L’amertume d’un grand ministre


Intendant estimé du Limousin, l’économiste Turgot (1721-1781) devint, sous Louis XVI, ministre des finances. Son esprit réformateur s’employa à instaurer la liberté du commerce (par la suppression des douanes intérieures) et celle de l’industrie (par l’interdiction des corporations)… Mais devant l’opposition des privilégiés, et sous la pression de Marie-Antoinette, le roi, qui dit « manquer d’expérience », va renvoyer son ministre et lui préférer un incapable. Sentant sa proche disgrâce, Turgot adresse à son maître cet ultime et ferme avertissement…


Vous manquez d’expérience, Sire? Je sais qu’à vingt-deux ans et dans votre position, vous n’avez pas la ressource que l’habitude de vivre avec des égaux donne aux particuliers pour juger les hommes; mais aurez-vous plus d’expérience dans huit jours, dans un mois? et faut-il attendre, pour vous déterminer, que cette expérience tardive soit arrivée? Vous n’avez point d’expérience personnelle; mais, pour sentir la réalité des dangers de votre position, n’avez-vous pas l’expérience si récente de votre aïeul? Je vous ai peint tous les maux qu’avait causés la faiblesse du feu roi. Je vous ai développé la marche des intrigues qui avaient avili son autorité…


J’ose vous prier de relire cette lettre et de vous demander si vous voulez courir le risque des mêmes dangers, je dirai même de dangers plus grands.


Louis XV avait encore à quarante ans la plénité de son autorité; il n’y avait point alors de chaleur dans les esprits. Aucun corps n’avait essayé de ses forces. Et vous, Sire, vous avez vingt-deux ans, et les Parlements sont déjà plus animés, plus audacieux, plus liés avec les cabales de la Cour, qu’ils ne l’étaient en 1770, après vingt ans d’entreprises et de succès. Les esprits sont mille fois plus échauffés sur toute sorte de matières, et votre ministère est presque aussi divisé, est plus faible que celui de votre prédécesseur. Songez, Sire, que, suivant le cours de la nature, vous avez cinquante ans à régner, et pensez au progrès que peut faire un désordre qui, en vingt ans, est parvenu au point où nous l’avons vu.


Vous n’avez point d’expérience, dites-vous? Quoi, Sire, vous avez besoin d’attendre cette expérience de l’âge pour savoir si je suis honnête et vrai, si je suis attaché à vous et à l’État, si je suis ou non imbécile ou visionnaire?…


Au reste, Sire, j’ai peut-être tort d’insister sur cette expression de Votre Majesté, qui peut-être n’était qu’un moyen d’éluder mes instances, et de me cacher que Votre Majesté était décidée sur son choix…


Votre silence m’a donné lieu de douter si vous désirez me conserver à votre service. Je ne serais point étonné que votre confiance fût altérée, puisque M. de Maurepas, qui dit à tout le monde qu’il craint mes systèmes, aura bien pu le dire à Votre Majesté…


En vérité, je ne vous conçois pas
; on a eu beau vous dire que j’étais une tête chaude et chimérique; il me semble cependant que tout ce que je vous dis ne ressemble pas aux propos d’un sot. Il me semble que les opérations que j’ai faites, malgré les cris, malgré les résistances qu’elles ont éprouvées, ont réussi précisément comme je les avais annoncées…


Enfin, si j’ai le malheur que cette lettre m’attire la disgrâce de votre Majesté, je la supplie de m’en instruire elle-même. Dans tous les cas, je compte sur son secret.

TURGOT