Changer la perspective narrative et le point de vue dans un récit



Observation

Texte 1

Pendant un quart d’heure, je courus comme un fou jusqu’à sa maison. Alors, craignant de la déranger pendant son repas, j’attendis, en nage, dix minutes, devant la grille. Je pensais que pendant ce temps mes palpitations de cœur s’arrêteraient. Elles augmentaient, au contraire. Je manquai tourner bride, mais depuis quelques minutes, d’une fenêtre voisine, une femme me regardait curieusement, voulant savoir ce que je faisais, réfugié contre cette porte. Elle me décida. Je sonnai. J’entrai dans la maison. Je demandai à la domestique si Madame était chez elle. Presque aussitôt, Mme Grangier parut dans la petite pièce où l’on m’avait introduit. Je sursautai, comme si la domestique eût dû comprendre que j’avais demandé « Madame » par convenance et que je voulais voir « Mademoiselle ». Rougissant, je priai Mme Grangier de m’excuser de la déranger à pareille heure, comme s’il eût été une heure du matin
: ne pouvant venir jeudi, j’apportais le livre et les journaux à sa fille.
— Cela tombe à merveille, me dit Mme Grangier, car Marthe n’aurait pu vous recevoir. Son fiancé a obtenu une permission, quinze jours plus tôt qu’il ne pensait. Il est arrivé hier, et Marthe dîne ce soir chez ses futurs beaux-parents.
Je m’en allai donc, et puisque je n’avais plus de chance de la revoir jamais, croyais-je, m’efforçais de ne plus penser à Marthe, et, par cela même, ne pensant qu’à elle.

Raymond Radiguet, Le Diable au corps



Texte 2

Restés seuls dans la grande pièce du rez-de-chaussée, Éloïse Mathews et Ned Beaumont s’étaient assis à quelque distance l’un de l’autre devant la cheminée.
Le buste penché en avant, elle fixait des yeux tragiques sur les bûches qui achevaient de se consumer. Quant à lui, les jambes croisées, un bras passé sur le dossier de sa chaise, il fumait un cigare en la guettant du coin de l’œil.
Les marches craquèrent sous les pas de Mathews qui descendait l’escalier.
Il s’arrêta en chemin. Il était entièrement habillé. mais il avait retiré son faux col. Sa cravate dénouée pendait sur son gilet.
— Chérie, dit-il d'une voix hésitante, tu ne viens pas te coucher
? Il est minuit.
Elle ne bougea pas.

Dashiell Hammett, La clé de verre, Gallimard, 1949.



Texte 3

Perdus dans la forêt, Germain, un jeune veuf, son fils Pierre et la petite voisine Marie campent au pied d’un arbre. Germain demande à Marie de l’épouser, mais elle refuse, se trouvant trop jeune…

Germain ne répondit pas. Il mit sa tête dans ses deux mains et il fut impossible à la petite Marie de savoir s’il pleurait, s’il boudait, ou s’il était endormi. Elle fut un peu inquiète de le voir si morne et de ne pas deviner ce qui roulait dans son esprit; mais elle n’osa pas lui parler davantage, et comme elle était trop étonnée de ce qui venait de se passer pour avoir envie de se rendormir, elle attendit le jour avec impatience, soignant toujours le feu et veillant l’enfant dont Germain paraissait ne plus se souvenir. Cependant, Germain ne dormait point; il ne réfléchissait pas à son sort. Il souffrait, il avait une montagne d’ennui sur le cœur. Il aurait voulu être mort.

George Sand, La Mare au diable.


Questions

1. Parmi les trois textes, quel est celui qui est écrit à la première personne
?

2. Parmi les trois textes, quel est celui qui rapporte à la fois les actions, les mouvements, les pensées d’un ou plusieurs personnages, et qui évoque d’autres lieux et d’autres époques
?

3. Quel est celui des trois textes qui rapporte les gestes, les actions, les paroles des personnages tout en restant à l’extérieur, sans donner la moindre indication sur leurs pensées et leurs sentiments
?

4. Quel est celui des trois textes qui révèle les pensées et les sentiments d’un personnage, alors que les pensées des autres personnages ne sont pas accessibles
?


Leçon

1. Qui raconte? La perspective narrative

Un récit comporte un narrateur qui le rapporte. On peut distinguer deux grands cas
:

— soit le narrateur assume clairement le rôle de narrateur en racontant l’histoire à la première personne du singulier « JE »
;

— soit le narrateur s’efface devant ses personnages, se fait transparent, si bien que l’histoire semble se raconter d’elle-même, à la troisième personne du singulier.

