Un événement retentissant


La Déclaration de Philadelphie donnait le signal de la « Guerre de l’Indépendance américaine » (1776-1783). L’événement suscita en Europe un grand intérêt et de vives passions, surtout chez les peuples soumis, comme en France, à un régime despotique. Un voyageur, le comte de Ségur (1753-1830), s’en fait ici l’écho, avant d’exalter lui-même la cause « d’hommes d’une fierté tranquille, qui n’ont pas de maîtres et ne voient au-dessus d’eux que la loi ».


CETTE
même année, je fis une course aux eaux de Spa, qui dans ce temps étaient très fréquentées et très à la mode. Ce fut là que j’appris, pour la première fois, les événements qui annonçaient en Amérique une prochaine et grande Révolution… Le premier coup de canon tiré dans ce nouvel hémisphère, pour défendre l’étendard de la liberté, retentit dans toute l’Europe avec la rapidité de la foudre.

Je me souviens qu’on appelait alors les Américains insurgés les « Bostoniens »; leur courageuse audace électrisa, tous les esprits, excita une admiration générale, surtout parmi la jeunesse, amie des nouveautés et avide de combats, et dans cette petite ville de Spa, où se trouvaient tant de voyageurs ou députés accidentels et volontaires de toutes les monarchies de l’Europe, je fus singulièrement frappé de voir éclater unanimement un si vif et si général intérêt pour la révolte d’un peuple contre un roi.

L’insurrection américaine fut partout comme une mode. Le savant jeu anglais, le whist (1), se vit tout à coup remplacé dans les salons par un jeu non moins grave qu’on nomma le boston. Ce mouvement, quoiqu’il semble bien léger, était un notable présage des grandes convulsions auxquelles le monde entier ne devait pas tarder à être livré, et j’étais loin d’être le seul dont le cœur palpitât au bruit du réveil naissant de la liberté, cherchant à secouer le joug du pouvoir arbitraire.

Lorsque je fus de retour à Paris, mes regards y furent frappés par la, même agitation des esprits. Personne ne s’y montrait favorable à la cause des Anglais, et chacun y faisait publiquement des vœux pour celle des Bostoniens.


COMTE DE SÉGUR, Mémoires.



1. Du mot
whist = silence. Jeu de cartes où il est interdit de parler durant la partie.


Louis-Philippe, comte de Ségur.
Député de l’Isère au Corps législatif de l’an IX à 1813
; membre du sénat conservateur en 1813, pair de France en 1814, pair des Cent-Jours, pair de France en 1819, né à Paris le 10 décembre 1753, mort dans la même ville le 17 août 1830; fils de « Philippe-Henry, marquis de Ségur, seigneur de Pouchaf et de Fongeuvilles, baron de Romainville, et de Louise-Anne-Madeleine de Vernon »; en 1769, sous-lieutenant au régiment, mestre de camp général, capitaine en 1772 et colonel en second du régiment d’Orléans en 1776, colonel des dragons de Ségur en 1783; en 1791, il était ambassadeur à Rome, mais le Pape refusa de le recevoir et obtint, à son retour le grade de maréchal de camp, grand officier du palais de l’Empereur (an XII), comte de l’Empire (1808); il soutint énergiquement les droits de Napoléon II, et offrit de suivre l’Empereur partout où il irait. Il applaudit à la Révolution de 1830, et au retour du drapeau tricolore, il fut l’un des premiers à adhérer au gouvernement de Louis-Philippe; membre de l’académie depuis 1803, il a publié un grand nombre d’ouvrages et a donné lui-même une édition de ses œuvres complètes en 1824.

(Extrait du Dictionnaire sur la Révolution et l’Empire du Dr Robinet)