Le paysan français au
XVIIIe siècle


Le servage n’a été aboli en France, sur le domaine royal (sauf Jura et Nivernais), qu’en 1779. Partout le paysan français demeure « taillable et corvéable à merci ». L’historien Tocqueville (1805-1859) dépeint ici le sort des privilégiés de la paysannerie d’avant la Révolution, celui des « petits propriétaires ». On jugera, par ce qu’il en dit, de la condition des moins nantis.

Imaginez-vous, je vous prie, le paysan français du dix-huitième siècle, ou plutôt celui que vous connaissez, car c’est toujours le même: sa condition a changé, mais non son humeur. Voyez-le tel que les documents l’ont dépeint, si passionnément épris de la terre qu’il consacre à l’acheter toutes ses épargnes et l’achète à tout prix.


Pour l’acquérir, il lui faut d’abord payer un droit, non au gouvernement, mais à d’autres propriétaires du voisinage (1), aussi étrangers que lui à l’administration des affaires publiques, presque aussi impuissants que lui. Il la possède enfin, il y enterre son cœur avec son grain. Ce petit coin de sol qui lui appartient en propre dans ce vaste univers, le remplit d’orgueil et d’indépendance.

Surviennent pourtant les mêmes voisins qui l’arrachent à son champ et l’obligent à venir travailler ailleurs sans salaire. Veut-il défendre sa semence contre leur gibier
? les mêmes l’en empêchent, les mêmes l’attendent au passage de la rivière pour lui demander un droit de péage. Il les retrouve au marché, où ils lui vendent le droit de vendre ses propres denrées, et quand, rentré au logis, il veut employer à son usage le reste de son blé, de ce blé qui a crû sous ses yeux et par ses mains, il ne peut le faire qu’après l’avoir envoyé moudre dans le moulin et cuire dans le four de ces mêmes hommes. C’est à leur faire des rentes que passe une partie du revenu de son petit domaine, et ces rentes sont imprescriptibles et inachetables.

Quoi qu’il fasse, il rencontre partout sur son chemin ces voisins incommodes, pour troubler son plaisir, gêner son travail, manger ses produits; et quand il a fini avec ceux-ci, d’autres, vêtus de noir (2), se présentent, qui lui prennent le plus clair de sa récolte. Figurez-vous la condition, les besoins, le caractère, les passions de cet homme, et calculez, si vous le pouvez, les trésors de haine et d’envie qui se sont amassés dans son cœur.


ALEXIS de TOCQUEVILLE, L’Ancien Régime et la Révolution.
Ce texte a été écrit au XIXe siècle
téléchargeable ici

1. Les nobles.
2. Le clergé.