En plus de ces deux modes de narration, le narrateur peut aussi intervenir de façon plus ou moins directe dans le récit
:

— en s’adressant directement au lecteur à la 2e personne du singulier « Vous »
;

— en commentant l’organisation de son récit
: « comme on l’a déjà dit plus haut »; « comme on le verra plus tard »

— en donnant des explications nécessaires à la compréhension de l’histoire
: « Il faut vous dire qu’à l’époque… »

— en portant des jugements moraux, esthétiques, idéologiques
:
« le
scélérat se jeta sur la malheureuse jeune femme »; « c’était un petit fonctionnaire étriqué »; « il lui avait offert un de ces horribles objets qu’on gagne dans les foires »


2. Qui ressent? Le point de vue dans le récit

Il n’y a pas de lien direct entre le narrateur qui rapporte le récit et le point de vue à partir duquel l’histoire est présentée.
Le narrateur, présent grammaticalement ou non dans le texte, peut choisir de donner tout ou partie des informations qu’il détient sur l’intrigue et les personnages. Il existe trois points de vue différents, c’est-à-dire trois techniques narratives.

A. Le narrateur omniscient

Le narrateur en sait plus que ses personnages. Il ne pratique aucune restriction de champ, il ne sélectionne pas l’information qu’il donne au lecteur. Ce point de vue permet de rapporter les pensées, les sentiments de tous les personnages, ainsi que leur passé et leur caractère. Il permet de pouvoir observer ce qui se passe dans différentes époques et à des endroits différents. Le narrateur peut également faire des commentaires de toute sorte. Ainsi, le lecteur détient le maximum d’informations et en sait plus que tous les personnages réunis. (voir l’extrait de J. Rouaud)

Ex.
Kévin était angoissé. Ses mains tremblaient sur le flipper. Il aurait bien aimé que la jeune fille, appuyée nonchalamment au radiateur, réponde à ses regards. Il se retournait de temps en temps pour la surveiller du coin de l’œil. Marie s’était bien aperçue du stratagème. Son cœur battait plus vite, mais pour rien au monde elle n’aurait voulu qu’il s’en aperçoive.

B. Le point de vue interne

Le narrateur adapte son récit au point de vue d’un personnage. Il y a donc restriction de champ et sélection de l’information. Le narrateur en sait autant que son personnage, mais pas plus. Le lecteur découvre les événements, les lieux, les autres personnages par ce personnage privilégié qui analyse la situation selon son intelligence et sa sensibilité. L’effet habituel est celui d’une identification de lecteur au personnage privilégié. (voir l’extrait de H. Barbusse)

Par ailleurs, la narration peut se faire, dans ce cas, à la première personne, ou à la troisième personne.
Ex.
Kévin était angoissé. Il sentait sess mains trembler sur le flipper. Il se demandait si la jeune fille, au fond de la pièce, appuyée au radiateur, l’avait remarqué et s’il pouvait oser l’inviter à faire une partie avec lui.

C. Le point de vue externe

Le narrateur en sait moins que ses personnages. L’histoire est racontée de façon neutre, comme si le regard du narrateur se confondait avec l’objectif d’une caméra. Le narrateur ne saisit que l’aspect extérieur des êtres et des choses. La sélection de l’information est beaucoup plus poussée
: ce point de vue permet seulement de rapporter les actions, les gestes, les paroles des personnages, mais leurs pensées ne sont jamais connues du lecteur.

Par ailleurs la narration peut se faire à la troisième personne ou à la première personne
Ex.
Le garçon était au flipper. Ses mains tremblaient légèrement. De temps en temps, il jetait un coup d’œil à la jeune fille adossée au radiateur. Celle-ci promenait un regard distrait sur la salle de jeux.


Tableau de synthèse:




3. Les changements de perspective et de point de vue

Dans un récit court (une nouvelle) l’auteur choisit souvent un seul point de vue et le maintient jusqu’au bout. Dans un roman, l’auteur multiplie les points de vue, et parfois même les perspectives narratives. De cette manière, l’histoire gagne en intensité et les personnages en épaisseur.

Les changements de perspective peuvent paraître simples et automatiques
: on passe de la 1re personne à la 3e personne et vice-versa.
Cependant, le tableau indique que les aménagements sont beaucoup plus complexes
: quand on change de point de vue, on a besoin de sélectionner les informations que l’on délivre au lecteur:

de point de vue omniscient au point de vue interne: on élimine les commentaires, les pensées, les sentiments des autres personnages. On choisit un personnage qui sera vu de l’intérieur, et on s’interdit de rapporter les événements dont ce personnage n’aurait pas connaissance.

du point de vue omniscient au point de vue externe: on élimine les commentaires, les pensées, les sentiments de tous les personnages. On enregistre uniquement leurs faits et gestes et leurs paroles. La description des gestes, les dialogues, qui communiquent l’essentiel de l’information, doivent être particulièrement travaillés.

du point de vue externe au point de vue omniscient: le narrateur développe les pensées, les sentiments des personnages, commente l’action, les caractères, fait des incursions dans leur passé…

du point de vue externe au point de vue interne: le narrateur choisit un personnage à partir duquel il va raconter l’histoire. Il rapporte les pensées, sensations, sentiments de ce personnage, qui, voyant les autres de l’extérieur, peut faire des hypothèses ou des commentaires sur leurs comportements.


