L’emploi des présentatifs


Observation


Des aveux difficiles

SCAPIN. Oui, Monsieur, il est vrai qu’il y a trois semaines que vous m’envoyâtes porter, le soir, une petite montre à la jeune Égyptienne que vous aimez. Je revins au logis mes habits tout couverts de boue, et le visage plein de sang, et vous dis que j’avais trouvé des voleurs qui m’avaient bien battu, et m’avaient dérobé la montre. C’était moi, Monsieur, qui l’avais retenue.
LÉANDRE.
C’est toi qui as retenu ma montre?
SCAPIN Oui Monsieur, afin de voir quelle heure il est.
LÉANDRE. Ah
! ah! j’apprends ici de jolies choses, et j’ai un serviteur fort fidèle vraiment. Mais ce n’est pas encore cela que je demande.
SCAPIN. Ce n’est pas cela?
LÉANDRE. Non, infâme
: c’est autre chose encore que je veux que tu me confesses.
SCAPIN,
à part. Peste!
LÉANDRE. Parle vite, j’ai hâte.
SCAPIN. Monsieur,
voilà tout ce que j’ai fait.
LÉANDRE,
voulant frapper Scapin. Voilà tout?
OCTAVE
se mettant au-devant. Eh!
SCAPIN. Hé bien
! oui, Monsieur: vous vous souvenez de ce loup-garou, il y a six mois, qui vous donna tant de coups de bâton la nuit, et vous pensa faire rompre le cou dans une cave où vous tombâtes en fuyant.
LÉANDRE. Hé bien
?
SCAPIN.
C’était moi, Monsieur, qui faisais le loup-garou.



Molière,
Les Fourberies de Scapin, Acte II — scène 3

Questions préparatoires :


1. Dans les phrases en
rouge pouvez-vous remplacer voilà par il y a? par c’est?

2. Dans les expressions en
vert, pouvez-vous remplacer il y a par voilà? par c’est?

3. Supprimez
c’est… qui ou c’est… que dans les phrases en bleu: quelles phrases obtenez-vous? Quels changements constatez-vous?

4. Quels éléments pouvez-vous mettre en valeur par
c’est… qui ou c’est… que dans la phrase: « J’ai un serviteur fort fidèle »? Quel élément de la phrase ne peut pas être encadré par cette expression?


Leçon

Souvent, dans une phrase, on peut distinguer le thème et le propos.

Le thème, c’est ce dont on parle, l’information de départ dans un énoncé.

Le propos, c’est l’information nouvelle par rapport à l’information de départ, ce que l’on dit du thème.

Scapin /           a volé la montre de Léandre.
thème propos
(élément connu) (information nouvelle)

En français, certaines expressions permettent d’introduire une information nouvelle (le propos)
: ce sont les présentatifs: voici, voilà, il y a, c’est.

Les présentatifs suivis d’un groupe nominal permettent d’obtenir une phrase complète.
Ex.
: Voilà la montre de Léandre.


1. Voici, voilà

Ces deux présentatifs introduisent un groupe nominal. Historiquement, ils sont formés de l’impératif du verbe
voir accompagné d’un adverbe de lieu: ci ou .

Voici et voilà sont liés à la présence de l’émetteur, qui choisit l’opposition entre ci et : proximité ou éloignement par rapport à lui. Cependant, voilà a tendance à s’employer de plus en plus fréquemment dans la langue courante.

Voici et voilà sont essentiellement utilisés dans le dialogue.
Ex.
: Voici mon aimable Hyacinte. Voilà Argante. Le voilà.


2. Il y a

À la différence d’autres langues, comme l’anglais ou l’italien, le français moderne n’utilise pas le verbe être pour signaler l’existence d’une personne ou d’une chose, mais la construction il y a, toujours au singulier.

Il y a pose l’existence d’un fait, apporte une information nouvelle:
Ex.
: Il y a une pharmacie au coin de la rue.

