L’ATHÉISME AU XVIIIe SIÈCLE




A. L’héritage du XVIIe siècle

La question fondamentale est celle de la liberté humaine. Comment concilier la liberté de l’homme et la toute-puissance de Dieu ?
L’époque des Lumières hérite de tout un lourd passé de
querelles jansénistes autour du problème de la liberté et de la prédestination. Les écrivains du XVIIIe siècle auront ainsi tendance à refuser Dieu comme une entrave à la liberté, ou au contraire, à nier Dieu pour lui substituer le déterminisme aveugle de la Nature. Le problème de la liberté humaine se pose donc sans ou contre Dieu.


B. Voltaire

L'article « Athée, athéisme » du Dictionnaire philosophique de Voltaire distingue le véritable athéisme d'une accusation sans fondement : «autrefois quiconque avait un secret dans un art courait risque de passer pour un sorcier (...) et tout philosophe qui s'écartait du jargon de l'école était accusé d'athéisme par les fanatiques et par les fripons et condamné par les sots ».


Athéisme et fanatisme

Pour Voltaire, quel est le plus dangereux, du fanatisme ou de l'athéisme ?
«
Le fanatisme est certainement mille fois plus funeste ; car l'athéisme n'inspire point de passion sanguinaire, mais le fanatisme en inspire; l'athéisme ne s'oppose pas aux crimes, mais le fanatisme les fait commettre. »
Voltaire n'a évidemment connu que des régimes où régnait la religion d'Etat.
«
S'il y a des athées, à qui doit-on s'en prendre, sinon aux tyrans mercenaires des âmes, qui, en nous révoltant contre les fourberies, forcent quelques esprits faibles à nier le Dieu que ces monstres déshonorent. »


Mais l'athéisme n'en est pas moins dénoncé par Voltaire comme une erreur :
«
Les athées sont pour la plupart des savants hardis et égarés qui raisonnent mal, et qui, ne pouvant comprendre la création, l'origine du mal, et d'autres difficultés, ont recours à l'hypothèse de l'éternité des choses et de la nécessité. »
Voltaire semble ne pas tant constater une réalité que s'insurger contre les tendances de son époque, lorsqu'il écrit :
«Il y a moins d'athées aujourd'hui que jamais, depuis que les philosophes ont reconnu qu'il n'y a aucun être végétant sans germe, aucun germe sans dessein, etc. et que le blé ne vient point de pourriture ».


C. L’Encyclopédie : article “athéisme”

L'article «athéisme » de l'Encyclopédie est bien conventionnel. L'abbé Yvon, même s'il se doit de reconnaître que « les idées de l'honnête et du déshonnête subsistent avec l'athéisme », n'en défend pas moins le droit du magistrat de poursuivre l'athée comme dangereux pour la société et emprunte tout un raisonnement au pasteur Formey :
«
On peut regarder un homme de cette sorte comme l'ennemi de tous les autres, puisqu'il renverse tous les fondements sur lesquels leur conservation et leur félicité sont principalement établies. »
On peut s'étonner que Diderot ait fait paraître cet article quand sa pensée nous semble si fondamentalement athée. Prudence à l'endroit de la
censure ? Certes. Désir peut-être aussi de permettre, à l'intérieur de l'Encyclopédie, une certaine polyphonie d'opinions. Même si le directeur de l'Encyclopédie n'en est pas toujours très satisfait, il a laissé cependant s'y exprimer, sous la plume des abbés Yvon, de Prades, Pestré, Mallet, Morellet, du pasteur Formey, tout un courant de christianisme libéral et raisonnable.


D. L’athéisme au XVIIIe siècle

L'athéisme n'en est pas moins bien présent dans la pensée du XVIIIe siècle, et, par certains aspects, lui a fourni un levain. Mais il y a autant d'athéismes que de déismes.

Et l'on retrouve
l'athéisme des libertins qui est essentiellement un refus des contraintes et n'a pas grand intérêt théorique, et l'athéisme des libres penseurs, plus stimulant intellectuellement. Encore celui-ci connaît-il des courants bien différents. Il y a un athéisme déterministe et mécaniste, il y a aussi l'athéisme plus dynamique d'un Diderot : un athéisme qui s'appuie sur un matérialisme qui croit dans la force créatrice de la matière en évolution.
On trouverait des propos teintés d'athéisme un peu partout, et l'énumération des écrivains qui ont des sympathies pour l'athéisme n'en finirait pas. On retiendra peut-être deux exemples, parce qu'ils se situent aux deux extrêmes du siècle et de la hiérarchie sociale : l'athéisme d'un simple curé de campagne, le curé Meslier (1664-1729) et l'athéisme d'un grand seigneur, le marquis de Sade (1740-1814). Chez tous deux pourtant, mêmes sarcasmes à l'endroit de la religion, même persuasion que seule la matière existe, certitude que la mort est un anéantissement absolu. Chez tous deux aussi le raisonnement même de l'athéisme s'appuie sur une forte connaissance de la théologie et de l'apologétique. Et c'est peut-être là la différence fondamentale avec l'athéisme de nos jours.