Exercices

Changements de perspective narrative

1. De quel point de vue la scène suivante est-elle racontée? Transposez la perspective narrative en récrivant le passage à la première personne, sans changer ce point de vue.

Il alluma la radio et, tout aussitôt, la voix extravagante de la Caballé envahit la voiture. Elle chantait le grand air de la Tosca et, à sa grande surprime, Jérôme sentit les larmes lui monter aux yeux, à tel point qu’il remit machinalement l’essuie-glace avant de se rendre compte que ce n’était pas l’automne qui lui troublait la vue.

Françoise Sagan, Des yeux de soie, 1975.

2. Même exercice

Un jeune couple s’efforce de lutter contre la routine de la vie à deux.

De temps en temps, ils déjeunent ensemble. Il aime ces rencontres où ils se retrouvent seuls, hors de la maison. Ils sont libres. L’espace du déjeuner n’est pas celui du dîner. C’est un espace plus autonome, éloigné des fils qui les lient. Le soir, ils partent et rentrent ensemble. Dans la journée, ils se retrouvent entre leurs propres rendez-vous. Il la voit autrement. Elle n’est plus la mère de ses enfants et à peine sa femme. Elle est une personne qu’il peut séduire, qui l’invite dans un restaurant où elle a ses habitudes. À sa table, il découvre un être qui lui échappe. Ses manières sont empreintes d’un brouillard inconnu, celui de son existence professionnelle qu’il ne connaît que par ses récits et par ces déjeuners.

Dan FRANCK, La séparation



3. Changez la perspective narrative du texte suivant, en le récrivant soit à la troisième personne, soit à la troisième personne.

Voyage en train

Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant.
Vous vous introduisez par l’étroite ouverture en vous frottant contre ses bords, puis, votre valise couverte de granuleux cuir sombre couleur d’épaisse bouteille, votre valise assez petite d’homme habitué aux longs voyages, vous l’arrachez par sa poignée collante, avec vos doigts qui se sont échauffés, si peu lourde qu’elle soit, de l’avoir portée jusqu’ici, vous la soulevez et vous sentez vos muscles et vos tendons se dessiner non seulement dans vos phalanges, dans votre paume, votre poignet et votre bras, mais dans votre épaule aussi, dans toute la moitié du dos et dans vos vertèbres depuis votre cou jusqu’aux reins.
Non, ce n’est pas seulement l’heure, à peine matinale, qui est responsable de cette faiblesse inhabituelle, c’est déjà l’âge qui cherche à vous convaincre de sa domination sur votre corps, et pourtant, vous venez seulement d’atteindre les quarante-cinq ans.

Michel Butor, La Modification, Éditions de Minuit, 1957


Le changement de point de vue

4. Identifiez le point de vue adopté dans le passage suivant, puis récrivez-le en adoptant un point de vue omniscient.

La bataille des Flandres

Un curé traverse la route en portant une pendule. Un canon anglais passe au grand galop, les chevaux fouettés par les artilleurs français. Un colonel sans capote et nu-tête fait ses grands pas dans l’herbe. De sa main gauche il tient une boîte de sardines ouverte. Il trempe le pain dans l’huile et il pompe à pleine bouche. Un officier anglais, penché derrière un arbre, allume sa pipe à l’abri. Tout ça s’en va vers le Mont Cassel.

Jean Giono, Le Grand Troupeau.



5. Même exercice

Pâleur mortelle

L’éclair bleuâtre de l’allumette coupa l’obscurité. Il était pâle, non pas comme un mort… mais comme la Mort elle-même. Pourquoi pâlissait-il?…. Cette fenêtre, d’un aspect si particulier, cette réflexion et cette pâleur d’un homme qui pâlissait très peu d’ordinaire, car il était sanguin, et l’émotion lorsqu’il était ému, devait l’empourprer jusqu’au crâne, le frémissement que je sentis courir dans les muscles de son puissant corps, touchant alors contre mon bras dans le rapprochement de la voiture, tout cela me produisit l’effet de cacher quelque chose…

Barbey d’Aurevilly, Les Diaboliques, Le rideau cramoisi



6. Identifiez le point de vue adopté dans le passage suivant. Éliminez toutes les pensées et commentaires du narrateur, puis récrivez-le en adoptant un point de vue externe, à la 1re ou à la 3e personne, à votre choix

Le narrateur évoque sa grand-mère et la rue où elle a vécu.

