qu’on eût dit que la douleur avait déplacés. Devant cette face en déroute, qui n’était plus, soudain, qu’un monstrueux abrégé de souffrance et où la vie et la mort semblaient s’être mêlées, il a pris peur et murmuré : « dix ans en deux heures ».
À présent, c’est fini.

Bernard-Henry Lévy, Les Derniers jours de Charles Baudelaire, © Grasset.


Questions

1. Quelle impression générale vous laisse la lecture de ce portrait ?

2. Sur quelle opposition est contruit ce portrait ?

3. Quel a été l’effet de la maladie sur le personnage ?

4. Quels éléments du visage sont restés les mêmes ? Quels éléments se sont transformés ?

5. Quelle expression résume l’ensemble du portrait ?


Leçon

Dans un récit, le portrait d’un personnage apparaît toujours à un moment important de sa vie. Le point d’insertion du portrait dans le récit doit donc être soigneusement choisi.
Situé généralement lors de la première apparition du personnage, le portrait décrit ses caractéristiques physiques essentielles et certains traits de son caractère. Il peut aussi évoquer certaines habitudes.
Avant de commencer à écrire un portrait, il faut se demander ce que ce portrait va apporter à l’ensemble du récit.


1. Comment construire un portrait

L’impression générale

Une impression générale se dégage du personnage : la beauté, la force, la fierté, la maladresse, la méchanceté, l’hypocrisie, la puissance, le courage, la faiblesse…
On détermine l’impression générale à donner avant de faire le portrait.


L’ordre de la description

Deux possibilités : commencer par décrire l’ensemble du personnage et terminer par son visage ; ou l’ordre inverse.


Le choix des détails

Seules les caractéristiques essentielles, en rapport avec l’impression générale choisie, sont mentionnées.
Il faut donc éviter le catalogue de détails insignifiants, et les énumérations fastidieuses.


2. Le schéma descriptif

• On présente d’abord le personnage par un terme générique.

• Chaque partie du corps (termes spécifiques) est nommée est accompagnée de précisions sur sa taille, sa forme ou sa couleur (caractérisation).

• On termine le portrait par une phrase ou une expression qui récapitule l’ensemble en soulignant de nouveau l’impression générale donnée par le personnage.





3. L’insertion du portrait dans le récit

• le personnage immobile : ce choix est possible s’il s’agit de sa première apparition dans le récit, ou s’il est en position d’attente pour une raison quelconque.

• le personnage en mouvement : on l’évoque lors d’une épreuve, d’un incident, d’un combat, d’une confrontation ou lors de tout type de scène décisive.


4. Procédés d’écriture

• Utilisez un vocabulaire précis

• Le portrait sera enrichi par des comparaisons, des métaphores, des oppositions, des contrastes, des antithèses…

• Les phrases seront très variées pour montrer le personnage en action. Évitez la suite de phases toutes construites sur le même modèle. Entrecoupez le portrait, si besoin est, de passages de dialogues, de commentaires du narrateur, de phrases exclamatives, etc.


Exercices

1. Quelle impression générale se dégage de chacun des portraits suivants ? Justifiez vos réponses.

Il y avait alors à l’abbaye un moine cloîtré nommé Frère Jean des Entommeures, jeune, fier, pimpant, joyeux, pas manchot, hardi, courageux, décidé, haut, maigre, bien fendu de gueule, bien avantagé en nez, beau débiteur d’heures, beau débrideur de messes, beau décrotteur de vigiles et pour tout dire, en un mot, un vrai moine s’il en fut depuis que le monde moinant moina de moinerie.

Rabelais, Gargantua.


Il était un de ces gens dont le peuple dit : Voilà un fameux gaillard ! Il avait les épaules larges, le buste bien développé, les muscles apparents, des mains épaisses, carrées et fortement marquées aux phalanges par des bouquets de poils touffus et d’un roux ardent. Sa figure, rayée par des rides prématurées, offrait des signes de dureté que démentaient ses manières souples et liantes.

Honoré de Balzac, Le Père Goriot.


Du visage de mon oncle ne m’est restée qu’une impression de finesse, de douceur un peu triste… nous le voyons très peu, surtout aux repas… il travaille tant.
Par contre je vois très bien ma tante, telle qu’elle m’apparaissait quand j’aimais regarder les boucles argentées de ses cheveux, son teint rose, ses yeux… les seuls yeux bleus que j’aie vus avec une nuance vraiment violette… même cet écart entre ses deux dents de devant très blanches qui avancent légèrement augmente encore son charme. Il y a quelque chose dans son regard, dans son port de tête, qui lui donne un certain air… je ne trouve aujourd’hui pour le qualifier que le mot altier.

Nathalie Sarraute, Enfance. Gallimard.



