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Paul Arène Le fifre rouge

Paul Arène Les Mocassins

Paul Arène Nouveaux contes de Noël

Alphonse Daudet Les Trois Messes basses

LES TROIS MESSES BASSES.
conte de noël.
I
— Deux dindes truffées, Garrigou ?…
— Oui, mon révérend, deux dindes magnifiques, bourrées de truffes. J’en sais quelque chose, puisque c’est moi qui ai aidé à les remplir. On aurait dit que leur peau allait craquer en rôtissant, tellement elle était tendue…
— Jésus-Maria ! moi qui aime tant les truffes !… Donne-moi vite mon surplis, Garrigou… Et avec les dindes, qu’est-ce que tu as encore aperçu à la cuisine ?…
— Oh ! toutes sortes de bonnes choses… Depuis midi nous n’avons fait que plumer des faisans, des huppes, des gélinottes, des coqs de bruyère. La plume en volait partout… Puis de l’étang on a apporté des anguilles, des carpes dorées, des truites, des…
— Grosses comment, les truites, Garrigou ?
— Grosses comme ça, mon révérend… Énormes !…
— Oh ! Dieu ! il me semble que je les vois… As-tu mis le vin dans les burettes ?
— Oui, mon révérend, j’ai mis le vin dans les burettes… Mais dame ! il ne vaut pas celui que vous boirez tout à l’heure en sortant de la messe de minuit. Si vous voyiez cela dans la salle à manger du château, toutes ces carafes qui flambent, pleines de vins de toutes les couleurs… Et la vaisselle d’argent, les surtouts ciselés, les fleurs, les candélabres !… Jamais il ne se sera vu un réveillon pareil. Monsieur le marquis a invité tous les seigneurs du voisinage. Vous serez au moins quarante à table, sans compter le bailli ni le  tabellion… Ah ! vous êtes bien heureux d’en être, mon révérend !… Rien que d’avoir flairé ces belles dindes, l’odeur des truffes me suit partout… Meuh !…
— Allons, allons, mon enfant. Gardons-nous du péché de gourmandise, surtout la nuit de la Nativité… Va bien vite allumer les cierges et sonner le premier coup de la messe ; car voilà que minuit est proche, et il ne faut pas nous mettre en retard…
Cette conversation se tenait une nuit de Noël de l’an de grâce mil six cent et tant, entre le révérend dom Balaguère, ancien prieur des Barnabites, présentement chapelain gagé des sires de Trinquelage, et son petit clerc Garrigou, ou du moins ce qu’il croyait être le petit clerc Garrigou, car vous saurez que le diable, ce soir-là, avait pris la face ronde et les traits indécis du jeune sacristain pour mieux induire le révérend père en tentation et lui faire commettre un épouvantable péché de gourmandise. Donc, pendant que le soi-disant Garrigou (hum ! hum !) faisait à tour de bras carillonner les cloches  de la chapelle seigneuriale, le révérend achevait de revêtir sa chasuble dans la petite sacristie du château ; et, l’esprit déjà troublé par toutes ces descriptions gastronomiques, il se répétait à lui-même en s’habillant :
— Des dindes rôties… des carpes dorées… des truites grosses comme ça !…
Dehors, le vent de la nuit soufflait en éparpillant la musique des cloches, et, à mesure, des lumières apparaissaient dans l’ombre aux flancs du mont Ventoux, en haut duquel s’élevaient les vieilles tours de Trinquelage. C’étaient des familles de métayers qui venaient entendre la messe de minuit au château. Ils grimpaient la côte en chantant par groupes de cinq ou six, le père en avant, la lanterne en main, les femmes enveloppées dans leurs grandes mantes brunes où les enfants se serraient et s’abritaient. Malgré l’heure et le froid, tout ce brave peuple marchait allègrement, soutenu par l’idée qu’au sortir de la messe il y aurait, comme tous les ans, table mise pour eux en bas dans les cuisines. De temps en temps, sur la rude montée, le carrosse d’un seigneur précédé de porteurs de torches, faisait miroiter ses glaces au clair de lune, ou bien une mule trottait en agitant ses sonnailles, et à la lueur des falots enveloppés de brume, les métayers reconnaissaient leur bailli et le saluaient au passage :
— Bonsoir, bonsoir, maître Arnoton !
— Bonsoir, bonsoir, mes enfants !
La nuit était claire, les étoiles avivées de froid ; la bise piquait, et un fin grésil, glissant sur les vêtements sans les mouiller, gardait fidèlement la tradition des Noëls blancs de neige. Tout en haut de la côte, le château apparaissait comme le but, avec sa masse énorme de tours, de pignons, le clocher de sa chapelle montant dans le ciel bleu noir, et une foule de petites lumières qui clignotaient, allaient, venaient, s’agitaient à toutes les fenêtres, et ressemblaient, sur le fond sombre du bâtiment, aux étincelles courant dans des cendres de papier brûlé… Passé le pont-levis et la poterne, il fallait, pour se rendre à la chapelle, traverser  la première cour, pleine de carrosses, de valets, de chaises à porteurs, toute claire du feu des torches et de la flambée des cuisines. On entendait le tintement des tournebroches, le fracas des casseroles, le choc des cristaux et de l’argenterie remués dans les apprêts d’un repas ; par là-dessus, une vapeur tiède, qui sentait bon les chairs rôties et les herbes fortes des sauces compliquées, faisait dire aux métayers comme au chapelain, comme au bailli, comme à tout le monde :
— Quel bon réveillon nous allons faire après la messe !

