Les Lumières au XVIIIe siècle


Le mouvement des Lumières en Europe



Il n’est pas si facile de définir cette notion à la fois difficile et essentielle.

1. Sens de l’expression « les lumières »

Tentons d'abord de voir la façon dont le mot se délimite en interrogeant le sens de l’expression.

Si l'on trouve au XVIIe siècle un usage courant du pluriel dans des expressions: « avoir des lumières » de tout, ou à propos du Bourgeois gentilhomme: « homme dont les lumières sont petites », il faut remarquer que l'on est passé, dans l'emploi privilégié du mot, du singulier au pluriel et que ce passage est par lui-même significatif.

On passe du
Roi Soleil aux lumières intellectuelles des citoyens bourgeois. On passe de la lumière de la foi « Lumen Christi », dans des perspectives augustiniennes, aux Lumières de la raison.

Ce pluriel symbolise à la fois la multiplicité et le relativisme, l'abandon d'une doctrine unitaire d'un Dieu source unique de la lumière, au profit d'une conception plus diversifiée d'une vérité conquise par une multitude d'individus pensants, et par conséquent si la Lumière est invariable, les Lumières, elles, peuvent connaître des variations suivant les personnalités, les domaines de pensée.

Ce pluriel implique aussi
l'étendue des secteurs abordés (lettres, sciences, politique, etc.), mais encore l'étendue du public visé (France /étranger; diverses classes sociales).

Les Lumières désirent atteindre à l'
universalité par la totalité des diversités.


2. L’unité des Lumières

Mais alors qu'est-ce qui fait l'unité des Lumières, compte tenu de ce relativisme et de cette diversité?

C'est la forte structuration de l'ennemi contre lequel elles combattent, et c'est pourquoi il faut insister sur l'importance des concepts et des institutions religieuses et monarchiques.

À cet ennemi sont réservés les mots d'une thématique de l'obscurité et de l'obscurantisme: ce sont les ténèbres du fanatisme, la nuit des préjugés. C’est-à-dire l'Inquisition, la Bastille, la censure, les prêtres, l' « infâme », toutes les formes d'oppression violente qui empêchent l'homme de penser (la torture), mais aussi tout un ensemble d'institutions et d'idéologie qui tiennent indéfiniment l'homme dans un état de dépendance.









3. La définition d’Emmanuel Kant

Et c'est en cela que la définition de Kant est particulièrement éclairante. Célèbre définition qu'il faut absolument reproduire car elle est fondamentale:

« Les Lumières sont ce qui fait sortir l'homme de la minorité qu'il doit s'imputer à lui-même. La minorité consiste dans l'incapacité où il est de se servir de son intelligence sans être dirigé par autrui. II doit s'imputer à lui-même cette minorité quand elle n'a pas pour cause le manque d'intelligence, mais l'absence de la résolution et du courage nécessaire pour user de son esprit sans être guidé par un autre. Sapere aude, aie le courage de te servir de ta propre intelligence ! Voilà donc la devise des Lumières ».


4. L’homme et la femme des Lumières

L'homme des Lumières est homme de courage, il l'a manifesté dans les diverses luttes qu'il a dû mener (Diderot emprisonné à Vincennes, les procès dans lesquels Voltaire combat).

Il est un homme adulte. Et ce thème important correspond à une certaine représentation de l'Histoire et du Temps, à une croyance au progrès de la raison dans cette image du développement de l'humanité comparé à celui d'un seul homme depuis l'enfance.

Il suppose aussi une
confiance dans le futur. On voit aisément comment ce thème de la Lumière se retrouve dans les initiations maçonniques pour signifier l'accès à la connaissance, par-delà une initiation qui rappelle les rites de passage de l'adolescence à l'âge adulte.

Et cette
dialectique de la Lumière et de la Nuit n'a peut-être jamais été exprimée de façon plus sublime que dans cet opéra maçonnique qui conclut le siècle des Lumières: La Flûte enchantée de Mozart.

















5. Diversité des Lumières

Unité des Lumières
, mais aussi extrême diversité que les nombreuses études des dix-huitiémistes ont bien mises en valeur.

Qu'est-ce que les Lumières? Rappelons que le mouvement est européen.

Cependant « Les mots
Enlightenment, Verlichring, Lumières, AuJkhirung,Illuminismo, Prosvechtcbenie, Illustracion, etc. ne sont pas traduisibles exactement l'un par l'autre » (Yvon Belaval, « Qu’est-ce que les Lumières? » Revue XVIIIe s, Garnier, 1969).

