La phrase française


Niveau : À partir de la classe de 3e


Observation

Une tempête sous un crâne

Jean Valjean, ancien forçat, s’est créé une nouvelle vie en devenant industriel et maire de Montreuil sur mer. Un jour, l’inspecteur Javert lui apprend qu’un vagabond, Champmathieu, passe au tribunal, accusé d’être le vrai Jean Valjean. Il est menacé du bagne à perpétuité. Le vrai Jean Valjean va-t-il se dénoncer ? Il dialogue avec sa conscience.

« Oui ! c’est cela, achève ! disait la voix. Complète ce que tu fais ! Détruis ces flambeaux ! Anéantis ces souvenirs ! Perds ce Champmathieu ! Va, c’est bien. Ainsi, c’est convenu, c’est résolu, c’est dit, voilà un homme, voilà un
vieillard qui ne sait ce qu’on lui veut, qui n’a rien fait peut-être, un innocent, dont ton nom fait tout le malheur, qui va être pris pour toi, qui va être condamné, qui va finir ses jours dans l’abjection et l’horreur ! c’est bien. Sois honnête homme, toi. Reste monsieur le maire, reste honorable et honoré, enrichis la ville, nourris des indigents, élève des orphelins, vis heureux, vertueux et admiré, et pendant ce temps-là, pendant que tu seras ici dans la joie et la lumière, il y aura quelqu’un qui portera ton nom dans l’ignominie et qui traînera ta chaîne au bagne ! Oui, c’est bien arrangé ainsi ! Ah ! misérable ! »…


Victor Hugo, Les Misérables.


Questions

1. Quelle remarque pouvez-vous faire sur la longueur, la forme des phrases et leur accumulation du début à « Va, c’est bien. » ?

2. Quels mots sont répétés dans la phrase : « Ainsi, c’est convenu… l’horreur ! » ? Donnez leur nature grammaticale.

3. Quel effet produit ces répétitions ?

4. Quelle est la nature grammaticale des groupes de mots qui complètent les deux mots en gras ?

5. Quelles remarques faites-vous sur la phrase en italiques : longueur, répétitions, structure, rythme ?


Leçon

1. L’ordre des groupes de mots dans la phrase

A. Ordre logique

Dans la phrase simple ou la proposition française, le sujet vient en tête, suivi du verbe, puis des attributs ou des compléments.
Ex. :
Un terrible cas de conscience se pose à Jean Valjean.

Les pronoms personnels compléments, quand ils ne sont pas accentués, se placent régulièrement avant le verbe.
Ex. :
Le devoir de se dénoncer le taraude.

En français moderne, l’ordre sujet, verbe, complément a une valeur logique, c’est-à-dire qu’il détermine le sens. C’est un des traits qui contribuent le plus à le séparer de l’ancien français et du latin.

En ancien français, comme en latin, l’ordre des mots était libre.


B. Mise en relief

Pour des raisons d’insistance, de cohérence du texte, ou d’équilibre ou d’harmonie, l’auteur peut donner à certains éléments de la phrase une place inaccoutumée.

• l’inversion

Le verbe, l’attribut, le complément peuvent être placés par inversion en tête de phrase :
Ex.
Vienne la nuit, sonne l’heure… (Apollinaire)
Restait cette redoutable infanterie de l’armée d’Espagne. (Bossuet)
Le long d’un clair ruisseau buvait une colombe. (La Fontaine)

L’inversion peut s’accompagner d’un pronom d’annonce ou de rappel :
Ex. :
Elle a vécu, Myrtho, la jeune Tarentine. (A. Chénier)


• le rejet en fin de phrase

Le verbe, l’attribut, le complément peuvent être rejetés en fin de phrase afin d’être fortement soulignés :
Ex. :
Ô stupeur, il finit par distinguer au fond
De ce gouffre, où le jour avec la nuit se fond,
À travers l’épaisseur d’une brume éternelle,
Dans on ne sait quelle ombre énorme,
une prunelle ! (Victor Hugo, La Conscience.)