II

Drelindin din !… Drelindin din !…
C’est la messe de minuit qui commence. Dans la chapelle du château, une cathédrale en miniature, aux arceaux entrecroisés, aux boiseries de chêne, montant jusqu’à hauteur des murs, les tapisseries ont été tendues, tous les cierges allumés. Et que de monde ! Et que de toilettes ! Voici d’abord, assis dans les stalles sculptées qui entourent le chœur, le sire de Trinquelage, en habit de taffetas saumon, et près de lui tous les nobles seigneurs invités. En face, sur des prie-Dieu garnis de velours, ont pris place la vieille marquise douairière dans sa robe de brocart couleur de feu et la jeune dame de Trinquelage, coiffée d’une haute tour de dentelle gaufrée à la dernière mode de la cour de France. Plus bas on voit, vêtus de noir avec de vastes perruques en pointe et des visages rasés, le bailli Thomas Arnoton et le tabellion maître Ambroy, deux notes graves parmi les soies voyantes et les damas brochés. Puis viennent les gras majordomes, les pages, les piqueurs, les intendants, dame Barbe, toutes ses clefs pendues sur le côté à un clavier d’argent fin. Au fond, sur les bancs, c’est le bas office, les servantes, les métayers avec leurs familles ; et enfin, là-bas, tout contre la porte qu’ils entr’ouvrent et referment discrètement, messieurs les marmitons qui viennent entre deux sauces  prendre un petit air de messe et apporter une odeur de réveillon dans l’église toute en fête et tiède de tant de cierges allumés.
Est-ce la vue de ces petites barrettes blanches qui donne des distractions à l’officiant ? Ne serait-ce pas plutôt la sonnette de Garrigou, cette enragée petite sonnette qui s’agite au pied de l’autel avec une précipitation infernale et semble dire tout le temps :
— Dépêchons-nous, dépêchons-nous… Plus tôt nous aurons fini, plus tôt nous serons à table.
Le fait est que chaque fois qu’elle tinte, cette sonnette du diable, le chapelain oublie sa messe et ne pense plus qu’au réveillon. Il se figure les cuisiniers en rumeur, les fourneaux où brûle un feu de forge, la buée qui monte des couvercles entr’ouverts, et dans cette buée deux dindes magnifiques, bourrées, tendues, marbrées de truffes…
Ou bien encore il voit passer des files de pages portant des plats enveloppés de vapeurs tentantes, et avec eux il entre dans la grande salle déjà prête pour le festin. Ô  délices ! voilà l’immense table toute chargée et flamboyante, les paons habillés de leurs plumes, les faisans écartant leurs ailes mordorées, les flacons couleur de rubis, les pyramides de fruits éclatants parmi les branches vertes, et ces merveilleux poissons dont parlait Garrigou (ah ! bien oui, Garrigou !) étalés sur un lit de fenouil, l’écaille nacrée comme s’ils sortaient de l’eau, avec un bouquet d’herbes odorantes dans leurs narines de monstres. Si vive est la vision de ces merveilles, qu’il semble à dom Balaguère que tous ces plats mirifiques sont servis devant lui sur les broderies de la nappe d’autel, et deux ou trois fois, au lieu de 
Dominus vobiscum ! il se surprend à dire le Benedicite. À part ces légères méprises, le digne homme débite son office très consciencieusement, sans passer une ligne, sans omettre une génuflexion ; et tout marche assez bien jusqu’à la fin de la première messe ; car vous savez que le jour de Noël le même officiant doit célébrer trois messes consécutives. 
— Et d’une ! se dit le chapelain avec un soupir de soulagement ; puis, sans perdre une minute, il fait signe à son clerc ou celui qu’il croit être son clerc, et…
Drelindin din !… Drelindin din !
C’est la seconde messe qui commence, et avec elle commence aussi le péché de dom Balaguère.
— Vite, vite, dépêchons-nous, lui crie de sa petite voix aigrelette la sonnette de Garrigou, et cette fois le malheureux officiant, tout abandonné au démon de gourmandise, se rue sur le missel et dévore les pages avec l’avidité de son appétit en surexcitation. Frénétiquement il se baisse, se relève, esquisse les signes de croix, les génuflexions, raccourcit tous ses gestes pour avoir plus tôt fini. À peine s’il étend ses bras à l’Évangile, s’il frappe sa poitrine au 
Confiteor. Entre le clerc et lui c’est à qui bredouillera le plus vite. Versets et répons se précipitent, se bousculent. Les mots à moitié prononcés, sans ouvrir la bouche, ce qui prendrait trop de temps,  s’achèvent en murmures incompréhensibles.
Oremus ps… ps… ps…
Mea culpa… pa… pa…
Pareils à des vendangeurs pressés foulant le raisin de la cuve, tous deux barbotent dans le latin de la messe, en envoyant des éclaboussures de tous les côtés.
Dom… scum !… dit Balaguère.
… Stutuo !… répond Garrigou ; et tout le temps la damnée petite sonnette est là qui tinte à leurs oreilles, comme ces grelots qu’on met aux chevaux de poste pour les faire galoper à la grande vitesse. Pensez que de ce train-là une messe basse est vite expédiée.
— Et de deux ! dit le chapelain tout essoufflé ; puis sans prendre le temps de respirer, rouge, suant, il dégringole les marches de l’autel et…
Drelindin din !… Drelindin din !…
C’est la troisième messe qui commence. Il n’y a plus que quelques pas à faire pour arriver à la salle à manger ; mais, hélas ! à mesure que le réveillon approche,  l’infortuné Balaguère se sent pris d’une folie d’impatience et de gourmandise. Sa vision s’accentue, les carpes dorées, les dindes rôties, sont là, là… Il les touche ;… il les… Oh ! Dieu !… Les plats fument, les vins embaument ; et secouant son grelot enragé, la petite sonnette lui crie :
— Vite, vite, encore plus vite !…
Mais comment pourrait-il aller plus vite ? Ses lèvres remuent à peine. Il ne prononce plus les mots… À moins de tricher tout à fait le bon Dieu et de lui escamoter sa messe… Et c’est ce qu’il fait, le malheureux !… De tentation en tentation il commence par sauter un verset, puis deux. Puis l’épître est trop longue, il ne la finit pas, effleure l’évangile, passe devant le 
Credo sans entrer, saute le Pater, salue de loin la préface, et par bonds et par élans se précipite ainsi dans la damnation éternelle, toujours suivi de l’infâme Garrigou (vade retro, Satanas !) qui le seconde avec une merveilleuse entente, lui relève sa chasuble, tourne les feuillets deux par deux, bouscule les pupitres, renverse les burettes, et sans cesse secoue la petite sonnette de plus en plus fort, de plus en plus vite.
Il faut voir la figure effarée que font tous les assistants ! Obligés de suivre à la mimique du prêtre cette messe dont ils n’entendent pas un mot, les uns se lèvent quand les autres s’agenouillent, s’asseyent quand les autres sont debout ; et toutes les phases de ce singulier office se confondent sur les bancs dans une foule d’attitudes diverses. L’étoile de Noël en route dans les chemins du ciel, là-bas, vers la petite étable, pâlit d’épouvante en voyant cette confusion…
— L’abbé va trop vite… On ne peut pas suivre, murmure la vieille douairière en agitant sa coiffe avec égarement.
Maître Arnoton, ses grandes lunettes d’acier sur le nez, cherche dans son paroissien où diantre on peut bien en être. Mais au fond, tous ces braves gens, qui eux aussi pensent à réveillonner, ne sont pas fâchés que la messe aille ce train de poste ; et quand dom Balaguère, la figure rayonnante, se  tourne vers l’assistance en criant de toutes ses forces : 
Ite, missa est, il n’y a qu’une voix dans la chapelle pour lui répondre un Deo gratias si joyeux, si entraînant, qu’on se croirait déjà à table au premier toast du réveillon.

III

Cinq minutes après, la foule des seigneurs s’asseyait dans la grande salle, le chapelain au milieu d’eux. Le château, illuminé de haut en bas, retentissait de chants, de cris, de rires, de rumeurs ; et le vénérable dom Balaguère plantait sa fourchette dans une aile de gelinotte, noyant le remords de son péché sous des flots de vin du pape et de bons jus de viandes. Tant il but et mangea, le pauvre saint homme, qu’il mourut dans la nuit d’une terrible attaque, sans avoir eu seulement le temps de se repentir ; puis, au matin, il arriva dans le ciel encore tout en  rumeur des fêtes de la nuit, et je vous laisse à penser comme il y fut reçu.
— Retire-toi de mes yeux, mauvais chrétien ! lui dit le souverain Juge, notre maître à tous. Ta faute est assez grande pour effacer toute une vie de vertu… Ah ! tu m’as volé une messe de nuit… Eh bien ! tu m’en payeras trois cents en place, et tu n’entreras en paradis que quand tu auras célébré dans ta propre chapelle ces trois cents messes de Noël en présence de tous ceux qui ont péché par ta faute et avec toi…
… Et voilà la vraie légende de dom Balaguère comme on la raconte au pays des olives. Aujourd’hui le château de Trinquelage n’existe plus, mais la chapelle se tient encore droite tout en haut du mont Ventoux, dans un bouquet de chênes verts. Le vent fait battre sa porte disjointe, l’herbe encombre le seuil ; il y a des nids aux angles de l’autel et dans l’embrasure des hautes croisées dont les vitraux coloriés ont disparu depuis longtemps. Cependant il paraît que tous les ans, à Noël, une lumière  surnaturelle erre parmi ces ruines, et qu’en allant aux messes et aux réveillons, les paysans aperçoivent ce spectre de chapelle éclairé de cierges invisibles qui brûlent au grand air, même sous la neige et le vent. Vous en rirez si vous voulez, mais un vigneron de l’endroit, nommé Garrigue, sans doute un descendant de Garrigou, m’a affirmé qu’un soir de Noël, se trouvant un peu en ribote, il s’était perdu dans la montagne du côté de Trinquelage ; et voici ce qu’il avait vu… Jusqu’à onze heures, rien. Tout était silencieux, éteint, inanimé. Soudain, vers minuit, un carillon sonna tout en haut du clocher, un vieux, vieux carillon qui avait l’air d’être à dix lieues. Bientôt, dans le chemin qui monte, Garrigue vit trembler des feux, s’agiter des ombres indécises. Sous le porche de la chapelle, on marchait, on chuchotait :
— Bonsoir, maître Arnoton !
— Bonsoir, bonsoir, mes enfants !…
Quand tout le monde fut entré, mon vigneron, qui était très brave, s’approcha doucement, et regardant par la porte cassée eut  un singulier spectacle. Tous ces gens qu’il avait vus passer étaient rangés autour du chœur, dans la nef en ruine, comme si les anciens bancs existaient encore. De belles dames en brocart avec des coiffes de dentelle, des seigneurs chamarrés du haut en bas, des paysans en jaquettes fleuries ainsi qu’en avaient nos grands-pères, tous l’air vieux, fané, poussiéreux, fatigué. De temps en temps, des oiseaux de nuit, hôtes habituels de la chapelle, réveillés par toutes ces lumières, venaient rôder autour des cierges dont la flamme montait droite et vague comme si elle avait brûlé derrière une gaze ; et ce qui amusait beaucoup Garrigue, c’était un certain personnage à grandes lunettes d’acier, qui secouait à chaque instant sa haute perruque noire sur laquelle un de ces oiseaux se tenait droit tout empêtré en battant silencieusement des ailes…
Dans le fond, un petit vieillard de taille enfantine, à genoux au milieu du chœur, agitait désespérément une sonnette sans grelot et sans voix, pendant qu’un prêtre, habillé de vieil or, allait, venait devant l’autel en récitant des oraisons dont on n’entendait pas un mot… Bien sûr c’était dom Balaguère, en train de dire sa troisième messe basse.

Alphonse Daudet
Lettres de mon moulin
Charpentier (et Fasquelle), 1887 (réimp.1895) (pp. 211-228).

