Le temps et l'aspect

Niveau : à partir de la 3e

Observation

Notre tour était venu…


Les Croix de bois
est un récit de témoignage sur la Première guerre mondiale. Le narrateur et ses compagnons sont envoyés en première ligne défendre la position du mont Calvaire, ainsi surnommé parce qu’il est l’enfer du secteur. Après une nuit, l’un des soldats entend que les Allemands creusent la colline pour la faire sauter en y posant une mine.

On se coucha. Et l’on dormit. Berthier revint au petit jour ; il avait un air triste, un air soucieux qu’on ne lui connaissait pas et qui nous inquiéta tout de suite. Que savait-il ? Il écouta encore piocher, sans coller son oreille à terre, car les coups, à présent, nous parvenaient plus distincts. Nous nous sentions troublés par un pressentiment vague, une crainte confuse. Berthier releva la tête :
— L’escouade de Bréval, rassemblement.
Il nous
regarda tous, de son profond regard de brave homme, puis arrêtant ses yeux sur Bréval seul, qui, depuis sa coupure, portait un pansement autour du cou, comme un faux col, il lui dit :
— Comme vous l’aviez deviné, les Allemands creusent une mine. Le génie va peut-être venir pour faire une sape, mais la leur doit être bien trop avancée pour qu’on puisse la couper. Alors… n’est-ce pas… il est inutile que tout le monde reste ici… Vous comprenez bien ça… Alors… c’est votre escouade qui va rester, Bréval : on a tiré au sort. On va relever les deux sections qui vont se porter en deuxième ligne, et vous resterez ici avec votre escouade et des mitrailleurs… Ce n’est pas beaucoup, mais le colonel a confiance en vous, on sait que vous êtes des braves… Et puis on n’a pas d’attaque à craindre puisqu’ils creusent… D’ailleurs, leur mine n’est pas encore près d’être finie, vous n’avez pas à avoir peur… Il n’y a pas de danger, aucun danger… C’est une simple mesure de précaution…
Il
commençait à bafouiller, la gorge serrée. Son regard fit encore une fois le tour de l’escouade, cherchant nos yeux à tous. Personne ne dit rien ; seul Fouillard bredouilla :
— On pourra tout de même partir pour aller à la soupe.
— On vous l’enverra.
Les autres se turent, un peu pâles, c’est tout. Courage ? Non. Discipline. Notre tour était venu…
— On est bons, dit simplement Vieublé.

Roland Dorgelès, Les Croix de bois, Albin Michel 1919.



Questions

1. Parmi les verbes en
gras, classez ceux qui expriment :

— ce qui va se passer (point de départ)
— ce qui commence à se réaliser
— ce qui est en train de se faire
— ce qui se termine ?

2. Parmi les verbes en
italique, lisez en continu tous les verbes au passé simple, puis tous les verbes à l’imparfait. Dans quel cas la succession des actions est-elle marquée ?


Leçon

1. Le temps du verbe : date et durée

Un fait ou une action occupe toujours une certaine durée dans le temps Il peut être schématisé par un segment sur un axe :

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Telle qu’elle est exprimée à l’infinitif, l’action de venir n’est pas située dans le temps. Pour l’actualiser, il faut établir un point de repère à partir du présent MAINTENANT :
Seul le mode indicatif permet d’indiquer le temps, passé, présent ou futur.

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2. L’aspect du verbe

Deux verbes, conjugués au même temps, à la même personne, et avec le même complément, peuvent présenter des différences : l’aspect :


Dans le premier exemple, l’action n’a pas de limite ; dans le second exemple, l’action a une limite finale :
il est dehors.
La différence est exprimée ici par le sens du verbe, mais il existe, en français, d’autres manières d’exprimer l’aspect.


• Définition

L’aspect est la manière dont s’expriment le déroulement, la progression, l’accomplissement du fait ou de l’action.
Les principales oppositions d’aspect sont les suivantes : limité/non limité ; imminent (futur proche)/récent (passé proche) ; accompli/non accompli.


3. Moyens d’exprimer l’aspect

• Le sens des verbes

Certains verbes peuvent être associés à un complément de durée, par exemple
longtemps :
aimer, attendre, vivre, regarder ont un sens non limité, continu.
D’autres verbes ne peuvent être associés à un complément de durée :
naître, mourir, entrer, sortir ont un sens limité.

