La modalisation


Observation

Les coffres-forts n’ont pas de conscience


Les banquiers suisses sont muets comme des tombes. Une qualité ou un défaut ? Pendant la Seconde Guerre mondiale, les sbires d’Adolf Hitler ont constitué un énorme trésor de guerre : de l’or par tonnes dérobé dans les banques nationales des pays envahis, volé aux familles juives ou arraché dans la bouche même des victimes des camps de la mort. Et ils ont déposé une partie du magot dans les coffres-forts helvètes d’une discrétion à toute épreuve : en Suisse, le secret bancaire — créé dans les années 30 pour protéger les avoirs des juifs allemands persécutés par le régime nazi ! — est sacro-saint. À la fin du conflit, les Alliés tirèrent l’oreille de Genève. Sans trop se faire prier, la Suisse restitua, en 1946, 336 tonnes de lingots que les vainqueurs empochèrent… sans trop se poser de questions.
Quelques années plus tard, sous la pression des organisations juives internationales et des Etats-Unis, la Confédération consentit à lâcher quelques millions de francs suisses pour dédommager la communauté israélite. Mais on sait aujourd’hui, grâce à l’ouverture récente des archives des services secrets américains et britanniques, que les banques helvètes n’ont rendu que 10 % du pécule nazi. Sans compter l’argent déposé par les victimes du génocide que leurs héritiers n’ont souvent pas pu récupérer : des dizaines de millions de dollars, selon le Congrès juif mondial. Profil bas en Suisse : le gouvernement a accepté de lever le secret bancaire pour que toute la lumière soit faite. L’enquête devrait durer de trois à cinq ans.

Science et Vie Junior N° 86, novembre 1996.


Questions

1. Quelle est la visée du texte : raconter, décrire, informer, convaincre ?

2. L’auteur de ‘article est-il grammaticalement présent dans le texte ?

3. À partir du titre de l’article, quelle hypothèse faites vous sur la position du journaliste ?

4. Relevez, dans l’ensemble du texte des signes de ponctuation qui traduisent un sentiment ? Quel peut être ce sentiment ?

5. Relevez des mots (noms, verbes, adjectifs) qui communiquent le jugement du journaliste sur les faits qu’il rapporte.

6. Quelles expressions vous paraissent ironiques ? Pourquoi ?

7. Quelle source extérieure d’information est citée par le journaliste ? Pourquoi la cite-t-il, à votre avis ?

8. Que marque le temps verbal du verbe de la dernière phrase ?


Leçon

1. Définition

La plupart des énoncés portent la marque de l’émetteur qui les produit.
L’émetteur peut ainsi communiquer ses goûts, ses sensations, ses sentiments, ses émotions, ses opinions.

La subjectivité de l’émetteur se manifeste dans tous les types de textes : narratif, descriptif, explicatif, argumentatif, autant dans les textes sociaux que dans les textes de fiction.

De nombreux indices signalent la présence de l’émetteur dans son énoncé.

On appelle modalisation l’ensemble des éléments qui précisent la position de l’émetteur à l’intérieur de son énoncé.

L’émetteur peut, par exemple :
— marquer les relations entre les interlocuteurs ;
— donner l’information comme sûre ;
— indiquer que l’information qu’il donne n’est que probable.


2. Les différentes modalités

A. la pragmatique :

Certaines modalités rendent compte des relations entre les interlocuteurs, par exemple l’obligation, la permission, le conseil, la promesse, la requête :
Ex. :
Vous êtes invité à lire ce roman.
Il vaut mieux ne pas aborder ce sujet avec Pauline.
On n’oubliera pas d’éteindre en sortant des salles.

B. la probabilité :

L’émetteur peut signaler que l’information qu’il donne n’est pas certaine, mais qu’il s’agit plutôt d’une probabilité. Les marques de probabilité sont des auxiliaires de modalité (
devoir, pouvoir), les verbes sembler, paraître, le futur antérieur à valeur modale :
Ex. :
Pierre doit arriver pour le dessert. Pierre peut avoir oublié l’heure de la réunion. Pierre aura pris froid. Cette chance paraît inespérée.

C. l’évaluation :

L’émetteur peut exprimer son jugement, positif ou négatif, sur l’information qu’il donne. Cette modalisation s’exprime par le vocabulaire employé, par certains adverbes ou groupes nominaux dont la place est libre dans la phrase, mais qui se place généralement en tête :
Ex. :
Heureusement, par bonheur, hélas, à ma grande surprise, il neige à mille mètres d’altitude.