• l’usage d’un présentatif

Le présentatif (
voici, voilà, il y a, c’est) permettent de placer en tête de phrase un mot ou un groupe de mots. Ainsi mis en relief, il échappe à la contrainte de l’ordre des mots dans la phrase canonique.
Ex. : 1.
C’est à vous que je parle, ma sœur. (Molière, Les Femmes savantes)
2.
Le bûcher effrayait par sa hauteur. Ce n’était pas seulement pour rendre l’exécution plus solennelle ; il y avait une intention : c’était afin que, le bûcher étant si haut échafaudé, le bourreau n’y atteignît que par en bas pour allumer seulement, qu’ainsi il ne pût abréger le supplice. (Jules Michelet, Jeanne d’Arc)


C. Les propositions incomplètes : les phrases sans verbe

• Dans la langue parlée, les dialogues, les propositions incomplètes sont fréquentes :

Ex. :
Au secours ! À tout de suite ! Bien dormi ? Excellent, ce café !

• dans les descriptions, l’ellipse du verbe rend la phrase plus rapide. Les notations s’imposent immédiatement à la conscience.
Ex. :
Maisonnettes ceinturées de lierre et coiffées de tuiles rouges ; basses-cours où traînent des troncs d’arbre et des socs de charrue rouillés ; jardinets plantés de soleils à grosses panses d’or ; seuils branlants ; fenêtres éborgnées ; barrières contre lesquelles les bébés appuient leurs nez crottés et leurs fronts bombés, pour regarder le train : telle était la campagne de mon enfance. (Jules Vallès)

• dans les récits, la phrase sans verbe rend le récit alerte, comme un instantané. Certaines propositions ne se rattachent à rien, restent en suspens.
Ex. : 1.
Les canots à la mer ! les femmes d’abord ! Les passagers ensuite ! L’équipage après ! (V. Hugo)
2.
« Mamette ! » Une porte qui s’ouvre, un trot de souris dans le couloir. C’était Mamette. Rien de joli comme cette petite vieille, avec son bonnet à coques… (A. Daudet)



2. Les procédés de style dans la phrase française

La langue littéraire utilise de nombreux procédés de style pour mettre certaines idées en valeur, produire des effets particuliers.

A. Les reprises, les répétitions, les effets d’insistance
Ces procédés permettent de créer un rythme, de noter une série, une accumulation de notations, d’impressions, de sensations
Ex. : [Le matou.]
Je ne veux que dormir, dormir ; serrer mes paupières sur mes beaux yeux d’oiseau nocturne, dormir n’importe où, tombé sur le flanc comme un chemineau, dormir inerte. (Colette)


B. Les accumulations, symétries et oppositions
• les accumulations de termes ou de structures grammaticales permettent de graduer des progressions,
Ex. [Nuit de sabbat.]
Galop rude, rapide, étincelant, vertigineux, surnaturel, qui saisit Pécopin, qui l’entraîna, qui l’emporta, qui faisait résonner dans son cerveau les pas du cheval comme si son crâne eût été le pavé du chemin, qui l’éblouissait comme un éclair, qui l’enivrait comme une orgie, qui l’exaspérait comme une bataille ; galop qui, par moments, devenait tourbillon, tourbillon qui parfois devenait ouragan. (V. Hugo, Le Rhin)


• Symétries et oppositions peuvent se combiner :
Ex. :
Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques
Vêtu de probité candide et de lin blanc
(V. Hugo, Booz)


C. les images

• les métaphores et comparaisons :

Ex. : 1.
La bête souple du feu a jailli d’entre les bruyères (Jean Giono)
2.
Le goût du café au lait matinal nous apporte cette vague espérance d’un beau temps qui jadis si souvent, pendant que nous le buvions dans un bol de porcelaine blanche, crémeuse et plissée, qui semblait du lait durci, se met à nous sourire dans la claire incertitude du petit jour. (M. Proust)

• les nuances :

Ex. :
Ardoisée le matin, elle [la chatte] devient pervenche à midi et s’irise de mauve, de gris perle, d’argent et d’azur comme un pigeon au soleil. Le soir, elle se fit ombre, fumée, nuage ; elle flotte impalpable et se jette, comme une écharpe transparente, au dossier d’un fauteuil. Elle glisse le long du mur comme le reflet d’un poisson nacré. (Colette)

• la personnification :

Ex. :
La nuit était veloutée et flottante. Elle claquait doucement contre les joues comme une étoffe, puis elle s’en allait avec son soupir et on l’entendait se balancer dans les arbres. (Jean Giono)


3. La phrase littéraire

Dans le style littéraire, il est possible de distinguer divers types de phrases : la phrase coupée, la phrase liée ou logique, la phrase oratoire ou périodique, la phrase affective.


