La répartition de l’information dans la phrase : thème et propos


Observation

Première rencontre


La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. Elle lui déplut, enfin. Il n’aima pas comment elle était habillée. Une étoffe qu’il n’aurait pas choisie. Il avait des idées sur les étoffes. Une étoffe qu’il avait vue sur plusieurs femmes. Cela lui fit mal augurer de celle-ci qui portait un nom de princesse d’Orient sans avoir l’air de se considérer dans l’obligation d’avoir du goût. Ses cheveux étaient ternes ce jour-là, mal tenus. Les cheveux coupés, ça demande des soins constants. Aurélien n’aurait pas pu dire si elle était blonde ou brune. Il l’avait mal regardée. Il lui en demeurait une impression vague, générale, d’ennui et d’irritation. Il se demanda même pourquoi. C’était disproportionné. Plutôt petite, pâle, je crois… Qu’elle se fût appelée Jeanne ou Marie, il n’y aurait pas repensé, après coup. Mais Bérénice. Drôle de superstition. Voilà bien ce qui l’irritait. Il y avait un vers de Racine qui l’avait hanté pendant la guerre, dans les tranchées, et plus tard, démobilisé. Un vers qu’il ne trouvait même pas un beau vers, ou enfin dont la beauté lui semblait douteuse, inexplicable, mais qui l’avait obsédé, qui l’obsédait encore :
Je demeurai longtemps errant dans Césarée…

Louis Aragon, Aurélien, © Gallimard, 1945.


Questions

1. Répondez aux questions suivantes sans faire de phrases complètes :
— Que se passe-t-il lors de la première rencontre d’Aurélien et de Bérénice ?

— Qu’est-ce qu’il n’aima pas ?

— Comment étaient ses cheveux ?

— Que se serait-il passé si elle s’était appelée Jeanne ou Marie ?

— Par quel souvenir Aurélien est-il obsédé ?

2. En tenant compte de vos réponses, relevez dans les phrases en
bleu l’information qu’elles apportent.

3. Quelle place (début ou fin de phrase) occupel’élément que vous avez relevé  ?


Leçon

1. Définitions

En français, comme dans beaucoup d’autres langues, l’ordre des éléments de la phrase joue un grand rôle.

Les éléments de la phrase occupent une place bien définie. Cependant, cette place est déterminée par l’organisation du texte, par la manière dont les informations connues et nouvelles doivent être réparties.

Ex. : 1.
Louis Aragon est l’auteur d’Aurélien.

Du point de vue de la phrase, on peut dire également :

2.
L’auteur d’Aurélien est Louis Aragon.

Du point de vue de la répartition de l’information, la phrase 1 répond à la question :

Qui est Louis Aragon ?

la phrase 2 répond à la question :
Qui est l’auteur d’Aurélien ?

La première phrase apporte une information sur Louis Aragon. La seconde phrase apporte un renseignement sur le roman
Aurélien.

On constate que la réponse qui fournit l’information demandée est placée à la fin de la phrase.

Du point de vue de l’information, on constate qu’il existe dans la phrase deux places importantes :

— la place qui est située avant le verbe, où se trouve généralement l’élément connu, à propos duquel est apportée une information nouvelle, et que l’on appelle
le thème.

— la place qui est située après le verbe, en fin de phrase, où se situe l’information nouvelle qui est apportée et que l’on appelle
le propos ;

Selon le contexte, le verbe, qui occupe la place centrale, peut appartenir au thème et au propos.


2. Le propos

En général, on peut définit le propos : c’est le dernier groupe de la phrase qui puisse constituer une réponse à une question.

Les groupes de mots constituant le propos peuvent répondre à toutes les interrogations partielles possibles :
qui ? quoi ? où ? quand ? comment ? pourquoi, de quelle manière ? par quel moyen ? dans quel but ?

Le propos fait progresser le texte en fournissant les informations nouvelles.


La place du verbe

selon la question posée, le verbe fait ou non partie du propos.
Ex. : 1.
En quelle saison Aurélien et Bérénice se rencontrent-ils ?
— Il s se rencontrent
en plein hiver.
L’information nouvelle ne comprend pas le verbe, qui fait partie de la question.

2.
Que fait Aurélien ?
— Aurélien
vend des tableaux.
L’information nouvelle inclut le verbe, qui fait ainsi partie du propos.


3. Le thème

On appelle thème l’élément de la phrase à propos duquel on apporte une information nouvelle (le propos).
Le thème précède l’information nouvelle, et se situe au début de la phrase.

Dans la phrase déclarative, c’est le GN sujet qui occupe généralement la place du thème, à la gauche du verbe principal.

En tête de phrase, il faut distinguer :
• des éléments non thématiques
— conjonctions de coordination :
or, mais, et.
— des marques de modalisation : naturellement, malheureusement, c’est-à-dire des adverbes de phrase qui expriment l’attitude de l’émetteur par rapport à son énoncé.