3. Les procédés de modalisation

A. L’intonation (à l’oral), la typographie (mots en gras, en italiques, en capitales), la ponctuation (à l’écrit) peuvent souligner l’affectivité de l’émetteur.
Ex. :
Quoi ! tu me soupçonnes

B. Le vocabulaire

Il peut être mélioratif ou péjoratif :
Ex. :
les sbires d’Adolf Hitler ; c’est odieux ; ce garçon est un imbécile./ ce film est mortel, la musique est démente…

C. Certains types de phrases, en particulier les phrases exclamatives et la phrase interrogative quand elle pose de fausses questions. La place de certains groupes dans la phrase peut également renforcer la modalisation
Ex. :
Qu’est-ce qu’il mange, ton copain !
Tu me prends pour un imbécile ?

D. 
les verbes qui expriment une opinion, un jugement, une certitude, une probabilité : devoir, pouvoir, croire, imaginer, prétendre, insinuer, souligner, soutenir, jurer, certifier ;
croire, devoir
et pouvoir sont des auxiliaires de modalité : ils servent souvent à poser une modalité sur certaines actions.
Ex. :
Arnaud prétend qu’il m’a rendu son devoir la semaine dernière.
Je crois savoir qu’il a déjà invoqué une fois ce prétexte.
Vous devriez relire vos devoirs.


E. 
les adverbes : peut-être, sans doute, probablement…
Selon la place de l’adverbe dans la phrase, la modalisation n’est pas la même :
Ex. :
Sans doute qu’il a mangé des champignons vénéneux.
Il a mangé des champignons sans doute vénéneux.


F. 
certaines figures de style, en particulier celles de l’ironie : l’antiphrase, la litote, la périphrase connotée.
Ex. :
C’est du propre !/Il est si bête que même ses collègues s’en sont aperçus./Le locataire de la mairie de Paris.


4. Modalisation et mise à distance

Dans certains énoncés, l’émetteur peut signaler qu’il ne prend pas la responsabilité de l’affirmation. Il signale que le contenu de celle-ci est, au contraire, à mettre au compte d’une tierce personne.
Ex. :
D’après les derniers sondages, la cote de popularité de M. X dépasse celle de M. Y.
Selon un communiqué du palais princier, le mariage de la princesse aura lieu demain après-midi.


En plus de l’information qu’il donne, l’énoncé est marqué par une intervention de l’émetteur qui marque la distance qu’il prend vis-à-vis de l’information :
Ex. :
aux dires de l’auteur… d’après X…, à son avis, si l’on en croit…, à l’en croire… selon l’agence Reuter, à l’entendre… si je crois ce qu’on raconte… comme le disait ma grand-mère…

La modalisation peut être marquée par le conditionnel. Dans de nombreux textes scientifiques, le conditionnel marque que l’auteur fait état d’hypothèses non vérifiées, ou de théories qu’il cite ou non, et vis-à-vis desquelles il dégage sa responsabilité.
Ex. :
La destitution du président aurait lieu lors de prochain congrès.


Pour l’expression écrite

L’émetteur peut prendre des distances diverses par rapport à l’information qu’il donne : il peut rapporter le discours de quelqu’un, faire une citation, parodier, imiter.
Ex. :
Dernier Woody : mauvais Allen (titre de Libération)
Dans les textes narratifs, il est important d’attribuer clairement les paroles, les pensées et les opinions respectives des personnages.
Ex. :
Comme le dit ma voisine : « Je ne suis pas raciste, j’ai un chat siamois ».
Dans les textes d’information courante ou scientifique, dans les textes argumentatifs, il est utile de signaler clairement la thèse que l’on défend, et celle (s) que l’on réfute :
Ex. :
D’après le Comité d’Ethique, le clonage des êtres humains serait une catastrophe pour l’humanité.


Résumé

L’énoncé porte souvent des marques de l’émetteur, qui communique ses sentiments et ses opinions.
L’émetteur peut également marquer la prise de position sur l’information qu’il rapporte : signaler que l’information n’est pas sûre (marque de probabilité) ; ajouter une appréciation positive ou négative. Les procédés de modalisation sont nombreux : l’intonation (à l’oral), la typographie, la ponctuation (à l’écrit), certains types de phrase, des verbes d’opinion et de jugement, certains adverbes (peut-être, sans doute), certaines figures de style (ironie).
La prise de distance de l’émetteur vis-à-vis de son énoncé peut se faire avec le conditionnel, ou par des phrases qui citent plus ou moins précisément les sources de l’information.


Leçon publiée dans Grammaire et expression 3e Nathan