Le paradoxe de l'athéisme du XVIIIe siècle, c'est d'être à la fois un athéisme de combat (l'athéisme moderne n'est souvent, lui, qu'une forme d'indifférence), et en même temps qu’un athéisme souterrain, qui ne peut s'exprimer en plein jour, du fait de la censure et de la répression politique et religieuse : d'où le système des coups fourrés, des publications clandestines, de la circulation des manuscrits.

Mais dans cette dialectique entre le caché et le dévoilement, l'athéisme gagne
une singulière vigueur. Parce que l'athéisme, peut-être en règle générale, mais plus précisément dans l'Europe du XVIIIe siècle, est un phénomène post-religieux et ici, post-chrétien, il doit au christianisme une partie de sa structuration: pour répondre aux théologiens qui présentent une liste des preuves de l'existence de Dieu, les Philosophes réunissent donc une liste des preuves de sa non-existence, ce qui ne va pas sans problème.


E. Autres courants de pensée

Dans le creuset de l'athéisme du XVIIIe siècle, se rencontrent aussi d'autres courants de pensée. Et ce que nous venons de dire ne doit pas faire négliger l'importance de l'Antiquité : Lucrèce a été beaucoup lu et beaucoup utilisé. La tradition gassendiste, si forte dans le libertinage de l'époque de Pascal, est encore vivace au XVIIIe siècle. Spinoza eut aussi une influence déterminante. Les athées (comme d'ailleurs les chrétiens) font feu de tout bois et utilisent des écrivains qui avaient expressément manifesté leur foi en Dieu. L'athéisme au XVIIIe siècle se situe souvent, par exemple, dans un courant de pensée néo-cartésien, et même malebranchiste : «Meslier est un dissident du cartésianisme », un «Malebranchiste d'extrême gauche » et son cas est bien révélateur. (Cf. J. Deprun, préface à J. Meslier, Œuvres).


F. Arguments de l’athéisme

L'athéisme s'exerce essentiellement dans trois directions (qui évidemment peuvent se retrouver chez le même écrivain) et d'abord dans le sens d'une critique historique des religions.


1. L’histoire des religions

L'histoire des religions et la critique biblique se sont développées souvent dans ce contexte polémique. Le phénomène religieux est décrit comme source des absurdités et des fanatismes. Le comparatisme aboutit à cette idée que toutes les religions se valent et que, par conséquent, aucune n'est vraie.
D'autre part on assiste chez Meslier et chez quelques autres à une analyse
intéressante de la naissance du sentiment religieux liée à la peur et surtout de l'utilisation politique du sentiment religieux, d'une façon qui fait songer à ce que seront chez Engels et chez Marx l'analyse de l'aliénation.


2. Le concept de nature

L'autre argument de l'athéisme n'est pas tiré de l'histoire, mais du concept de nature, si puissant dans la Philosophie des Lumières. Tôt dans le siècle, ce solitaire qu'est l'abbé Meslier formule déjà admirablement un argument qui sera abondamment orchestré par la suite :
«
Tout ce qu'il y a de plus beau, de plus admirable et de plus industrieux dans les ouvrages de la nature, et même tout ce qu'il y a d'industrieux dans les animaux et dans les hommes, n'est qu'une suite ou un effet naturel du mouvement naturel des parties de la matière et de la différente constitution ou construction des corps organiques qu'elles composent ».
Que le matérialisme soit plutôt mécaniste ou évolutionniste, dans tous les cas il entend prouver que
la nature se suffit à elle-même et que nul n'est besoin de supposer un Dieu créateur. Le sensualisme, quand il est matérialiste, se passe totalement de la notion d'âme et explique les mécanismes de la pensée par la seule sensation.


3. L’existence du Mal

Un troisième argument va être puissant: celui du Mal. Comment penser Dieu dans un monde où se produisent tant de catastrophes : tremblements de terre, guerres, tortures ? D'où la critique systématique de la Théodicée de Leibniz. Cette critique pouvant aboutir soit à une négation de Dieu, soit à l'idée de l'indifférence de Dieu aux affaires humaines (comme le nautonier se désintéresse du sort des souris dans la cale de son bateau).

Jean Meslier (1664-1729)

Il appartient à la génération qui précède celle de l’Encyclopédie. Il administre sa paroisse sans zèle excessif, mais correctement. Mais après sa mort éclate la bombe de son Testament où il expose les arguments de l’athéisme avec une force, une virulence, une conviction surprenantes. Il dénonce déjà la religion comme un « opium du peuple » : précurseur de Marx, le curé d’Étrepigny (Marne) est matérialiste et socialiste. Son Testament circule en copies manuscrites sous le manteau. Voltaire en publie un résumé.
Le cas du curé Meslier n’est peut-être pas isolé. Son cri de malédiction contre les riches vient tout droit de l’Évangile. Mais sa violence est tout à fait particulière : il désire « que tous les grands de la Terre et que tous les nobles fussent pendus et étranglés avec les boyaux des prêtres » !
Son matérialisme est extrêmement cohérent il ressemble à celui de Spinoza, qu’il n’avait pas lu : leur source commune est la philosophie de Descartes. Meslier, d’une part, rejette du côté de la fiction un certain nombre de notions métaphysiques de Descartes ; d’autre part, il considère que la matière peut se mouvoir d’elle-même sans l’impulsion de Dieu : c’est déjà le
Rêve de d’Alembert