« 
Les mouvements qu'ils évoquent, de manière plus ou moins vague, varient de dates selon les points de vue », Ibid.

Peut-être faut-il partir d'
Érasme (1466-1536) dans les Provinces-Unies, tandis que pour l'Italie, la Pologne, le Portugal, il faut situer les Lumières dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle.


Le contexte social et politique varie dans les divers pays d'Europe
: « tantôt les« Lumières » s'opposent au « tyran », tantôt elles le servent, le totalitarisme de Pombal (ministre portugais) impose son Illuminismo, comme à Berlin, Frédéric II sa tolérance; tantôt c'est la faiblesse des villes et de la bougeoisie qui les favorise (au Portugal), et tantôt c'est leur force (en Angleterre) ».

Enfin, Yvon Belaval souligne que « 
la religion a une importance majeure et diverse, partout présente: en Flandre il arrive au clergé catholique d'être en avant-garde, et, dans les Provinces-Unies, la tolérance naît de la diversité; au Canada, ce sont les protestants qui attaquent les catholiques, en France ce serait l'inverse ».

À l'intérieur d'un même pays, il faut aussi
distinguer diverses périodes. Les Lumières sous la Régence ne sont pas exactement les mêmes que sous Louis XVI.

II faudrait enfin analyser comment est née au XIXe siècle une certaine image, sinon un mythe, des Lumières et comment nous sommes encore largement influencés par cette représentation.

L’Europe française

Dans toute l’Europe, les Lumières sont liées à la langue française, à la fois parce que c’est la langue internationale à l’époque, et parce que les figures de Voltaire, Diderot, des Encyclopédistes ont un rayonnement tout particulier. Le français est la langue de la culture et le roi de Prusse Frédéric II, la cour de Russie, s’expriment en français.







6. Les Lumières en Allemagne

La Prusse et l’Autriche dominent de petits états qui n’ont pas encore d’unité.
L’esprit des Lumières correspond à un désir de modernisation, d’affranchissement (Kant,
Was ist Aufklärung, 1784). Il correspond à l’exigence d’une bourgeoisie qui réclame plus de raison.

Les souverains « éclairés » Frédéric II de Prusse et l’empereur d’Autriche Joseph II sont des tenants des Lumières surtout parce qu’ils y voient un moyen d’organiser rationnellement leur pouvoir.

La situation religieuse est fort différente entre pays catholiques et pays protestants. Les Lumières font assez bon ménage avec la foi piétiste en pays protestants, alors que Joseph II s’oppose à l’Église catholique.

Vienne n’est pas un pays de liberté
: la censure est sévère, mais c’est une capitale intellectuelle et artistique. La Vienne baroque abrite Haydn, Gluck, Mozart, et Beethoven à la fin du XVIIIe s.

Joseph II abolit le servage, lutte contre l’Église, mais essentiellement pour augmenter la force de l’état, et non pour libérer les individus.


Frédéric II de Prusse (francophone et non francophile…) règne pendant 46 ans. Sa cour est très cosmopolite. Mais l’armée prussienne est immense et recrutée de gré ou de force. Voltaire se rendra vite compte que son ami Frédéric n’est pas un monarque aussi « éclairé » qu’il le croyait.

Les grands écrivains allemands de cette période sont Goethe et Schiller. Leur importance est immense, comme celle de Kant, en philosophie.

Enfin, en Allemagne comme en Italie, le mouvement des Lumières va contribuer à la naissance du sentiment national, et donc aboutir à un rejet de l’influence française.








7. Les Lumières en Angleterre

L’Europe entière et plus particulièrement la France, ont vécu sur le mythe anglais au siècle des Lumières.

Le pays est en pleine expansion. La richesse provient du commerce, qu’admirent les Lumières. L’Angleterre est aussi le pays des manufactures, favorisées par des découvertes techniques importantes, ce que louent les Encyclopédistes. Ceux-ci n’ont pas vu le revers de la médaille: la misère ouvrière, les taudis, le travail des enfants…

L’Angleterre est pour eux le pays de la liberté. Les Lettres anglaises de Voltaire marqueront très profondément l’image de l’Angleterre pendant tout le XVIIIe siècle. L’Angleterre est, à partir de 1689, une monarchie constitutionnelle, et, pays protestant, elle apparaît comme la patrie de la liberté religieuse, par rapport à la France catholique. C’est en Angleterre que s’exile un Français qui est persécuté dans son pays; c’est en Angleterre – et en Hollande – que sont publiés tous les livres interdits en France.