François Coppée Les sabots du petit Wolff

Les sabots du petit Wolff
Il était une fois, – il y a si longtemps que tout le monde a oublié la date, – dans une ville du nord de l’Europe, – dont le nom est si difficile à prononcer que personne ne s’en souvient, – il était une fois un petit gar
on de sept ans, nommé Wolff, orphelin de père et de mère, et resté à la charge d’une vieille tante, personne dure et avaricieuse, qui n’embrassait son neveu qu’au Jour de l’An et qui poussait un grand soupir de regret chaque fois qu’elle lui servait une écuellée de soupe.
Mais le pauvre petit était d’un si bon naturel, qu’il aimait tout de m
me la vieille femme, bien qu’elle lui fit grand peur et qu’il ne pt regarder sans trembler la grosse verrue, ornée de quatre poils gris, qu’elle avait au bout du nez.
Comme la tante de Wolff était connue de toute la ville pour avoir pignon sur rue et de l’or plein un vieux bas de laine, elle n’avait pas osé envoyer son neveu à l’école des pauvres ; mais elle avait tellement chicané, pour obtenir un rabais, avec le magister chez qui le petit Wolff allait en classe, que ce mauvais pédant, vexé d’avoir un élève si mal v
tu et payant si mal, lui infligeait très souvent, et sans justice aucune, l’écriteau dans le dos et le bonnet d’ne, et excitait mme contre lui ses camarades, tous fils de bourgeois cossus, qui faisaient de l’orphelin leur souffre-douleur.
Le pauvre mignon était donc malheureux comme les pierres du chemin et se cachait dans tous les coins pour pleurer, quand arrivèrent les f
tes de Nol.
La veille du grand jour, le ma
tre d’école devait conduire tous ses élèves à la messe de minuit et les ramener chez leurs parents.
Or, comme l’hiver était très rigoureux, cette année-là, et comme, depuis plusieurs jours, il était tombé une grande quantité de neige, les écoliers vinrent tous au rendez-vous chaudement empaquetés et emmitouflés, avec bonnets de fourrure enfoncés sur les oreilles, doubles et triples vestes, gants et mitaines de tricot et bonnes grosses bottines à clous et à fortes semelles. Seul, le petit Wolff se présenta grelottant sous ses habits de tous les jours et des dimanches, et n’ayant aux pieds que des chaussons de Strasbourg dans de lourds sabots.
Ses méchants camarades, devant sa triste mine et sa dégaine de paysan, firent sur son compte mille risées ; mais l’orphelin était tellement occupé à souffler sur ses doigts et souffrait tant de ses engelures, qu’il n’y prit pas garde. – Et la bande de gamins, marchant deux par deux, magister en t
te, se mit en route pour la paroisse.
Il faisait bon dans l’église, qui était toute resplendissante de cierges allumés ; et les écoliers, excités par la douce chaleur, profitèrent du tapage de l’orgue et des chants pour bavarder à demi-voix. Ils vantaient les réveillons qui les attendaient dans leurs familles. Le fils du bourgmestre avait vu, avant de partir, une oie monstrueuse, que des truffes tachetaient de points noirs comme un léopard. Chez le premier échevin, il y avait un petit sapin dans une caisse, aux branches duquel pendaient des oranges, des sucreries et des polichinelles. Et la cuisinière du tabellion avait attaché derrière son dos, avec une épingle, les deux brides de son bonnet, ce qu’elle ne faisait que dans ses jours d’inspiration, quand elle était s
re de réussir son fameux plat sucré.
Et puis, les écoliers parlaient aussi de ce que leur apporterait le petit No
l, de ce qu’il déposerait dans leurs souliers, que tous auraient soin, bien entendu, de laisser dans la cheminée avant d’aller se mettre au lit ; – et dans les yeux de ces galopins, éveillés comme une poignée de souris, étincelait par avance la joie d’apercevoir, à leur réveil, le papier rose des sacs de pralines, les soldats de plomb rangés en bataillon dans leur bote, les ménageries sentant le bois verni et les magnifiques pantins habillés de pourpre et de clinquant.
Le petit Wolff, lui, savait bien, par expérience, que sa vieille avare de tante l’enverrait se coucher sans souper ; mais, na
vement, et certain d’avoir été, toute l’année, aussi sage et aussi laborieux que possible, il espérait que le petit Nol ne l’oublierait pas, et il comptait bien, tout à l’heure, placer sa paire de sabots dans les cendres du foyer.
La messe de minuit terminée, les fidèles s’en allèrent, impatients du réveillon, et la bande des écoliers, toujours deux par deux et suivant le pédagogue, sortit de l’église.
Or, sous le porche, assis sur un banc de pierre surmonté d’une niche ogivale, un enfant était endormi, un enfant couvert d’une robe de laine blanche, et pieds nus, malgré la froidure. Ce n’était point un mendiant, car sa robe était propre et neuve, et, près de lui, sur le sol, on voyait, liés dans une serge, une équerre, une hache, une bisaigu
, et les autres outils de l’apprenti charpentier. Éclairé par la lueur des étoiles, son visage aux yeux clos avait une expression de douceur divine, et ses longs cheveux bouclés, d’un blond roux, semblaient allumer une auréole autour de son front. Mais ses pieds d’enfant, bleuis par le froid de cette nuit cruelle de décembre, faisaient mal à voir.
Les écoliers, si bien v
tus et chaussés pour l’hiver, passèrent indifférents devant l’enfant inconnu ; quelques-uns mme, fils des plus gros notables de la ville, jetèrent sur ce vagabond un regard où se lisait tout le mépris des riches pour les pauvres, des gras pour les maigres.
Mais le petit Wolff, sortant de l’église le dernier, s’arr
ta tout ému devant le bel enfant qui dormait.
– « Hélas ! se dit l’orphelin, c’est affreux ! ce pauvre petit va sans chaussures par un temps si rude... Mais, ce qui est encore pis, il n’a m
me pas, ce soir, un soulier ou un sabot à laisser devant lui, pendant son sommeil, afin que le petit Nol y dépose de quoi soulager sa misère ! »
Et, emporté par son bon coeur, Wolff retira le sabot de son pied droit, le posa devant l’enfant endormi, et, comme il put, tant
t à cloche-pied, tantt boitillant et mouillant son chausson dans la neige, il retourna chez sa tante.
– « Voyez le vaurien ! s’écria la vieille, pleine de fureur au retour du déchaussé. Qu’as-tu fait de ton sabot, petit misérable ? »
Le petit Wolff ne savait pas mentir, et bien qu’il grelott
t de terreur en voyant se hérisser les poils gris sur le nez de la mégère, il essaya, tout en balbutiant, de conter son aventure.
Mais la vieille avare partit d’un effrayant éclat de rire.
– « Ah ! monsieur se déchausse pour les mendiants ! Ah ! monsieur dépareille sa paire de sabots pour un va-nu-pieds !... Voilà du nouveau, par exemple !... Eh bien, puisqu’il en est ainsi, je vais laisser dans la cheminée le sabot qui te reste, et le petit No
l y mettra cette nuit, je t’en réponds, de quoi te fouetter à ton réveil... Et tu passeras la journée de demain à l’eau et au pain sec... Et nous verrons bien si, la prochaine fois, tu donnes encore tes chaussures au premier vagabond venu ! »
Et la méchante femme, après avoir donné au pauvre petit une paire de soufflets, le fit grimper dans la soupente où se trouvait son galetas. Désespéré, l’enfant se coucha dans l’obscurité et s’endormit bient
t sur son oreiller trempé de larmes.
Mais, le lendemain matin, quand la vieille, réveillée par le froid et secouée par son catarrhe, descendit dans sa salle basse, –
merveille ! – elle vit la grande cheminée pleine de jouets étincelants, de sacs de bonbons magnifiques, de richesses de toutes sortes ; et, devant ce trésor, le sabot droit, que son neveu avait donné au petit vagabond, se trouvait à cté du sabot gauche, qu’elle avait mis là, cette nuit mme, et où elle se disposait à planter une poignée de verges.
Et, comme le petit Wolff, accouru aux cris de sa tante, s’extasiait ingénument devant les splendides présents de No
l, voilà que de grands rires éclatèrent au dehors. La femme et l’enfant sortirent pour savoir ce que cela signifiait, et virent toutes les commères réunies autour de la fontaine publique. Que se passait-il donc ? Oh ! une chose bien plaisante et bien extraordinaire ! Les enfants de tous les richards de la ville, ceux que leurs parents voulaient surprendre par les plus beaux cadeaux, n’avaient trouvé que des verges dans leurs souliers.
Alors, l’orphelin et la vieille femme, songeant à toutes les richesses qui étaient dans leur cheminée, se sentirent pleins d’épouvante. Mais, tout à coup, on vit arriver M. le curé, la figure bouleversée. Au-dessus du banc placé près de la porte de l’église, à l’endroit m
me où, la veille, un enfant, vtu d’une robe blanche et pieds nus, malgré le grand froid, avait posé sa tte ensommeillée, le prtre venait de voir un cercle d’or, incrusté dans les vieilles pierres.
Et tous se signèrent dévotement, comprenant que ce bel enfant endormi, qui avait auprès de lui des outils de charpentier, était Jésus de Nazareth en personne, redevenu pour une heure tel qu’il était quand il travaillait dans la maison de ses parents, et ils s’inclinèrent devant ce miracle que le bon Dieu avait voulu faire pour récompenser la confiance et la charité d’un enfant.