Temps
Il y a peut varier en temps: il y a eu, il y eut, il y avait, il y aura, il y aurait, mais ne varie pas en personne.

Emplois

• Emploi de présentatif

À la différence de
voici et voilà qui peuvent être suivis d’un groupe nominal comportant n’importe quel déterminant, il y a s’emploie surtout avec un article indéfini ou un déterminant indiquant une quantité:
Ex.
: Il y a un problème. (et non *Il y a le problème). Il y a trois semaines. Il y a quelques mois.

• Emploi de préposition de temps

Il y a peut introduire un complément de temps:
Ex.
: Il y a six mois. Il y a un quart d’heure.

Comme n’importe quel complément de temps,
il y a peut être précédé de la préposition de et peut être introduit par c’est:
ex.
: Des objets d’il y a un siècle. C’était il y a un siècle.

• A la différence de voici, voilà, il y a n’est pas toujours lié au moment de l’énonciation. Il peut s’employer dans le récit au passé:
Ex.
: Il y avait déjà longtemps qu’il vivait seul.


3. C’est

• Rôles

À la différence de
voici, voilà, c’est a un double rôle:
— il sert à introduire un élément nouveau
:
Ex.
: Qui est là? C’est Scapin.

— il peut reprendre un élément du contexte antérieur
:
Ex.
Je t’ai raconté toute l’histoire: c’est tout ce que je sais.

Temps

Comme
il y a, c’est peut varier en temps: ce fut, c’était, ce sera, ce serait:
Ex.
: C’était moi, Monsieur, qui faisais le loup-garou.

Accord

C’est peut varier en nombre et s’accorder avec le groupe de mots qui le suit: C’est un valet. Ce sont des valets.
Cet accord n’est pas toujours effectué à l’oral, et il est impossible devant nous et vous:
* Ce sont nous, *Ce sont vous.


Construction

Les éléments qui suivent
c’est peuvent être:
— un groupe nominal
: C’est Scapin;
— un pronom
: C’est moi;
— un adjectif
: C’est épouvantable;
— un adverbe
: C’est bien;
— un infinitif
: c’est tromper son monde.
Comme
il y a, et à la différence de voici, voilà, c’est peut se mettre à la forme négative:
Ex.
: Ce n’est pas cela que je te demande.


La mise en relief

C’est est très souvent utilisé comme procédé de mise en relief
— dans la mise en relief par déplacement
:
Ex.
: Scapin, c’est le responsable des mauvais coups.
— dans la mise en relief d’un élément encadré par
c’est + pronom relatif qui ou que:
Ex.
: C’est Scapin qui est le responsable des mauvais coups.


Pour l’expression écrite

1. Orthographe

Attention à l’accord dans la mise en relief
:
C’est
nous qui sommes…/ Ce sont eux qui sont
C’est
moi qui suis… et non * C’est moi qui est…
C’est
moi qui ai… et non *C’est moi qui as…

2. Cohérence

C’est, il y a, et plus anciennement il était (une fois) permettent de commencer un récit en présentant un personnage, une situation dont on n’a jamais parlé. Leur position en début de récit est toute naturelle.
Cependant, comme ces présentatifs introduisent toujours une information nouvelle, il ne faut pas en abuser au cours du récit, et les employer comme moyen de reprise pour des éléments déjà connus.
Il y a sert pour les énumérations, dans certains poèmes qui jouent sur la répétition de la formule, mais jamais pour introduire chaque épisode d’un récit.

Retenons

Les présentatifs
voici, voilà, il y a, c’est suivis d’un groupe nominal permettent d’obtenir une phrase complète.
Cette propriété les rend aptes à introduire une information nouvelle (propos), sans la relier à un élément déjà connu (thème).
La mise en relief est un procédé qui permet de placer un élément du propos (information nouvelle) en position de thème (élément connu) et d’insister sur le thème.

Leçon publiée dans Grammaire et expression 5e Nathan