L’Angleterre est admirée pour sa recherche scientifique
; elle lance la mode des jardins « anglais » qui s’exporte jusqu’en Pologne; elle fait figure de pionnier en matière de journalisme…

L’Anglais offre une variété de types humains dans ce pays de l’individualisme
: le lord attaché à ses traditions, qui vit à la campagne, le marchand (nommé “Jack Rosbif” dans Un Français à Londres de Boissy, 1727), le bourgeois honnête et actif, et également le grand voyageur – jeune, gagné par le spleen préromantique.


8. Les Lumières en Espagne

En 1715, le pays est en pleine décadence et nombre de ses régions sont sous-développées.

Les rois Bourbon essaient d’organiser la monarchie selon le principe des Lumières, afin de consolider leur pouvoir.

Gagnés aux Lumières, les rois favorisent le développement du commerce et de l’industrie. Mais l’Espagne traverse une grave crise financière.


L’
illustracion, nom espagnol des Lumières, se heurte à l’Inquisition, qui considère le mouvement comme dangereux et impie. Le roi obtient du pape de nommer lui-même les évêques et les couvents de jésuites furent fermés en 1767.

La littérature est marquée par les influences française et anglaise. Il n’y a pas de création originale en Espagne, mais la diffusion des Lumières est importante.
le Père Feijoo défend la méthode expérimentale, écrit des ouvrages de médecine, de sciences naturelles, de philosophie, demande une réforme de l’enseignement.
Cadalso écrit des Lettres marocaines qui ont beaucoup de points communs avec les Lettres persanes.
Moratin est un auteur de théâtre comique et satirique ayant une parenté avec l’Italien Goldoni.
Les Français connaissent mal l’Espagne. Les Philosophes en ont l’image d’un pays arriéré et fanatique, dominé par les atrocités de l’Inquisition, le pays des autodafés de
Candide et de La Princesse de Babylone.


9. Les Lumières en Italie

Les œuvres françaises ont un grand rayonnement en Italie, et inversement. La musique italienne fait fureur en France et deux grands esprits, Beccaria et Vico, ont une influence intellectuelle immense.

Comme pour l’Allemagne, il est difficile de parler de l’« Italie » à l’époque, car l’unité politique n’est pas faite. La Péninsule est constituée de petits états, où les Lumières seront confrontées aux mêmes oppositions: l’Inquisition, les gouvernements locaux, la censure, la surveillance encore plus tatillonne qu’en France.

Giambattista Vico (1668-1744) est un immense historien dont l’influence s’est étendue dans toute l’Europe. Il a critiqué l’existence d’Homère et l’origine des légendes romaines, a expliqué les fables et les mythes par l’économie; son analyse du droit et de la société a des points communs avec la pensée de Rousseau. Sa conception d’une histoire globale a des parentés avec celle de Montesquieu et de Voltaire. Il est le précurseur de la philosophie de l’Histoire.

Cesare Beccaria (1738-1794) est un pénaliste dont l’ouvrage Des délits et des peines a été traduit en français par l’abbé Morellet. Diderot, Voltaire, Hume, admirent Beccaria, qui s’insurge contre la torture et la peine de mort et réclame une humanisation de la justice.

Beccaria est fondamentalement un homme des Lumières, car il laïcise la notion de châtiment et de peine: ceux-ci ne sont plus une punition de Dieu, mais une réaction d’auto-défense de la société.

La science italienne est représentée par des physiciens importants
: Galvani et Volta (qui invente la pile électrique en 1800) et par Spallanzani dont les travaux sur la reproduction animale et humaine allaient permettre l’insémination artificielle.

La littérature italienne est représentée par le dramaturge vénitien
Carlo Goldoni et son rival Carlo Gozzi. Ugo Foscolo marquera le passage des Lumières au Romantisme.

Face à l’extrême diversité des villes italiennes et au nombre des artistes (Alfieri, Monti, Algarotti, Piranese, Métastase, Cimarosa, Pergolèse, Da Ponte, Tiepolo, Canova…), il est assez difficile de dégager les caractéristiques des Lumières dans la péninsule italienne. Celles-ci tiennent au caractère propre du peuple italien et à sa situation politique. Comme en Allemagne, le mouvement est lié à la naissance de l’esprit national: le Risorgimento s’annonce déjà au XVIIIe siècle.

