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Cosette et la poupée


De son vrai nom Euphrasie, Cosette est la fille naturelle de Fantine et de Tholomyès, un étudiant volage issu d’une riche famille provinciale. Fantine est abandonnée par Tholomyès. Pour subvenir aux besoins de son enfant, elle doit travailler et, pour cela, se séparer de Cosette. Dans l’urgence, elle confie naïvement sa fille à un couple d’aubergistes du village de Montfermeil, les Thénardier. Ces Thénardier vont s’avérer être des individus de la pire espèce. Ils vont être odieux avec l’enfant en la traitant comme leur domestique tout en exigeant toujours plus d’argent de Fantine qui s’est établie à Montreuil-sur-Mer, sa ville natale, et finit par être obligée de vendre ses dents, ses cheveux, se prostituer pour payer la pension de sa fille.

Devant le lit où Fantine expire, Jean Valjean, alors maire de Montreuil, fait la promesse à la morte de s’occuper de Cosette. Il va donc chez les Thénardier mais ne pourra soustraire Cosette à leurs griffes qu’en la leur achetant.


Les Misérables
Deuxième partie — Cosette
Livre 1e -2e -3e -4e -5e -6e -7e -8e
Chapitres I-II -III -IV -V-VI -VII -VIII -IX -X-XI
Livre troisième — Accomplissement de la promesse faite à la morte
Chapitre IV

Entrée en scène d’une poupée


La file de boutiques en plein vent qui partait de l’église se développait, on s’en souvient, jusqu’à l’auberge Thénardier. Ces boutiques, à cause du passage prochain des bourgeois allant à la messe de minuit, étaient toutes illuminées de chandelles brûlant dans des entonnoirs de papier, ce qui, comme le disait le maître d’école de Montfermeil attablé en ce moment chez Thénardier, faisait « un effet magique ». En revanche, on ne voyait pas une étoile au ciel.

La dernière de ces baraques, établie précisément en face de la porte des Thénardier, était une boutique de bimbeloterie, toute reluisante de clinquants, de verroteries et de choses magnifiques en fer-blanc. Au premier rang, et en avant, le marchand avait placé, sur un fond de serviettes blanches, une immense poupée haute de près de deux pieds qui était vêtue d’une robe de crêpe rose avec des épis d’or sur la tête et qui avait de vrais cheveux et des yeux en émail. Tout le jour, cette merveille avait été étalée à l’ébahissement des passants de moins de dix ans, sans qu’il se fût trouvé à Montfermeil une mère assez riche, ou assez prodigue, pour la donner à son enfant. Éponine et Azelma avaient passé des heures à la contempler, et Cosette elle-même, furtivement, il est vrai, avait osé la regarder.

Au moment où Cosette sortit, son seau à la main, si morne et si accablée qu’elle fût, elle ne put s’empêcher de lever les yeux sur cette prodigieuse poupée, vers la dame, comme elle l’appelait. La pauvre enfant s’arrêta pétrifiée. Elle n’avait pas encore vu cette poupée de près. Toute cette boutique lui semblait un palais
; cette poupée n’était pas une poupée, c’était une vision. C’étaient la joie, la splendeur, la richesse, le bonheur, qui apparaissaient dans une sorte de rayonnement chimérique à ce malheureux petit être englouti si profondément dans une misère funèbre et froide. Cosette mesurait avec cette sagacité naïve et triste de l’enfance l’abîme qui la séparait de cette poupée. Elle se disait qu’il fallait être reine ou au moins princesse pour avoir une « chose » comme cela. Elle considérait cette belle robe rose, ces beaux cheveux lisses, et elle pensait: Comme elle doit être heureuse, cette poupée-là! Ses yeux ne pouvaient se détacher de cette boutique fantastique. Plus elle regardait, plus elle s’éblouissait. Elle croyait voir le paradis. Il y avait d’autres poupées derrière la grande qui lui paraissaient des fées et des génies. Le marchand qui allait et venait au fond de sa baraque lui faisait un peu l’effet d’être le Père éternel.

Dans cette adoration, elle oubliait tout, même la commission dont elle était chargée. Tout à coup, la voix rude de la Thénardier la rappela à la réalité
: — Comment, péronnelle, tu n’es pas partie! Attends! je vais à toi! Je vous demande un peu ce qu’elle fait là! Petit monstre, va!

La Thénardier avait jeté un coup d’oeil dans la rue et aperçu Cosette en extase.

Cosette s’enfuit emportant son seau et faisant les plus grands pas qu’elle pouvait.


Victor Hugo