
Imaginez-vous, je vous prie, le paysan français du dix-huitième siècle, ou plutôt celui que vous connaissez, car c’est toujours le même : sa condition a changé, mais non son humeur. Voyez-le tel que les documents l’ont dépeint, si passionnément épris de la terre qu’il consacre à l’acheter toutes ses épargnes et l’achète à tout prix.
Pour l’acquérir, il lui faut d’abord
payer un droit, non au gouvernement, mais à d’autres propriétaires
du voisinage (1), aussi étrangers que lui à l’administration des
affaires publiques, presque aussi impuissants que lui. Il la
possède enfin, il y enterre son cœur avec son grain. Ce petit coin
de sol qui lui appartient en propre dans ce vaste univers, le
remplit d’orgueil et d’indépendance.
Surviennent pourtant les mêmes voisins qui l’arrachent à son champ
et l’obligent à venir travailler ailleurs sans salaire. Veut-il
défendre sa semence contre leur gibier ?
les mêmes l’en empêchent, les mêmes l’attendent au passage de la
rivière pour lui demander un droit de péage. Il les retrouve au
marché, où ils lui vendent le droit de vendre ses propres denrées,
et quand, rentré au logis, il veut employer à son usage le reste de
son blé, de ce blé qui a crû sous ses yeux et par ses mains, il ne
peut le faire qu’après l’avoir envoyé moudre dans le moulin et
cuire dans le four de ces mêmes hommes. C’est à leur faire des
rentes que passe une partie du revenu de son petit domaine, et ces
rentes sont imprescriptibles et inachetables.
Quoi qu’il fasse, il rencontre partout
sur son chemin ces voisins incommodes, pour troubler son plaisir,
gêner son travail, manger ses produits ;
et quand il a fini avec ceux-ci, d’autres, vêtus de noir (2), se
présentent, qui lui prennent le plus clair de sa récolte.
Figurez-vous la condition, les besoins, le caractère, les passions
de cet homme, et calculez, si vous le pouvez, les trésors de haine
et d’envie qui se sont amassés dans son cœur.
ALEXIS
de TOCQUEVILLE,
L’Ancien Régime et la
Révolution.
Ce
texte a été écrit au XIXe siècle
téléchargeable ici
1. Les nobles.
2. Le clergé.