Charles Dickens Un conte de Noël

Un soir de Noël, Scrooge, vieil homme d'affaires avare et cupide, a une hallucination en rentrant chez lui : il voit le fantôme de Jacob Marley, son associé décédé des années auparavant, dans le marteau de la porte. Sans s'inquiéter outre mesure de cette «sottise», Scrooge s'apprête à se mettre au lit lorsque la sonnette qui servait autrefois à appeler les domestiques se met à tinter. Or, cette sonnette aboutit à une pièce condamnée depuis bien longtemps, et personne n'a donc pu en tirer la ficelle...

Voici le conte de Noël le plus connu de l'auteur, une belle histoire à lire au coin du feu, chaque année, juste avant Noël...

http://www.ebooksgratuits.com/pdf/dickens_cantique_de_noel.pdf

Guy de Maupassant Conte de Noël

Guy de Maupassant, Conte de Noël

L e docteur Bonenfant cherchait dans sa mémoire, répétant à
mi-voix : « Un souvenir de Noël ?… Un souvenir de Noël ? … »

Et tout à coup, il s’écria :

— Mais si, j’en ai un, et un bien étrange encore ; c’est une histoire fantastique.
J’ai vu un miracle ! Oui, Mesdames, un miracle, la nuit de Noël.
Cela vous étonne de m’entendre parler ainsi, moi qui ne crois guère à rien. Et
pourtant, j’ai vu un miracle ! Je l’ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu, ce
qui s’appelle vu.

En ai-je été fort surpris ? non pas ; car si je ne crois point à vos croyances, je
crois à la foi, et je sais qu’elle transporte les montagnes. Je pourrais citer bien
des exemples ; mais je vous indignerais et je m’exposerais aussi à amoindrir
l’effet de mon histoire.

Je vous avouerai d’abord que si je n’ai pas été convaincu et converti par ce que
j’ai vu, j’ai été du moins fort ému, et je vais tâcher de vous dire la chose
naïvement, comme si j’avais une crédulité d’Auvergnat.

J’étais alors médecin de campagne, habitant le bourg de Rolleville, en pleine
Normandie.

L’hiver, cette année-là, fut terrible. Dès la fin de novembre, les neiges
arrivèrent après une semaine de gelées. On voyait de loin les gros nuages
venir du nord ; et la blanche descente des flocons commença.

En une nuit, toute la plaine fut ensevelie.

Les fermes, isolées dans leurs cours carrées, derrière leurs rideaux de grands
arbres poudrés de frimas, semblaient s’endormir sous l’accumulation de cette
mousse épaisse et légère.

Aucun bruit ne traversait plus la campagne immobile. Seuls les corbeaux, par
bandes, décrivaient de longs festons dans le ciel, cherchant leur vie
inutilement, s’abattant tous ensemble sur les champs livides et piquant la
neige de leurs grands becs.

On n’entendait rien que le glissement vague et continu de cette poussière
gelée tombant toujours.

Cela dura huit jours pleins, puis l’avalanche s’arrêta. La terre avait sur le dos
un manteau épais de cinq pieds.

Et, pendant trois semaines ensuite, un ciel, clair comme un cristal bleu le jour,
et, la nuit, tout semé d’étoiles qu’on aurait crues de givre, tant le vaste espace
était rigoureux, s’étendit sur la nappe unie, dure et luisante des neiges.

La plaine, les haies, les ormes des clôtures, tout semblait mort, tué par le
froid. Ni hommes ni bêtes ne sortaient plus : seules les cheminées des
chaumières en chemise blanche révélaient la vie cachée, par les minces filets
de fumée qui montaient droit dans l’air glacial.

De temps en temps on entendait craquer les arbres, comme si leurs membres
de bois se fussent brisés sous l’écorce ; et, parfois, une grosse branche se
détachait et tombait, l’invincible gelée pétrifiant la sève et cassant les fibres.

Les habitations semées çà et là par les champs semblaient éloignées de cent
lieues les unes des autres. On vivait comme on pouvait. Seul, j’essayais d’aller
voir mes clients les plus proches, m’exposant sans cesse à rester enseveli dans
quelque creux.

Je m’aperçus bientôt qu’une terreur mystérieuse planait sur le pays. Un tel
fléau, pensait-on, n’était point naturel. On prétendit qu’on entendait des voix la
nuit, des sifflements aigus, des cris qui passaient.

Ces cris et ces sifflements venaient sans aucun doute des oiseaux émigrants
qui voyagent au crépuscule, et qui fuyaient en masse vers le sud. Mais allez
donc faire entendre raison à des gens affolés. Une épouvante envahissait les
esprits et on s’attendait à un événement extraordinaire.

La forge du père Vatinel était située au bout du hameau d’Épivent, sur la
grande route, maintenant invisible et déserte. Or, comme les gens manquaient
de pain, le forgeron résolut d’aller jusqu’au village. Il resta quelques heures à
causer dans les six maisons qui forment le centre du pays, prit son pain et des
nouvelles, et un peu de cette peur épandue sur la campagne.

Et il se remit en route avant la nuit.

Tout à coup, en longeant une haie, il crut voir un œuf sur la neige ; oui, un
œuf, déposé là, tout blanc comme le reste du monde. Il se pencha, c’était un
œuf en effet. D’où venait-il ? Quelle poule avait pu sortir du poulailler et venir
pondre en cet endroit ? Le forgeron s’étonna, ne comprit pas ; mais il ramassa
l’œuf et le porta à sa femme.

— Tiens, la maîtresse, v’là un œuf que j’ai trouvé sur la route !
La femme hocha la tête : — Un œuf sur la route ? Par ce temps-ci, t’es soûl,
bien sûr ?

— Mais non, la maîtresse, même qu’il était au pied d’une haie, et encore
chaud, pas gelé. Le v’là, j’me l’ai mis sur l’estomac pour qui n’refroidisse pas.
Tu le mangeras pour ton dîner.
L’œuf fut glissé dans la marmite où mijotait la soupe, et le forgeron se mit à
raconter ce qu’on disait par la contrée.

La femme écoutait, toute pâle.

— Pour sûr, que j’en ai entendu, des sifflets, l’autre nuit, même qu’ils
semblaient v’nir de la cheminée.
On se mit à table, on mangea la soupe d’abord, puis, pendant que le mari
étendait du beurre sur son pain, la femme prit l’œuf et l’examina d’un œil
méfiant.

— Si y avait qué que chose dans c’t’oeuf ?
— Qué que tu veux qu’y ait ?
— J’sais ti, mé ?
— Allons, mange-le, et fais pas la bête.
Elle ouvrit l’œuf. Il était comme tous les œufs, et bien frais.

Elle se mit à le manger en hésitant, le goûtant, le laissant, le reprenant. Le
mari disait :

— Eh bien ! qué goût qu’il a, c’t’oeuf ?
Elle ne répondait pas, et elle acheva de l’avaler ; puis, soudain elle planta sur
son homme des yeux fixes, hagards, affolés ; leva les bras, les tordit et,
convulsée de la tête aux pieds, roula par terre en poussant des cris horribles.

Toute la nuit elle se débattit en des spasmes épouvantables, secouée de
tremblements effrayants, déformée par de hideuses convulsions. Le forgeron,
impuissant à la tenir, fut obligé de la lier.

Et elle hurlait sans repos, d’une voix infatigable :

— J’l’ai dans l’corps ! J’l’ai dans l’corps !
Je fus appelé le lendemain. J’ordonnai tous les calmants connus sans obtenir le
moindre résultat. Elle était folle.

Alors, avec une incroyable rapidité, malgré l’obstacle des hautes neiges, la
nouvelle, une nouvelle étrange, courut de ferme en ferme : « La femme au
forgeron qu’est possédée ! » Et on venait de partout, sans oser pénétrer dans
la maison ; on écoutait de loin ses cris affreux poussés d’une voix si forte
qu’on ne les aurait pas crus d’une créature humaine.

Le curé du village fut prévenu. C’était un vieux prêtre naïf. Il accourut en
surplis comme pour administrer un mourant et il prononça, en étendant les
mains, les formules d’exorcisme, pendant que quatre hommes maintenaient
sur un lit la femme écumante et tordue.

Mais l’esprit ne fut point chassé.

Et la Noël arriva sans que le temps eût changé.

La veille au matin, le prêtre vint me trouver :

— J’ai envie, dit-il, de faire assister à l’office de cette nuit cette malheureuse.
Peut-être Dieu fera-t-il un miracle en sa faveur, à l’heure même où il naquit
d’une femme.
Je répondis au curé :

— Je vous approuve absolument, Monsieur l’abbé. Si elle a l’esprit frappé par la cérémonie sacrée (et rien n’est plus propice à l’émouvoir), elle peut être sauvée sans autre remède.