J’ai suivi, à mon tour, le chemin qu’elle devait prendre pour rentrer chez elle. C’était un après-midi ensoleillé d’octobre. J’ai arpenté toutes les rues avoisinantes: rue César-Frank, rue Albert de-Lapparent, rue José-Maria-de-Heredia… Dans quels magasins avait-elle ses habitudes? Il y a une épicerie rue César-Franck. Existait-elle déjà? Rue Valentin-Haüy, un vieux restaurant porte encore sur sa vitre l’inscription en arc de cercle: « Vins et liqueurs ». Ses deux fils l’y ont-ils emmenée, un soir? Je me suis engagé dans la rue Léon-Vaudoyer, d’abord en venant de l’avenue de Saxe, ensuite par la rue Pérignon, m’arrêtant devant chaque entrée d’immeuble. Dans les cages d’escalier, des ascenseurs tous semblables, et l’un d’eux était celui qu’elle prenait.

Patrick Modiano, Livret de famille, 1977. Éd. Gallimard.



7. Identifiez le point de vue dans le passage suivant. Récrivez le texte du point de vue de Pierre en sélectionnant les informations. Vous pourrez choisir la première ou la troisième personne.


Jean, aussi blond que son frère était noir, aussi calme que son frère était emporté, aussi doux que son frère était rancunier, avait fait tranquillement son droit et venait d’obtenir son diplôme de licencié en même temps que Pierre obtenait celui de docteur.
Tous les deux prenaient donc un peu de repos dans leur famille, et tous les deux formaient le projet de s’établir au Havre s’ils parvenaient à le faire dans des conditions satisfaisantes.
Mais une vague jalousie, une de ces jalousies dormantes qui grandissent presque invisibles entre frères ou entre sœurs jusqu’à la maturité et qui éclatent à l’occasion d’un mariage ou d’un bonheur tombant sur l’un, les tenait en éveil dans une fraternelle et inoffensive inimitié. Certes ils s’aimaient, mais ils s’épiaient. Pierre, âgé de cinq ans à la naissance de Jean, avait regardé avec une hostilité de petite bête gâtée cette autre petite bête apparue tout à coup dans les bras de son père et de sa mère, et tant aimée, tant caressée par eux.

Guy de Maupassant, Pierre et Jean



8. Le passage suivant combine deux points de vue
: identifiez-les. Récrivez ensuite le texte selon le point de vue de Marie, à la troisième personne.

Les préparatifs de Marie Tatin

Elle ne l’avait pas reconnu, mais il l’avait reconnue, lui, à cause de ses yeux. La petite fille qui louchait, comme on l’appelait jadis! Une petite fille malingre, qui était devenue une vieille fille encore plus maigre, louchant de plus en plus, s’agitant sans fin dans la salle, dans la cuisine, dans la cour où elle élevait des lapins et des poules!
Le commissaire descendit. En bas, c’était éclairé au pétrole. Le couvert était mis dans un coin. Du gros pain gris. Une odeur de café à la chicorée, du lait bouillant.
— Vous avez tort de ne pas communier un jour comme aujourd’hui
! Surtout que vous vous donnez la peine d’aller à la première messe… Mon Dieu! Voilà déjà le second coup qui sonne!…. La voix des cloches était frêle. On entendit des pas sur la route. Marie Tatin s’enfuit dans sa cuisine pour y passer sa robe noire, ses gants de fil, son petit chapeau que le chignon empêchait de tenir droit.
— Je vous laisse finir de manger… Vous fermerez la porte à clef
?
— Mais non
! Je suis prêt…
Elle fut confuse de faire la route avec un homme
! Un homme qui venait de Paris! Elle trottait, menue, penchée en avant, dans le froid du matin. Des feuilles mortes voletaient sur le sol. Leur froissement sec indiquait qu’il avait gelé pendant la nuit.

Georges Simenon, L’Affaire Saint-Fiacre, 1932.


Fiche d’auto-évaluation: change la perspective et le point de vue

• J’ai choisi une perspective narrative (3e ou 1re personne) et je l’ai maintenue d’un bout à l’autre du texte.
• Si j’ai adopté un point de vue omniscient, j’ai ajouté au récit les pensées et commentaires du narrateur sur tous les personnages.
• Si j’ai choisi un point de vue externe, j’ai éliminé tout commentaire, toute mention des pensées et des motivations des personnages.
• Si j’ai choisi un point de vue interne, tout le récit est vu à travers un seul personnage qui voit, ressent, commente les faits.

Étude publiée dans Textes et méthodes 3e NATHAN, 1999.