• des éléments thématiques :
— groupe sujet
— groupes détachés sur lesquels repose l’organisation du texte et que l’on appelle les thèmes marqués.

Quand le thème reprend une information précédemment connue, on peut considérer qu’il est connu du destinataire. Ce n’est pas toujours le cas :
• le thème peut comporter plusieurs éléments, plus ou moins connus. On distingue alors le thème principal et le thème secondaire :





4. La répartition de l’information : les transformations de la phrase

Certaines transformations de la phrase de base permettent de détacher ou de déplacer en tête de phrase, c’est-à-dire en position de thème, des éléments d’information nouvelle (le propos).

••• la forme emphatique
•• le détachement :
Le détachement en tête de phrase permet de placer un élément du propos en position de thème, de façon à le mettre en relief :



L’élément placé en position de thème est détaché par une virgule du reste de la phrase (propos), ce qui correspond à une pause à l’oral. Il est suivi d’un pronom de rappel.

• Quand le groupe détaché est l’un des constituants obligatoires de la phrase (GN sujet, complément essentiel du verbe), il est parfois introduit par un certain nombre d’expressions :
pour (à l’oral), quant à, en ce qui concerne, pour ce qui est de…)

Ces expressions permettent de mettre en valeur le thème.
Ex. :




• Quand le groupe détaché est situé en fin de phrase, le thème de la phrase est retardé. C’est le cas des phrases segmentées, fréquentes à l’oral :



•• l’expression c’est… que

La tournure c’est… que permet de mettre en relief n’importe quel élément de la phrase, sauf le verbe, c’est-à-dire de mettre en relief le propos.
Ex. :




••• La construction passive
Si l’on compare une phrase de construction active à la phrase correspondante de construction passive, on constate que les positions de thème et de propos sont inversées.
Dans la tournure passive, l’information nouvelle, considérée comme la plus importante, est apportée par le propos (complément d’agent).
Ex. :





••• La construction impersonnelle

La construction impersonnelle est caractérisée par le déplacement du sujet. le verbe se conjugue avec un indice d’impersonnel
il.

Le déplacement permet au thème de la phrase de devenir le propos, c’est-à-dire d’avoir la capacité de répondre à une question :
Ex :
Qu’est-ce qui se passe ?





5. La répartition de l’information : les effets de sens


••• Thème et présupposé

Habituellement, seul le propos d’une phrase est soumis aux règles de vérification. Il est le seul à pouvoir être nié (par l’intermédiaire du verbe), et à pouvoir être discuté.

Le thème est d’ordinaire considéré comme « posé », « présupposé », indiscutable.

La place de tel ou tel GN en position de thème facilite l’enchaînement des phrases, mais dans de nombreux cas, entraîne également une hiérarchisation des propositions : la position de thème entraîne l’accord du destinataire.

Les sondages, les slogans publicitaires, les textes argumentatifs, font un emploi systématique de ce procédé :
Ex. 1 :




On peut nier :
la vaisselle n’étincelle pas, mais on ne peut nier le présupposé : vous utilisez forcément Maic citron.

Ex. 2 :




On peut nier : si, il est pris en compte par le ministre, mais on ne peut nier que le mécontentement des enseignants soit
légitime.


Pour l’expression écrite

Dans une argumentation, pour laisser la plus grande liberté de réaction à l’interlocuteur, il faut placer l’opinion à discuter en position de propos :





L’interlocuteur peut alors nier : Non, ce n’est pas un envahissement culturel ; Non, ce n’est pas regrettable.

En revanche, si l’idée forte est placée en position de thème, l’interlocuteur est pratiquement obligé de l’admettre : nier un présupposé met en porte à faux (Vous déplacez le problème !) ou donne l’impression que l’interlocuteur devient agressif, perd son sang-froid :





De la même façon, le début de phrase complètement détaché est présenté « hors argumentation », ne faisant pas l’objet de la discussion, n’étant pas mis en question par les deux interlocuteurs.





Dans une argumentation l’interlocuteur peut se laisser entraîner à ne prêter attention qu’aux propos et à accepter les thèmes comme présupposés.


Résumé

Les éléments de la phrase occupent une place bien définie en français où l’ordre des mots est prépondérant. Cette place est conditionnée par la répartition de l’information dans la phrase.

Du point de vue de l’information, il existe deux places importantes dans la phrase :
— le thème, situé en début de phrase, où se situe l’élément connu, à propos duquel on apporte une information nouvelle.
— le propos, situé en fin de phrase, où se situe l’information nouvelle.

Certaines transformations de la phrase permettent de placer le propos en tête de phrase : la forme emphatique, la forme passive.
Le thème contient le présupposé que l’on veut faire admettre au destinataire.

Leçon publiée dans le manuel Grammaire et expression 3e Nathan 1999