
Vous manquez d’expérience,
Sire ?
Je sais qu’à vingt-deux ans et dans votre position, vous n’avez pas
la ressource que l’habitude de vivre avec des égaux donne aux
particuliers pour juger les hommes ;
mais aurez-vous plus d’expérience dans huit jours, dans un
mois ?
et faut-il attendre, pour vous déterminer, que cette expérience
tardive soit arrivée ?
Vous n’avez point d’expérience personnelle ;
mais, pour sentir la réalité des dangers de votre position,
n’avez-vous pas l’expérience si récente de votre
aïeul ?
Je vous ai peint tous les maux qu’avait causés la faiblesse du feu
roi. Je vous ai développé la marche des intrigues qui avaient avili
son autorité…
J’ose vous
prier de relire cette lettre et de vous demander si vous voulez
courir le risque des mêmes dangers, je dirai même de dangers plus
grands.
Louis XV avait
encore à quarante ans la plénité de son autorité ;
il n’y avait point alors de chaleur dans les esprits. Aucun corps
n’avait essayé de ses forces. Et vous, Sire, vous avez vingt-deux
ans, et les Parlements sont déjà plus animés, plus audacieux, plus
liés avec les cabales de la Cour, qu’ils ne l’étaient en 1770,
après vingt ans d’entreprises et de succès. Les esprits sont mille
fois plus échauffés sur toute sorte de matières, et votre ministère
est presque aussi divisé, est plus faible que celui de votre
prédécesseur. Songez, Sire, que, suivant le cours de la nature,
vous avez cinquante ans à régner, et pensez au progrès que peut
faire un désordre qui, en vingt ans, est parvenu au point où nous
l’avons vu.
Vous n’avez point d’expérience,
dites-vous ?
Quoi, Sire, vous avez besoin d’attendre cette expérience de l’âge
pour savoir si je suis honnête et vrai, si je suis attaché à vous
et à l’État, si je suis ou non imbécile ou
visionnaire ?…
Au reste, Sire, j’ai peut-être tort
d’insister sur cette expression de Votre Majesté, qui peut-être
n’était qu’un moyen d’éluder mes instances, et de me cacher que
Votre Majesté était décidée sur son choix…
Votre silence m’a donné lieu de douter
si vous désirez me conserver à votre service. Je ne serais point
étonné que votre confiance fût altérée, puisque M. de Maurepas, qui
dit à tout le monde qu’il craint mes systèmes, aura bien pu le dire
à Votre Majesté…
En vérité, je ne vous conçois pas ;
on a eu beau vous dire que j’étais une tête chaude et
chimérique ;
il me semble cependant que tout ce que je vous dis ne ressemble pas
aux propos d’un sot. Il me semble que les opérations que j’ai
faites, malgré les cris, malgré les résistances qu’elles ont
éprouvées, ont réussi précisément comme je les avais
annoncées…
Enfin, si j’ai le malheur que cette lettre m’attire la disgrâce de
votre Majesté, je la supplie de m’en instruire elle-même. Dans tous
les cas, je compte sur son secret.
TURGOT