Le vieux prêtre murmura :

— Vous n’êtes pas croyant, docteur, mais aidez-moi, n’est-ce pas ? Vous vous
chargez de l’amener ?
Et je lui promis mon aide.

Le soir vint, puis la nuit ; et la cloche de l’église se mit à sonner, jetant sa voix
plaintive à travers l’espace morne, sur l’étendue blanche et glacée des neiges.

Des êtres noirs s’en venaient lentement, par groupes, dociles au cri d’airain du
clocher. La pleine lune éclairait d’une lueur vive et blafarde tout l’horizon,
rendait plus visible la pâle désolation des champs.

J’avais pris quatre hommes robustes et je me rendis à la forge.

La Possédée hurlait toujours, attachée à sa couche. On la vêtit proprement
malgré sa résistance éperdue, et on l’emporta.

L’église était maintenant pleine de monde, illuminée et froide ; les chantres
poussaient leurs notes monotones ; le serpent ronflait ; la petite sonnette de
l’enfant de chœur tintait, réglant les mouvements des fidèles.

J’enfermai la femme et ses gardiens dans la cuisine du presbytère, et j’attendis
le moment que je croyais favorable.

Je choisis l’instant qui suit la communion. Tous les paysans, hommes et
femmes, avaient reçu leur Dieu pour fléchir sa rigueur. Un grand silence planait
pendant que le prêtre achevait le mystère divin.

Sur mon ordre, la porte fut ouverte et mes quatre aides apportèrent la folle.

Dès qu’elle aperçut les lumières, la foule à genoux, le chœur en feu et le
tabernacle doré, elle se débattit d’une telle vigueur qu’elle faillit nous échapper,
et elle poussa des clameurs si aiguës qu’un frisson d’épouvante passa dans
l’église ; toutes les têtes se relevèrent ; des gens s’enfuirent.

Elle n’avait plus la forme d’une femme, crispée et tordue en nos mains, le
visage contourné, les yeux fous.

On la traîna jusqu’aux marches du chœur et puis on la tint fortement accroupie à terre.
Le prêtre s’était levé ; il attendait. Dès qu’il la vit arrêtée, il prit en ses mains
l’ostensoir ceint de rayons d’or, avec l’hostie blanche au milieu, et, s’avançant de quelques pas, il l’éleva de ses deux bras tendus au-dessus de sa tête, le présentant aux regards égarés de la Démoniaque.
Elle hurlait toujours, l’œil fixé, tendu sur cet objet rayonnant.
Et le prêtre demeurait tellement immobile qu’on l’aurait pris pour une statue.
Et cela dura longtemps, longtemps.
La femme semblait saisie de peur, fascinée ; elle contemplait fixement l’ostensoir, secouée encore de tremblements terribles, mais passagers, et criant toujours, mais d’une voix moins déchirante.

Et cela dura encore longtemps.
On eût dit qu’elle ne pouvait plus baisser les yeux, qu’ils étaient rivés sur l’hostie ; et elle ne faisait plus que gémir ; et son corps roidi s’amollissait, s’affaissait.


Toute la foule était prosternée le front par terre.
La Possédée maintenant baissait rapidement les paupières, puis les relevait
aussitôt, comme impuissante à supporter la vue de son Dieu. Elle s’était tue.
Et puis soudain, je m’aperçus que ses yeux demeuraient clos. Elle dormait du sommeil des somnambules, hypnotisée, pardon, vaincue par la contemplation
persistante de l’ostensoir aux rayons d’or, terrassée par le Christ victorieux.
On l’emporta, inerte, pendant que le prêtre remontait vers l’autel.
L’assistance bouleversée entonna un Te Deum d’actions de grâces.
Et la femme du forgeron dormit quarante heures de suite, puis se réveilla sans aucun souvenir de la possession ni de la délivrance.
Voilà, Mesdames, le miracle que j’ai vu.

Le docteur Bonenfant se tut, puis ajouta d’une voix contrariée :

— Je n’ai pu refuser de l’attester par écrit.

Hans Christian Andersen La petite fille aux allumettes

Hans Christian Andersen, La petite fille aux allumettes


Il faisait effroyablement froid ; il neigeait depuis le matin ; il faisait déjà sombre ; le soir approchait, le soir du dernier jour de l'année. Au milieu des rafales, par ce froid glacial, une pauvre petite fille marchait dans la rue : elle n'avait rien sur la tête, elle était pieds nus. Lorsqu'elle était sortie de chez elle le matin, elle avait eu de vieilles pantoufles beaucoup trop grandes pour elle. Aussi les perdit-elle lorsqu'elle eut à se sauver devant une file de voitures ; les voitures passées, elle chercha après ses chaussures ; un méchant gamin s'enfuyait emportant en riant l'une des pantoufles ; l'autre avait été entièrement écrasée.


Voilà la malheureuse enfant n'ayant plus rien pour abriter ses pauvres petits petons. Dans son vieux tablier, elle portait des allumettes : elle en tenait à la main un paquet. Mais, ce jour, la veille du nouvel an, tout le monde était affairé ; par cet affreux temps, personne ne s'arrêtait pour considérer l'air suppliant de la petite qui faisait pitié. La journée finissait, et elle n'avait pas encore vendu un seul paquet d'allumettes. Tremblante de froid et de faim, elle se traînait de rue en rue.


Des flocons de neige couvraient sa longue chevelure blonde. De toutes les fenêtres brillaient des lumières : de presque toutes les maisons sortait une délicieuse odeur, celle de l'oie, qu'on rôtissait pour le festin du soir : c'était la Saint-Sylvestre. Cela, oui, cela lui faisait arrêter ses pas errants.


Enfin, après avoir une dernière fois offert en vain son paquet d'allumettes, l'enfant aperçoit une encoignure entre deux maisons, dont l'une dépassait un peu l'autre. Harassée, elle s'y assied et s'y blottit, tirant à elle ses petits pieds : mais elle grelotte et frissonne encore plus qu'avant et cependant elle n'ose rentrer chez elle. Elle n'y rapporterait pas la plus petite monnaie, et son père la battrait.


L'enfant avait ses petites menottes toutes transies.»Si je prenais une allumette, se dit-elle, une seule pour réchauffer mes doigts ?» C'est ce qu'elle fit. Quelle flamme merveilleuse c'était ! Il sembla tout à coup à la petite fille qu'elle se trouvait devant un grand poêle en fonte, décoré d'ornements en cuivre. La petite allait étendre ses pieds pour les réchauffer, lorsque la petite flamme s'éteignit brusquement : le poêle disparut, et l'enfant restait là, tenant en main un petit morceau de bois à moitié brûlé.


Elle frotta une seconde allumette : la lueur se projetait sur la muraille qui devint transparente. Derrière, la table était mise : elle était couverte d'une belle nappe blanche, sur laquelle brillait une superbe vaisselle de porcelaine. Au milieu, s'étalait une magnifique oie rôtie, entourée de compote de pommes : et voilà que la bête se met en mouvement et, avec un couteau et une fourchette fixés dans sa poitrine, vient se présenter devant la pauvre petite. Et puis plus rien : la flamme s'éteint.


L'enfant prend une troisième allumette, et elle se voit transportée près d'un arbre de Noël, splendide. Sur ses branches vertes, brillaient mille bougies de couleurs : de tous côtés, pendait une foule de merveilles. La petite étendit la main pour saisir la moins belle : l'allumette s'éteint. L'arbre semble monter vers le ciel et ses bougies deviennent des étoiles : il y en a une qui se détache et qui redescend vers la terre, laissant une traînée de feu.


«Voilà quelqu'un qui va mourir» se dit la petite. Sa vieille grand-mère, le seul être qui l'avait aimée et chérie, et qui était morte il n'y avait pas longtemps, lui avait dit que lorsqu'on voit une étoile qui file, d'un autre côté une âme monte vers le paradis. Elle frotta encore une allumette : une grande clarté se répandit et, devant l'enfant, se tenait la vieille grand-mère.


- Grand-mère, s'écria la petite, grand-mère, emmène-moi. Oh ! tu vas me quitter quand l'allumette sera éteinte : tu t'évanouiras comme le poêle si chaud, le superbe rôti d'oie, le splendide arbre de Noël. Reste, je te prie, ou emporte-moi.


Et l'enfant alluma une nouvelle allumette, et puis une autre, et enfin tout le paquet, pour voir la bonne grand-mère le plus longtemps possible. La grand-mère prit la petite dans ses bras et elle la porta bien haut, en un lieu où il n'y avait plus ni de froid, ni de faim, ni de chagrin : c'était devant le trône de Dieu.



Le lendemain matin, cependant, les passants trouvèrent dans l'encoignure le corps de la petite ; ses joues étaient rouges, elle semblait sourire ; elle était morte de froid, pendant la nuit qui avait apporté à tant d'autres des joies et des plaisirs. Elle tenait dans sa petite main, toute raidie, les restes brûlés d'un paquet d'allumettes.