2. Lisez ces autoportraits. Dites quelle impression s’en dégage, puis rédigez, à votre tour, votre autoportrait.

Je suis d’une taille médiocre, libre et bien proportionnée. J’ai le teint brun, mais assez uni ; le front élevé et d’une raisonnable grandeur ; les yeux noirs, petits et enfoncés, et les sourcils noirs et épais, mais bien tournés. Je serais fort empêché à dire de quelle sorte j’ai le nez fait, car il n’est ni camus, ni aquilin, ni gros, ni pointu, au moins à ce que je crois : tout ce que je sais, c’est qu’il est plutôt grand que petit, et qu’il descend un peu trop en bas. J’ai la bouche grande, et les lèvres assez rouges d’ordinaire, et ni bien ni mal taillées ; j’ai les dents blanches et passablement bien rangées. On m’a dit autrefois que j’avais un peu trop de menton : je viens de me tâter et de me regarder dans le miroir, pour savoir ce qui en est, et je ne sais pas trop bien qu’en juger. Pour le tour du visage, je l’ai ou carré, ou en ovale ; lequel des deux, il me serait fort difficile de le dire. J’ai les cheveux noirs, naturellement frisés, et avec cela assez épais et assez longs pour pouvoir prétendre en belle tête. J’ai quelque chose de chagrin et de fier dans la mine : cela fait croire à la plupart des gens que je suis méprisant, quoique je ne le sois point du tout. J’ai l’action fort aisée, et même un peu trop, et jusques à faire beaucoup de gestes en parlant. Voilà naïvement comme je pense que je suis fait au-dehors.

François de La ROCHEFOUCAULD, Réflexions ou Sentences et Maximes morales.

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J’étais au milieu de ma seizième année. Sans être ce qu’on appelle un beau garçon, j’étais bien pris dans ma petite taille ; j’avais un joli pied, la jambe fine, l’air dégagé, la physionomie animée, la bouche mignonne, les sourcils et les cheveux noirs, les yeux petits et même enfoncés, mais qui lançaient avec force le feu dont mon sang était embrasé… J’avais avec la timidité de mon âge celle d’un naturel très aimant, toujours troublé par la crainte de déplaire. D’ailleurs, quoique j’eusse l’esprit assez orné, n’ayant jamais vu le monde, je manquais totalement de manières, et mes connaissances, loin d’y suppléer, ne servaient qu’à m’intimider davantage, en me faisant sentir combien j’en manquais.

J.-J. ROUSSEAU. Les Confessions, I, 2.


3. Observez la manière dont le portrait est inséré dans le récit suivant. Imitez ensuite ce procédé en imaginant un enquêteur qui rencontre un témoin, dans un roman policier.

M. Lenormand hésita : l’assassin était-il remonté vers les mansardes ?
Il se décidait cependant à descendre, quand on l’avertit que Mme Kesselbach venait d’arriver avec sa demoiselle de compagnie. […] M. Lenormand la trouva dans un des salons, terrassée, sans larmes, mais le visage tordu de douleur et le corps tout tremblant, comme agité par des frissons de fièvre. C’était une femme assez grande, brune, dont les yeux noirs, d’une grande beauté, étaient chargés d’or, de petits points d’or, pareils à des paillettes qui brillent dans l’ombre. Son mari l’avait connue en Hollande où Dolorès était née d’une vieille famille d’origine espagnole : les Amonti. Tout de suite il l’avait aimée, et, depuis quatre ans, leur accord, fait de tendresse et de dévouement, ne s’était jamais démenti. M. Lenormand se présenta. Elle le regarda sans répondre et il se tut, car elle n’avait pas l’air, dans sa stupeur, de comprendre ce qu’il disait.

M. Leblanc, « 813 », Les Aventures d’Arsène Lupin Gentleman-cambrioleur, Hachette


4. Quelles métaphores et comparaisons sont mises en œuvre dans le portrait suivant ? Rédigez à votre tour un portrait en utilisant au moins une métaphore et une comparaison.

Le Panturle est un homme énorme. On dirait un morceau de bois qui marche. Au gros de l’été, quand il se fait un couvre-nuque avec des feuilles de figuier, qu’il a les mains pleines d’herbe et qu’il se redresse, les bras écartés, pour regarder la terre, c’est un arbre. Sa chemise pend en lambeaux comme une écorce. Il a une grande lèvre épaisse et difforme, comme un poisson rouge.

Jean Giono, Regain, © Grasset et Gallimard Pléiade.


5. Avis de recherche

Un jeune garçon a fait une fugue. Rédigez très soigneusement un avis de recherche de manière qu’on puisse se représenter visuellement l’adolescent.

Fiche d’autoévaluation
• J’ai rédigé un portrait dont se dégage une impression générale très nette.
• Mon lecteur sait ce que le portrait va apporter au récit.
• J’ai utilisé le schéma descriptif pour organiser le portrait.
• J’ai varié la forme des phrases.
• J’ai utilisé un vocabulaire spécialisé, précis et expressif.
• J’ai inséré dans mon portrait au moins une comparaison et une métaphore.


Fiche publiée dans Textes et méthodes 4e, Nathan, 1998