A. La phrase coupée

Elle note avec précision les faits successifs. Elle souligne avec précision la succession des actions, des attitudes.
Constituée de propositions indépendantes, de propositions principales complétées par des subordonnées très courtes, elle a un rythme rapide et vif. Pour éviter la monotonie, on utilise des procédés d’inversion, de reprises, d’ellipses, d’exclamations, d’apostrophes.

Ex. : [L’amateur d’oiseaux]
Il retrouve ses oiseaux dans son sommeil ; lui-même il est oiseau, il est huppé, il gazouille, il perche ; il rêve la nuit qu’il mue ou qu’il couve. (La Bruyère, Diphile)


B. La phrase liée ou logique

Elle classe les idées, les subordonnées les unes aux autres. C’est la phrase du raisonnement et de la démonstration. Phrase ample, elle s’enrichit de subordonnées qui soulignent les causes, les conséquences, le but, les conditions, les oppositions. Elle est construite pour prouver, expliquer, mettre en valeur les arguments.
Ex. :
Zadig était trop rempli de l’idée d’Astarté pour ne pas éluder cette déclaration ; mais il alla dans l’instant trouver les chefs des tribus, leur dit ce qui s’était passé, et leur conseilla de faire une loi par laquelle il ne serait permis à une veuve de se brûler qu’après avoir entretenu un jeune homme, tête à tête, pendant une heure entière. (Voltaire).


C. La phrase oratoire ou périodique

La période est une phrase longue qui enchaîne logiquement les idées en les présentant par un ample mouvement rythmique. Elle utilise les procédés de répétition de structures syntaxiques (subordonnées) et d’accumulation.
Elle se construit autour de mots de liaison qui se répètent et qui articulent les divers éléments :

Ex. : [Quasimodo sonne les cloches de Notre-Dame.] Quand il les eut mises en branle ; quand il sentit cette grappe de loches remuer sous sa main ; quand il vit — car il ne l’entendait pas — l’octave palpitante monter et descendre sur cette échelle sonore comme un oiseau qui saute de branche en branche ; quand le diable musique, ce démon, se fut emparé du pauvre sourd, alors il redevint heureux, il oublia tout, et son cœur qui se dilatait fit épanouir son visage.
(V. Hugo, N.D. de Paris)


D. La phrase affective

Contrairement à la phrase logique, elle est désorganisée par l’émotion. Rapide, hachée, elle contient de nombreux tours exclamatifs, impératifs, des formes d’insistance, des propositions indépendantes brèves, des phrases nominales.
Chacun des groupes syntaxiques est accompagné d’un accent expressif, et précédé et suivi d’une courte pause. Il tend à devenir une phrase distincte sans lien apparent avec les autres. En réalité, la logique est celle du sentiment exprimé.

Ex. : 1.
Oh ! grand Saint Père, ce qu’il y a ! Il y a que votre mule ! mon Dieu ! Qu’allons-nous devenir ? Il y a que votre mule est montée dans le clocheton ! (A. Daudet, La Mule du Pape)

2.
Est-ce que je rêve ? Holà ! Holà ! Jean ! Holà ! Albert ! Holà ! Quelqu’un ! Ouvrez, ouvrez, ouvrez ! Hé ! le gardien, êtes-vous là ? Hé ! compagnons, venez m’ouvrir ! Mais qu’est-ce donc ? On ne m’ouvrira pas ? (A. de Musset)


4. La phrase française du XVIIe au XXe siècle


A. La phrase française au XVIIe siècle

La phrase littéraire, qu’il s’agisse de la phrase coupée ou de la période, s’est formée au cours des siècles. La phrase du XVIIe siècle est ample, grave, claire et précise. C’est une construction classique où chaque élément est sacrifié à l’ensemble.
Le style noble convient à la tragédie de Corneille et Racine ; le style coupé convient à la comédie de Molière, aux portraits de La Bruyère ou aux fables de la Fontaine ; le style oratoire, aux périodes amples et rythmées, convient aux oraisons funèbres de Bossuet.