- Quelle sottise ! dit un sans-coeur. Comment a-t-elle pu croire que cela la réchaufferait ? D'autres versèrent des larmes sur l'enfant ; c'est qu'ils ne savaient pas toutes les belles choses qu'elle avait vues pendant la nuit du nouvel an, c'est qu'ils ignoraient que, si elle avait bien souffert, elle goûtait maintenant dans les bras de sa grand-mère la plus douce félicité.

Hans Christian Andersen Le Bonhomme de neige

Le Bonhomme de neige

Quel beau froid il fait aujourd’hui ! dit le Bonhomme de neige. Tout mon corps en craque de plaisir. Et ce vent cinglant, comme il vous fouette
agréablement ! Puis, de l’autre côté, ce globe de feu qui me regarde tout béat !
Il voulait parler du soleil qui disparaissait à ce moment.

- Oh ! il a beau faire, il ne m’éblouira pas ! Je ne lâcherai pas encore mes deux escarboucles.

Il avait, en effet, au lieu d’yeux, deux gros morceaux de charbon de terre brillant et sa bouche était faite d’un vieux râteau, de telle façon qu’on voyait toutes ses dents. Le bonhomme de neige était né au milieu des cris de joie des enfants.

Le soleil se coucha, la pleine lune monta dans le ciel ; ronde, et grosse, claire et belle, elle brillait au noir firmament.

- Ah ! le voici qui réapparaît de l’autre côté, dit le Bonhomme de neige.

Il pensait que c’était le soleil qui se montrait de nouveau.

- Maintenant, je lui ai fait atténuer son éclat. Il peut rester suspendu là-haut et paraître brillant ; du moins, je peux me voir moi-même. Si seulement je savais ce qu’il faut faire pour bouger de place ! J’aurais tant de plaisir à me remuer un peu ! Si je le pouvais, j’irais tout de suite me promener sur la glace et faire des glissades, comme j’ai vu faire aux enfants. Mais je ne peux pas courir.

- Ouah ! ouah ! aboya le chien de garde.

Il ne pouvait plus aboyer juste et était toujours enroué, depuis qu’il n’était plus chien de salon et n’avait plus sa place sous le poêle.

- Le soleil t’apprendra bientôt à courir. Je l’ai bien vu pour ton prédécesseur, pendant le dernier hiver. Ouah ! ouah !

- Je ne te comprends pas, dit le Bonhomme de neige. C’est cette boule, là-haut (il voulait dire la lune), qui m’apprendra à courir ? C’est moi plutôt qui l’ai fait filer en la regardant fixement, et maintenant elle ne nous revient que timidement par un autre côté.

- Tu ne sais rien de rien, dit le chien ; il est vrai aussi que l’on t’a construit depuis peu. Ce que tu vois là, c’est la lune ; et celui qui a disparu, c’est le soleil. Il reviendra demain et, tu peux m’en croire, il saura t’apprendre à courir dans le fossé. Nous allons avoir un changement de temps. Je sens cela à ma patte gauche de derrière. J’y ai des élancements et des picotements très forts.

- Je ne le comprends pas du tout, se dit à lui-même le Bonhomme de neige, mais j’ai le pressentiment qu’il m’annonce quelque chose de désagréable. Et
puis, cette boule qui m’a regardé si fixement avant de disparaître, et qu’il appelle le soleil, je sens bien qu’elle aussi n’est pas mon amie.

- Ouah ! ouah ! aboya le chien en tournant trois fois sur lui-même.

Le temps changea en effet. Vers le matin, un brouillard épais et humide se répandit sur tout le pays, et, un peu avant le lever du soleil, un vent glacé se leva, qui fit redoubler la gelée. Quel magnifique coup d’oeil, quand le soleil parut ! Arbres et bosquets étaient couverts de givre et toute la contrée ressemblait à une forêt de blanc corail. C’était comme si tous les rameaux étaient couverts de blanches fleurs brillantes.

Les ramifications les plus fines, et que l’on ne peut remarquer en été, apparaissaient maintenant très distinctement. On eût dit que chaque branche jetait un éclat particulier,c’était d’un effet éblouissant. Les bouleaux s’inclinaient mollement au souffle du vent ; il y avait en eux de la vie comme les arbres en ont en plein été. Quand le soleil vint à briller au milieu de cette splendeur incomparable, il sembla que des éclairs partaient de toutes parts, et que le vaste manteau de neige qui couvrait la terre ruisselait de diamants étincelants.

-Quel spectacle magnifique ! s’écria une jeune fille qui se promenait dans le jardin avec un jeune homme. Ils s’arrêtèrent près du Bonhomme de neige et regardèrent les arbres qui étincelaient. Même en été, on ne voit rien de plus beau !

- Surtout on ne peut pas rencontrer un pareil gaillard ! répondit le jeune homme en désignant le Bonhomme de neige. Il est parfait !

- Qui était-ce ? demanda le Bonhomme de neige au chien de garde. Toi qui es depuis si longtemps dans la cour, tu dois certainement les connaître ?

- Naturellement ! dit le chien. Elle m’a si souvent caressé, et lui m’a donné tant d’os à ronger. Pas de danger que je les morde !

- Mais qui sont-ils donc ?

- Des fiancés, répondit le chien. Ils veulent vivre tous les deux dans la même niche et y ronger des os ensemble. Ouah! ouah !

- Est-ce que ce sont des gens comme toi et moi ?

- Ah ! mais non ! dit le chien. Ils appartiennent à la famille des maîtres ! Je connais tout ici dans cette cour ! Oui, il y a un temps où je n’étais pas dans la cour, au froid et à l’attache pendant que souffle le vent glacé. Ouah ! ouah !

- Moi, j’adore le froid ! dit le Bonhomme de neige. Je t’en prie, raconte. Mais tu pourrais bien faire moins de bruit avec ta chaîne. Cela m’écorche les oreilles.

- Ouah ! ouah ! aboya le chien. J’ai été jeune chien, gentil et mignon, comme on me le disait alors. J’avais ma place sur un fauteuil de velours dans le château, parfois même sur le giron des maîtres. On m’embrassait sur le museau, et on m’époussetait les pattes avec un mouchoir brodé. On m’appelait « Chéri ». Mais je devins grand, et l’on me donna à la femme de ménage.

J’allai demeurer dans le cellier ; tiens ! d’où tu es, tu peux en voir l’intérieur.

Dans cette chambre, je devins le maître ; oui, je fus le maître chez la femme de ménage. C’était moins luxueux que dans les appartements du dessus, mais ce n’en était que plus agréable. Les enfants ne venaient pas constamment me tirailler et me tarabuster comme là-haut. Puis j’avais un coussin spécial, et je me chauffais à un bon poêle, la plus belle invention de notre siècle, tu peux m’en croire. Je me glissais dessous et l’on ne me voyait plus. Tiens ! j’en rêve encore.

- Est-ce donc quelque chose de si beau qu’un poêle ? reprit le Bonhomme de neige après un instant de réflexion.

- Non, non, tout au contraire ! C’est tout noir, avec un long cou et un cercle en cuivre. Il mange du bois au point que le feu lui en sort par la bouche. Il faut se mettre au-dessus ou au-dessous, ou à côté, et alors, rien de plus agréable. Du reste, regarde par la fenêtre, tu l’apercevras.

Le Bonhomme de neige regarda et aperçut en effet un objet noir, reluisant, avec un cercle en cuivre, et par-dessous lequel le feu brillait. Cette vue fit sur lui une impression étrange, qu’il n’avait encore jamais éprouvée, mais que tous les hommes connaissent bien.

- Pourquoi es-tu parti de chez elle ? demanda le Bonhomme de neige.

Il disait : elle, car, pour lui, un être si aimable devait être du sexe féminin.

- Comment as-tu pu quitter ce lieu de délices ?

- Il le fallait bon gré mal gré, dit le chien. On me jeta dehors et on me mit à l’attache, parce qu’un jour je mordis à la jambe le plus jeune des fils de la maison qui venait de me prendre un os. Les maîtres furent très irrités, et l’on m’envoya ici à l’attache. Tu vois, avec le temps, j’y ai perdu ma voix. J’aboie très mal.

Le chien se tut. Mais le Bonhomme de neige n’écoutait déjà plus ce qu’il lui disait. Il continuait à regarder chez la femme de ménage, où le poêle était
posé.

- Tout mon être en craque d’envie, disait-il. Si je pouvais entrer ! Souhait bien innocent, tout de même ! Entrer, entrer, c’est mon voeu le plus cher ; il faut que je m’appuie contre le poêle, dussé-je passer par la fenêtre !

- Tu n’entreras pas, dit le chien, et si tu entrais, c’en serait fait de toi.

- C’en est déjà fait de moi, dit le Bonhomme de neige ; l’envie me détruit.

