Une
séance au Club des
« Cordeliers »
Les clubs furent
très actifs sous la Révolution. Celui des « Cordeliers »
était en contact avec le peuple, sur lequel ses membres demeurèrent
longtemps tout-puissants. Voici la silhouette de quelques-uns
d’entre eux, dont Danton, « la parole vibrante et
tonnante » et Marat, « l’inextinguible
fureur »…
LE premier coup d’oeil est bizarre,
inattendu. Rien de plus mêlé que cette foule, hommes bien mis,
ouvriers, étudiants, des prêtres même, des
moines ;
à cette époque, plusieurs des anciens Cordeliers viennent, au lieu
même de leur servitude, savourer la liberté. Les gens de lettres
abondent. Voyez-vous ce doucereux, l’auteur du Philinte (1), Fabre d’Églantine ;
cet autre, à tête noire, c’est le républicain Robert, journaliste.
Cette figure si vulgaire, c’est le futur Père Duchesne
(2). À côté, l’imprimeur patriote, Momoro.
Ah !
s’ils avaient tous ici connaissance de leur sort !
Mais qu’est-ce qui préside
là-bas ?
Ma foi, l’épouvante elle-même… Terrible figure que ce
Danton !
Un cyclope ?
un dieu d’en-bas ?….
Ce visage effroyablement brouillé de petite vérole, avec ses petits
yeux obscurs, a l’air d’un ténébreux volcan… Non, ce n’est pas là
un homme, c’est l’élément même du trouble ;
l’ivresse et le vertige y planent, la fatalité… Sombre génie, tu me
fais peur !
dois-tu sauver, perdre la France ?
Voyez, il a tordu sa bouche ;
toutes les vitres ont frémi :
« La parole est à Marat ! »
Quoi !
c’est là Marat ?
cette chose jaune, verte d’habits, ces yeux gris jaune, si
saillants… C’est au genre batracien qu’elle appartient à coup sûr,
plutôt qu’à l’espèce humaine. De quel marais nous arrive cette
choquante créature ?
Ses yeux pourtant
sont doux. Leur brillant, leur transparence, l’étrange façon dont
ils errent, regardent sans regarder, feraient croire qu’il y a là
un visionnaire, à la fois charlatan et dupe, s’attribuant la
seconde vue, un prophète de carrefour vaniteux, surtout crédule,
croyant tout, croyant surtout ses propres mensonges, toutes les
fictions involontaires auxquelles le porte sans cesse l’esprit
d’exagération. Le crescendo sera terrible ;
il faut qu’il trouve ou qu’il invente, que de sa cave il puisse
crier un miracle au moins par jour, qu’il mène ses abonnés
tremblants de trahison en trahison, de découverte en découverte,
d’épouvante en épouvante.

Il remercie l’assemblée. Puis, sa figure s’illumine. Grande, terrible trahison ! nouveau complot découvert… Voyez comme il est heureux de frémir et de faire frémir… Voyez comme la vaniteuse et crédule créature s’est transfigurée !… Sa peau jaune luit de sueur.
« La Fayette a fait fabriquer dans le faubourg Saint-Antoine quinze mille tabatières qui, toutes, portent son portrait… Il y a là quelque chose… Je prie les bons citoyens qui pourront s’en procurer de les briser. On y trouvera, j’en suis sûr, le mot même du grand complot. » Plusieurs rient. D’autres trouvent qu’il y a lieu de s’enquérir, que la chose en vaut la peine. Marat, se rembrunissant : « J’avais dit, il y a trois mois, qu’il y avait six cents coupables, que six cents bouts de corde en feraient l’affaire. Quelle erreur !… Nous ne nous en tirerons pas maintenant à moins de vingt mille. »
Violents applaudissements.
JULES
MICHELET, Histoire de la Révolution
française.
ce
texte a été écrit au XIXe siècle
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gratuit de Michelet,
Les femmes et la révolution
1. Comédie conçue comme une suite au Misanthrope,
de Molière.
2. Hébert, qui fondera un journal grossier et violent,
Le Père
Duchesne.