• le style noble :

Ex. : 1.
Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants
Entrant à la lueur de nos palais brûlants,
Sur tous mes frères morts se faisant un passage,
Et de sang tout couvert échauffant le carnage.
Songe au cri des vainqueurs, songe aux cris des mourants,
Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants
. (Racine, Andromaque)


• le style coupé :

2. Phédon.
Il n’ouvre la bouche que pour répondre ; il tousse, il se mouche sous son chapeau, il crache presque sur soi et il attend qu’il soit seul pour éternuer ; ou, si cela lui arrive, c’est à l’insu de la compagnie : il n’en coûte à personne ni salut ni compliment : il est pauvre. (la Bruyère)

3.
Que diable ! toujours de l’argent ! Il semble qu’on n’ait autre chose à dire : de l’argent ! de l’argent ! de l’argent ! Ah ! ils n’ont que ce mot à la bouche : de l’argent ! Toujours parler d’argent ! Voilà leur épée de chevet ! (Molière)


• la période :

4. [Condé à Rocroi]
Le voyez-vous comme il vole, ou à la victoire, ou à la mort ? Aussitôt qu’il eut porté de rang en rang l’ardeur dont il était animé, on le vit presque en même temps pousser l’aile droite des ennemis, soutenir la nôtre ébranlée, rallier les Français à demi vaincus, mettre en fuite l’Espagnol victorieux, porter partout la terreur et étonner de ses regards étincelants ceux qui échappaient à ses coups. (Bossuet, Oraison funèbre du Prince de Condé)


B. La phrase au XVIIIe siècle

Au XVIIIe siècle, la phrase de Montesquieu, de Voltaire, est une phrase structurée, nerveuse, souvent percutante, qui s’adresse à la raison et à l’esprit. C’est une phrase brève, incisive, apte à l’ironie, ou une phrase logique, adaptée à la démonstration et à l’argumentation.
Voltaire a créé la phrase moderne, nette et expressive. Elle est devenue la phrase du journal, du roman, la phrase qui exprime des faits et expose des idées.

Ex. 1.
Ils frappent de pointe et de taille, à droite, à gauche, sur la tête, sur la poitrine ; ils reculent, ils avancent, ils se mesurent, ils se rejoignent, ils se saisissent, ils se replient comme des serpents, ils s’attaquent comme des lions ; le feu jaillit à tous moments des coups qu’ils se portent. (Voltaire, Zadig)

2.
Zadig, avec de grandes richesses, et par conséquent beaucoup d’amis, ayant de la santé, une figure aimable, un esprit juste et modéré, un cœur sincère et noble, crut qu’il pouvait être heureux. (Voltaire)

La phrase périodique peut également servir à l’argumentation :
Ex. :
J’apprends que Mademoiselle de Cléry a envoyé de Blois un panier à une bonne vieille femme, nommée Madame Le Vasseur, et si pauvre qu’elle demeure chez moi ; que ce panier contenait, entre autres choses, un pot de vingt livres de beurre ; que le tout est parvenu, je ne sais comment, dans votre cuisine ; que la bonne vieille l’ayant appris, a eu la simplicité de vous envoyer sa fille, avec la lettre d’avis, vous redemander son beurre, ou le prix qu’il a coûté, et qu’après vous être moqué d’elle, selon l’usage, vous et madame votre épouse, vous avez, pour toute réponse, ordonné à vos gens de la chasser.
(J. J. Rousseau, Lettre à M. le comte de Lastic)

• 
Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, Jean-Jacques Rousseau écrit une phrase souple, rythmée, étoffée, souvent poétique et oratoire, propre à l’expression des sensations et des sentiments.
Ex. [La promenade au bord du lac]
Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles, frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi, et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser.


C. La phrase au XIXe siècle

• La phrase française, après Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint Pierre, est apte à peindre la nature et les paysages autant que les sentiments et les réflexions de l’homme.
Le grand maître de la prose harmonieuse et musicale au début du XIXe siècle est Chateaubriand. Le rythme et l’harmonie prennent une importance essentielle. La phrase de Chateaubriand, très travaillée, au rythme ternaire, contient souvent des alexandrins.

Ex. : 1.
Le roulement du tonnerre sous les combles du château, les torrents de pluie qui tombaient en grondant sur le toit pyramidal des tours, l’éclair qui sillonnait la rue et marquait d’une flamme électrique les girouettes d’airain, excitaient mon enthousiasme (MOT, II)

2.
Je passe comme cet oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard et n’est embarrassé que du choix des ombrages… Je serai comme la nature ; je ne reconnaîtrai que celui qui alluma la flamme des soleils et qui d’un seul coup de sa main fit rouler tous les mondes.