Toute la journée il regarda par la fenêtre. Du poêle sortait une flamme douce et caressante ; un poêle seul, quand il a quelque chose à brûler, peut produire
une telle lueur ; car le soleil ou la lune, ce ne serait pas la même lumière.

Chaque fois qu’on ouvrait la porte, la flamme s’échappait par-dessous. La blanche poitrine du Bonhomme de neige en recevait des reflets rouges.

-Je n’y puis plus tenir ! C’est si bon lorsque la langue lui sort de la bouche !

La nuit fut longue, mais elle ne parut pas telle au Bonhomme de neige. Il était plongé dans les idées les plus riantes. Au matin, la fenêtre du cellier était
couverte de givre, formant les plus jolies arabesques qu’un Bonhomme de neige pût souhaiter ; seulement, elles cachaient le poêle. La neige craquait plus que jamais ; un beau froid sec, un vrai plaisir pour un Bonhomme de neige.

Un coq chantait en regardant le froid soleil d’hiver. Au loin dans la campagne, on entendait résonner la terre gelée sous les pas des chevaux s’en allant au
labour, pendant que le conducteur faisait gaiement claquer son fouet en chantant quelque ronde campagnarde que répétait après lui l’écho de la colline
voisine.

Et pourtant le Bonhomme de neige n’était pas gai. Il aurait dû l’être, mais il ne l’était pas.

Aussi, quand tout concourt à réaliser nos souhaits, nous cherchons dans l’impossible et l’inattendu ce qui pourrait arriver pour troubler notre repos ; il
semble que le bonheur n’est pas dans ce que l’on a la satisfaction de posséder, mais tout au contraire dans l’imprévu d’où peut souvent sortir notre malheur.

C’est pour cela que le Bonhomme de neige ne pouvait se défendre d’un ardent désir de voir le poêle, lui l’homme du froid auquel la chaleur pouvait être si
désastreuse. Et ses deux gros yeux de charbon de terre restaient fixés immuablement sur le poêle qui continue à brûler sans se douter de l’attention
attendrie dont il était l’objet.

- Mauvaise maladie pour un Bonhomme de neige ! pensait le chien. Ouah ! ouah ! Nous allons encore avoir un changement de temps !

Et cela arriva en effet : ce fut un dégel. Et plus le dégel grandissait, plus le Bonhomme de neige diminuait. Il ne disait rien ; il ne se plaignait pas ; c’était mauvais signe. Un matin, il tomba en morceaux, et il ne resta de lui qu’une espèce de manche à balai. Les enfants l’avaient planté en terre, et avaient construit autour leur Bonhomme de neige.

- Je comprends maintenant son envie, dit le chien. C’est ce qu’il avait dans le corps qui le tourmentait ainsi ! Ouah ouah !

Bientôt après, l’hiver disparut à son tour.

- Ouah ! ouah ! aboyait le chien ; et une petite fille chantait dans la cour :

Ohé ! voici l’hiver parti
Et voici février fini !
Chantons : Coucou !
Chantons ! Cui… uitte !
Et toi, bon soleil, viens vite !

Personne ne pensait plus au Bonhomme de neige.

- Je comprends maintenant son envie, dit le chien. C’est ce qu’il avait dans le corps qui le tourmentait ainsi ! Ouah ouah !

Bientôt après, l’hiver disparut à son tour.

-Ouah ! ouah ! aboyait le chien ; et une petite fille chantait dans la cour :

Ohé ! voici l’hiver parti
Et voici février fini !
Chantons : Coucou !
Chantons ! Cui… uitte !
Et toi, bon soleil, viens vite !

Personne ne pensait plus au Bonhomme de neige.

Hans Christian Andersen (1805-1875)

Alphonse Allais Conte de Noël

Alphonse Allais, Conte de Noël

Ce matin-là, il n’y eut qu’un cri dans tout le Paradis :

— Le bon Dieu est mal luné aujourd’hui. Malheur à celui qui contrarierait ses desseins !
L’impression générale était juste : le Créateur n’était pas à prendre avec des pincettes.

À l’archange qui vint se mettre à sa disposition pour le service de la journée, Il répondit sèchement :

— Zut ! fichez-moi la paix !
Puis, Il passa nerveusement Sa main dans Sa barbe blanche, s’affaissa — plutôt qu’il ne s’assit — sur Son trône d’or, frappa la nue d’un pied rageur et s’écria :

— Ah ! j’en ai assez de tous ces humains ridicules et de leur sempiternel Noël, et de leurs sales gosses avec leurs sales godillots dans la cheminée. Cette année, ils auront… la peau !
Il fallait que le Père Éternel fût fort en colère pour employer cette triviale expression, Lui d’ordinaire si bien élevé.

— Envoyez-moi le bonhomme Noël, tout de suite ! ajouta-t-Il.
Et comme personne ne bougeait :
— Eh bien ! vous autres, ajouta Dieu, qu’est-ce que vous attendez ? Vous, Paddy, vieux poivrot, allez me quérir le bonhomme Noël !
(Celui que le Tout-Puissant appelle familièrement Paddy n’est autre que saint Patrick, le patron des Irlandais.)

Et l’on entendit à la cantonade :

— Allo ! Santa Claus ! Come along, old chappie !
Le bon Dieu redoubla de fureur :
— Ce pochard de Paddy se croit encore à Dublin, sans doute ! Il ne doit cependant pas ignorer que j’ai interdit l’usage de la langue anglaise dans tout le séjour des Bienheureux !
Le bonhomme Noël se présenta :

— Ah ! te voilà, toi !
— Mais oui, Seigneur !
— Eh bien ! tu me feras le plaisir, cette nuit, de ne pas bouger du ciel…
— Cette nuit, Seigneur ? Mais Notre-Seigneur n’y pense pas ! C’est cette nuit…
Noël !
— Précisément ! précisément ! fit Dieu en imitant, à s’y méprendre, l’accent de Raoul Ponchon.
— Et moi qui ai fait toutes mes petites provisions !…
— Le royaume des Cieux est assez riche pour n’être point à la merci même de ses plus vieux clients. Et puis… pour ce que ça nous rapporte !
— Le fait est !
— Ces gens-là n’ont même pas la reconnaissance du polichinelle… Je fais un pari qu’il y aura plus de monde, cette nuit, au Chat Noir qu’à Notre-Dame de Lorette. Veux-tu parier ?
— Mon Dieu, vous ne m’en voudrez pas, mais parier avec vous, la Source de tous les Tuyaux, serait faire métier de dupe.
— Tu as raison, sourit le Seigneur.
— Alors, c’est sérieux ? insista le bonhomme Noël.
— Tout ce qu’il y a de plus sérieux. Tu feras porter tes provisions de joujoux aux enfants des Limbes. En voilà qui sont autrement intéressants que les fils des Hommes. Pauvres gosses !
Un visible mécontentement se peignait sur la physionomie des anges, des saints et autres habitants du céleste séjour.

Dieu s’en aperçut.

— Ah ! on se permet de ronchonner ! Eh bien ! mon petit père Noël, je vais corser mon programme ! Tu vas descendre sur terre cette nuit, et non seulement tu ne leur ficheras rien dans leurs ripatons, mais encore tu leur barboteras lesdits ripatons, et je me gaudis d’avance au spectacle de tous ces imbéciles contemplant demain matin leurs âtres veufs de chaussures.
— Mais… les pauvres ?… Les pauvres aussi ? Il me faudra enlever les pauvres petits souliers des pauvres petits pauvres ?
— Ah ! ne pleurniche pas, toi ! Les pauvres petits pauvres ! Ah ! ils sont chouettes, les pauvres petits pauvres ! Voulez-vous savoir mon avis sur les victimes de l’Humanité Terrestre ? Eh bien ! ils me dégoûtent encore plus que les riches !… Quoi ! voilà des milliers et des milliers de robustes prolétaires qui, depuis des siècles, se laissent exploiter docilement par une minorité de fripouilles féodales, capitalistes ou pioupioutesques ! Et c’est à moi qu’ils s’en prennent de leurs détresses ! Je vais vous le dire franchement : Si j’avais été le petit Henry, ce n’est pas au café Terminus que j’aurais jeté ma bombe, mais
chez un mastroquet du faubourg Antoine !
Dans un coin, saint Louis et sainte Élisabeth de Hongrie se regardaient, atterrés de ces propos :
— Et penser, remarqua saint Louis, qu’il n’y a pas deux mille ans, il disait : Obéissez aux Rois de la terre ! Où allons-nous, grand Dieu ! où allons-nous ? Le voilà qui tourne à l’anarchie !
Le Grand Architecte de l’Univers avait parlé d’un ton si sec que le bonhomme Noël se le tint pour dit.

Dans la nuit qui suivit, il visita toutes les cheminées du globe et recueillit soigneusement les petites chaussures qui les garnissaient.