• Des préfixes et des suffixes

Dans quelques cas, un préfixe peut donner à un verbe un aspect limité en marquant le début de l’action :
ex. :
dormir > s’endormir ; courir > accourir.
Le préfixe
re — implique une répétition : rentrer, renvoyer, relire, redire…
Certains suffixes de verbes peuvent marquer une durée :
-oter :
clignoter, tapoter, trembloter
-ailler :
tirailler (action discontinue, répétitive)

• Des adverbes

Certains adverbes permettent d’exprimer l’aspect
— un fait répété :
souvent, de nouveau, à nouveau, parfois, de temps en temps, quelquefois
— un fait qui dure : longtemps, toujours, tout le temps, constamment, sans cesse, sans arrêt
— un fait sur le point de produire, imminent :
bientôt, sous peu, incessamment
— un fait progressif :
peu à peu, petit à petit
— un fait qui se termine : enfin, finalement, juste.

• Les auxiliaires d’aspect

D’autres nuances d’aspect sont exprimées par des verbes auxiliaires :


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Le point de repère est ici le présent.
— le futur proche est marqué par l’auxiliaire
aller, ou l’expression être sur le point de. Il donne à la fois une indication de date (le futur) et de proximité.
— le début est marqué par
commencer, ou se mettre à, ne pas tarder à., entreprendre de
— la durée (en cours) est marquée par être en train de.
— la fin est marquée par
finir, cesser de, achever de
— le passé proche (aspect récent) est marqué par venir de.


• Les temps verbaux

a. l’opposition accompli — non accompli

Un seul aspect est marqué à tous les modes par les temps verbaux :
avoir (ou être pour certains verbes) + participe passé.
Ex. :
Il a parlé et il est parti
Il avait parlé et il était parti
Il aura parlé et il sera parti…


À chaque forme simple de la conjugaison correspond une forme composée, formée de l’auxiliaire
avoir ou être au temps simple et du participe passé du verbe conjugué :
Ex. :
Je parle (action en cours)/ J’ai parlé (action accomplie)


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b. l’opposition des plans

L’opposition imparfait/passé simple est une opposition d’aspect et non une opposition de temps :
Ex.
Il regarda Bréval qui portait un pansement au cou.

— au passé simple, c’est l’ensemble du fait ou de l’action qui est envisagé dans sa globalité ;
— à l’imparfait, le fait ou l’action est envisagé sans que soient signalés son début ou sa fin.

Les valeurs de l’imparfait :

— avec un verbe de sens continu, l’imparfait (ou le présent) montre le fait ou l’action sous son aspect duratif, ce qui en fait le temps de la description :
Ex. :
La vigne-vierge rougissait la façade.

— avec un verbe de sens limité, l’imparfait (ou le présent) montre que le fait ou l’action est habituel :
Ex :
Elle allumait le poste de télévision à vingt heures.

— avec un verbe de sens limité, l’imparfait peut aussi montrer un fait ou une action en train de se produire, comme un ralenti de cinéma :
Ex. :
A la quarantième minute (à vérifier), Zidane marquait le but de la victoire.


Pour l’expression écrite :

Dans le langage des journalistes, et de certains romanciers contemporains, tels Georges Simenon, l’imparfait se développe selon une valeur pittoresque. Le plus souvent accompagné d’une indication de temps précise, l’imparfait marque une action dans son déroulement, même si cette action a été brève. L’effet produit est comparable à un ralenti de cinéma :
« On pénétrait dans le parc. On distinguait maintenait les détails du château, les fenêtres du rez-de-chaussée… »
« Maigret tâtait la table de chêne, aux angles ornés de lions sculptés. C’était la même que de son temps ! […] Gautier choisissait une bouteille dans le buffet, peut-être pour gagner du temps. […] Gautier remplissait les verres d’eau-de-vie. […] IL essuyait ses moustaches, passait dans la chambre voisine. »


Georges Simenon,
L’Affaire Saint-Fiacre, © Arthème Fayard 1959.



Résumé

L’aspect est la manière dont s’expriment le déroulement, la progression, l’accomplissement de l’action.
On peut principalement distinguer les oppositions limité/non limité ; imminent/récent ; accompli/non accompli.
L’aspect se marque soit par le sens même des verbes, soit par des préfixes et des suffixes, soit par des auxiliaires, soit par l’opposition des temps verbaux simples et des temps composés.




Leçon publiée dans le manuel Grammaire et expression 3e Nathan 1999