• la phrase de Victor Hugo

Hugo revendique l’honneur d’avoir réduit l’écart entre langue écrite et langue quotidienne, et d’avoir opéré une révolution dans le vocabulaire littéraire :
Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
Plus de mot sénateur ! Plus de mot roturier !
Je fis une tempête au fond de l’encrier…


Le style de Hugo est varié, avec de beaux mouvements oratoires, un vocabulaire riche, mais parfois un peu grandiloquent.
Ex. :
Il était dans un de ces moments où les idées qu’on a dans l’esprit sont troubles. Il avait une sorte de va-et-vient obscur dans le cerveau. Ses souvenirs anciens et ses souvenirs immédiats y flottaient pêle-mêle et s’y croisaient confusément, perdant leurs formes, se grossissant démesurément, puis disparaissaient tout à coup comme dans une eau fangeuse et agitée. (Les Misérables)


• la phrase de Flaubert

Flaubert, par rapport à Hugo, marque un certain retour au classicisme. Il veut donner à la prose le rythme du vers. La place des sonorités, des mots et des coupes est l’objet d’un travail esthétique poussé.
Ex. :
En même temps qu’il passait, elle leva la tête ; il fléchit involontairement les épaules ; et, quand il se fut mis plus loin, du même côté, il la regarda. (L’Éducation sentimentale).


D. La phrase au XXe siècle

À partir du XIXe siècle, l’usage de la phrase périodique se fait plus rare, avec le déclin de l’art de l’éloquence. On assiste progressivement à une libération des contraintes de la syntaxe et à l’usage plus fréquent de la phrase affective.


• 
la phrase de Proust

Proust crée un nouveau langage qui tend à saisir les infimes ressacs de la vie intime. La prose devient poème.
Ex. : [le goût de la petite madeleine]
Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. (Du côté de chez Swann, Combray II)


 la phrase de Céline

La nouveauté de Céline a été de prêter au narrateur de ses romans une langue qui, jusqu’alors, dans les rares cas où elle avait été employée dans le roman, n’avait jamais figuré que dans les dialogues, mise dans la bouche de personnages populaires. Céline fait un usage particulier des points de suspension.

Ex. :
Au bout d’un instant, tout seul, je suis pris par les tremblements. Des mains… des jambes… de la figure… et de dedans partout… C’est une infâme cafouillade… C’est une vraie panique des rognons… On dirait que tout se décolle, que tout se débine en lambeaux… Ça trembloche comme dans une tempête, ça branle la carcasse, les dents qui chocottent… J’en peux plus !… (Mort à crédit)


• 
la phrase de Marguerite Duras

Pour Marguerite Duras, écrire est une occupation tragique, plongeant au fond d’un inconnu de soi, nourrie par la mémoire et l’oubli, proche de l’inconscient mais aussi d’un état de folie à la limite de laquelle se tient l’auteur.
Le style de Marguerite Duras a pour caractéristique essentielle de mêler les différents systèmes d’énonciation et les points de vue dans la même phrase. Ce style elliptique et allusif, qui fait une part importante à l’implicite, est d’une grande force incantatoire.

Ex. :
Il y a celle sur un banc allongée, celle nommée ici et dans les autres livres de son nom véritable, celle d’une miraculeuse beauté qu’elle, elle veut laide, oui, celle de ce nom de ciel, Hélène Lagonelle dite de Dalat. Cet autre amour d’elle, l’enfant, jamais oublié. (L’amant de la Chine du Nord)


 la phrase minimaliste

Certains écrivains du XXe siècle choisissent de bannir de la phrase tout ce qui peut paraître superflu, à éviter de joindre un adjectif au nom, un adverbe au verbe, recherchant volontairement une langue sobre et dépouillée.
Ex. :
La porte donne sur le jardin, de plain-pied. Tout au long de la maison court un trottoir de carreaux rouges très commode quand il pleut. Nous entendîmes marcher, le bruit des talons sur le carreau. Ma nièce me regarda et posa sa tasse. Je gardais la mienne dans mes mains. Il faisait nuit. (Vercors, Le silence de la mer)


Leçon publiée dans le manuel
Grammaire et expression 3e Nathan 1999