Enfin, force est de constater que
les Lumières italiennes ne sont pas aussi anticléricales que les Lumières françaises:
« 
On voit (en Italie) peu d’esprits absolus, et on y chercherait en vain l’équivalent du baron d’Holbach; l’Italie n’éprouve pas le besoin d’abolir sa religion ancestrale, soit à cause d’un esprit modéré qui la protège contre les excès, fût-ce celui de l’incroyance, soit parce qu’elle respecte sa tradition, soit parce qu’elle se contente de remédier aux abus de l’administration ecclésiastique » (Paul Hazard, La pensée européenne au XVIIe s., p. 441)


10. Les Lumières au Portugal

Le Portugal est encore médiéval et sa situation économique est très en retard par rapport aux autres pays européens. Sous le roi José 1er (1750-1777), le marquis de Pombal va appliquer les principes du « despotisme éclairé » : il ne permet plus à l’Inquisition de faire des autodafés sans l’autorisation du gouvernement, il confisque les biens des Jésuites et les expulse, donnant le signal de cette persécution que les moines vont subir dans toute l’Europe. Il crée des écoles, favorise l’enseignement des sciences à l’Université, développe le commerce et les manufactures.

Les voyageurs français, qui s’aventurent peu en Espagne, ignorent le Portugal, ignorent la langue portugaise, mais louent l’action du marquis de Pombal, représentant la défense des Lumières contre l’Inquisition.


11. Les Lumières en Russie

Deux souverains vont transformer l’ancienne Moscovie: le tzar Pierre 1er (1682-1725) et Catherine II (impératrice de 1762 à 1796).

Terre de contrastes, la Russie est encore la sauvage Tartarie, mais Saint-Pétersbourg possède un opéra italien, une comédie française, une comédie italienne. L’élite russe parle français. La tzarine fait traduire Candide, Gulliver, l’Essai sur l’éducation de Locke, l’Essai sur l’homme de Pope.

La littérature russe naît au XVIII siècle. Les auteurs combinent une admiration pour les Lumières et la naissance du sentiment national.

La Russie constitue une énigme pour les Lumières occidentales
: ce mouvement d’idées pénètre à l’extrémité de la partie orientale de l’Europe. Cependant, l’étendue même du pays la prédispose au despotisme. Son état économique est très peu développé. Comment faire progresser les Lumières dans un pays qui connaît la famine et le servage ? Diderot pourrait-il développer un système d’éducation modèle dans ce pays ?

Mais le principal problème des philosophes est la personnalité même de Catherine II. Despote européenne ou despote orientale ? Diderot n’a pas tout vu de la réalité russe, mais il en a vu assez pour s’apercevoir que Catherine II n’était pas un « despote éclairé »
: y a-t-il même une collaboration possible entre la pensée et le pouvoir ? Hanté à la fin de sa vie par la figure de Sénèque face à Néron, Diderot a bien saisi la contradiction oxymorique de l’expression.

12. La France

Le pays ne subit pas de grandes modifications géographiques au XVIIIe siècle. Trois provinces sont cependant réunies à la France: la Lorraine, la Corse et les Dombes.
Le temps des guerres de conquêtes est passé.

En 1789 la France compte 26 millions d’habitants, alors qu’elle n’en comptait probablement que 16 millions en 1715. À la même époque, l’Angleterre ne compte que 9 millions.
Seule la Russie atteindra 29 millions d’habitants en 1796.

L’homme du XVIIIe siècle considère que l’Europe, descendante de l’Empire romain, est le centre du monde, que la France est le centre de l’Europe, et que Paris est le centre de la France…

C’est exact étant donné la politique de centralisation qu’ont menée tous les rois de France. Paris est la capitale d’où rayonnent les Lumières sur toute l’Europe.

Le français est la langue de la culture. C’est la langue internationale utilisée par Hamilton, Galiani, Grimm, d’Holbach, Catherine II, Frédéric II, Beckford, Potocki un peu plus tard.

Dans ce rayonnement de la France au XVIIIe siècle, les Lumières furent pour beaucoup, mais le rayonnement de la France explique aussi l’étendue de l’influence des Philosophes dans toute la pensée européenne.