Vous pensez bien qu’il ne songea même pas à remonter au ciel cette vertigineuse collection. Il la céda, pour une petite somme destinée à grossir le denier de Saint-Pierre, à des messieurs fort aimables, et voilà comment a pu s’ouvrir, hier, à des prix qui défient toute concurrence, 739, rue du Temple, la splendide maison :

AU BONHOMME NOËL
Spécialité de chaussures d’occasion en tous genres
pour bébés, garçonnets et fillettes.

Nous engageons vivement nos lecteurs à visiter ces vastes magasins, dont les intelligents directeurs, MM. Meyer et Lévy, ont su faire une des attractions de Paris.


Léon Tolstoï Là où est l’amour, là est Dieu

Là où est l’amour, là est Dieu


Il y avait dans une ville un savetier appelé Martin Avdiéitch. Il occupait dans un sous-sol une pièce éclairée d’une fenêtre. La fenêtre donnait sur la rue ;
on voyait passer le monde, et, bien qu’il n’aperçût que leurs pieds, Martin
reconnaissait les gens à leurs bottes.

Il vivait là depuis longtemps, et connaissait beaucoup de monde. Il était rare
qu’une paire de bottes ne lui passât pas une fois ou deux entre les mains. Il
ressemelait les unes, rapiéçait les autres ; parfois il renouvelait les empeignes.
Et souvent il voyait à travers la fenêtre l’oeuvre de ses doigts.

Avdiéitch avait beaucoup d’ouvrage, car il travaillait proprement, fournissait de
la bonne marchandise, ne surfaisait personne et livrait au jour dit. Et tous
l’appréciaient et la besogne ne chômait jamais.

De tout temps, Avdiéitch s’était montré un brave garçon. Mais, en prenant de
l’âge, il se mit à songer davantage à son âme et à se rapprocher de Dieu. Alors
qu’il travaillait encore chez son patron, sa femme était morte, lui laissant un
petit garçon de trois ans.

Ses enfants ne vivaient pas. Les aînés, il les avait tous perdus. Il voulut
d’abord envoyer son fils à la campagne, chez sa soeur ; puis il eut pitié et
pensa :
– Il lui serait trop dur, à mon Kapitochka, de vivre dans une famille
étrangère. Je veux le garder avec moi.

Et Avdiéitch quitta son patron et s’établit à son compte avec son fils. Mais Dieu
ne bénit pas Martin dans ses enfants. Comme il commençait à grandir et à
aider son père, Kapitochka tomba malade : il dépérit pendant une semaine et
mourut.

Avdiéitch ensevelit son enfant et désespéra de tout. Il était si désolé qu’il se prit à murmurer contre Dieu. Il se sentait si malheureux, Martin, qu’il
demandait souvent la mort au Seigneur, lui reprochant de ne pas l’avoir pris,
lui, un vieillard, à la place de son fils unique et adoré. Il cessa même de
fréquenter l’église.

Voici qu’un jour, vers la Pentecôte, arriva chez Avdiéitch un de ses pays, un
pèlerin toujours en marche depuis huit ans. Ils causèrent, et Martin se plaignit
amèrement de ses malheurs.

– Je n’ai plus même envie de vivre, homme de Dieu, disait-il. Je ne demande
qu’à mourir. C’est tout ce que j’implore de Dieu. Je n’ai maintenant plus
d’espérance.

Et le petit vieux lui répondit :
– Ce n’est pas bien de parler ainsi, Martin. Il ne nous appartient pas de juger
ce que Dieu a fait, c’est au-dessus de notre intelligence. Dieu seul est juge de
ce qu’il fait. Il a décidé que ton fils mourrait, et que toi tu vivrais : c’est que
cela vaut mieux ainsi. Et ton désespoir vient de ce que tu veux vivre pour toi,
pour ton propre bonheur.

– Et pourquoi vit-on ? demanda Avdiéitch.

Et le vieux dit :
– C’est pour Dieu qu’il faut vivre. C’est lui qui te donne la vie, c’est pour lui
que tu dois vivre. Quand tu commenceras à vivre pour lui, tu n’auras plus de
chagrin, et tu supporteras tout facilement.

Martin garda un moment le silence. Puis il reprit :
– Et comment vivre pour Dieu ?

Et le vieux répondit :
– Comment vivre pour Dieu ? C’est ce que le Christ a révélé. Sais-tu lire ?
Achète l’Évangile et lis. Là, tu apprendras comment il faut vivre pour Dieu. Là,
tu trouveras réponse à tout ce que tu demandes.

Ces paroles allèrent au coeur d’Avdiéitch. Il s’en alla le jour même acheter un
Nouveau Testament en gros caractères et se mit à lire.

Il voulait lire seulement pendant les fêtes ; mais, une fois qu’il eut commencé,
il se sentit dans l’âme un tel apaisement qu’il prit l’habitude de parcourir tous
les jours quelques pages. Parfois, il s’oubliait si bien dans sa lecture, que tout
le pétrole de sa lampe était consumé, sans qu’il pût s’arracher au livre saint.

Il lisait ainsi chaque soir. Et plus il lisait, plus il comprenait clairement ce que
Dieu lui voulait, et comment il faut vivre pour Dieu ; de plus en plus la joie
pénétrait dans son coeur.

Naguère, avant de se coucher, il lui arrivait de soupirer, de gémir en évoquant
le souvenir de Kapitochka. Maintenant, il se contentait de dire :

– Gloire à Toi ! Gloire à Toi ! Seigneur. C’est Ta volonté.

Depuis ce temps, la vie d’Avdiéitch changea du tout au tout. Il lui arrivait
auparavant, les jours de fêtes, d’entrer au traktir boire du thé ; et il ne se
refusait pas non plus un verre de vodka. Il se laissait aller à boire avec un ami,
parfois, et sorti du traktir, non pas ivre, mais un peu gai, à dire des folies, à
héler et injurier les passants.

Mais tout cela était loin. Sa vie s’écoulait maintenant paisible et heureuse. Il se
mettait à l’ouvrage dès l’aube, accomplissait sa tâche, décrochait sa lampe, la
posait sur la table, retirait son livre du rayon, l’ouvrait et lisait. Et plus il lisait,
plus il comprenait, et plus sereine était son âme.

Il lui arriva une fois de lire plus tard que de coutume. Il en était alors à
l’Évangile selon saint Luc. Il lut, au chapitre VI, les versets suivants :

« À celui qui te frappe à une joue, présente-lui aussitôt l’autre ; et si quelqu’un
t’ôte ton manteau, ne l’empêche point de prendre aussi l’habit de dessous.
« Donne à tout homme qui te demande, et si quelqu’un t’ôte ce qui est à toi,
ne le redemande pas.
« Et ce que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-le-leur aussi de
même. »

Il lut ensuite les autres versets où le Seigneur dit :

« Mais pourquoi m’appelez-vous : Seigneur, Seigneur, tandis que vous ne faites
pas ce que je dis ?
« Je vous montrerai à qui ressemble tout homme qui vient à moi, et qui écoute
mes paroles, et qui les met en pratique ;
« Il est semblable à un homme qui bâtit une maison, et qui, ayant enfoui et
creusé profondément, en a posé le fondement sur le roc ; et quand il est
survenu un débordement d’eaux, le torrent a donné avec violence contre cette
maison, mais il ne l’a pu ébranler parce qu’elle était fondée sur le roc.
« Mais celui qui écoute mes paroles, et qui ne les met pas en pratique, est
semblable à un homme qui a bâti sa maison sur la terre sans fondement,
contre laquelle le torrent a donné avec violence, et aussitôt elle est tombée, et
la ruine de cette maison-là a été grande. »


Avdiéitch lut ces paroles, et son coeur fut pénétré de joie. Il ôta ses lunettes,
les posa sur le livre, s’accouda sur la table et demeura pensif. Et il compara ses
propres actes avec ces paroles, et il se dit :


– Ma maison est-elle fondée sur le roc ou sur le sable ? C’est bien si c’est sur le
roc. On se sent si léger, lorsqu’on se trouve seul et que l’on a agi comme Dieu
l’ordonne ! Tandis que si l’on se laisse distraire de Dieu, on peut retomber dans
le péché. Je vais tout de même poursuivre ; ceci est très bon. Que Dieu m’assiste !

Après avoir ainsi pensé, il voulut se coucher. Mais cela le peinait trop de
s’arracher à son livre. Et il se mit encore à lire le septième chapitre. Il lut
l’histoire du centenier et du fils de la veuve ; il lut la réponse de Jésus aux
disciples de saint Jean. Il arriva au passage où le riche Pharisien convia chez
lui le Seigneur ; il lut comment la pécheresse lui oignit les pieds et les lava
avec ses larmes, et comment il lui remit ses péchés. Puis il en vint au verset
44, et il lut :

« Alors, se tournant vers la femme, il dit à Simon : Vois-tu cette femme ? Je
suis entré dans ta maison, et tu ne m’as point donné d’eau pour les pieds ;
mais elle a arrosé mes pieds de ses larmes, et les a essuyés avec ses cheveux.
« Tu ne m’as point donné de baiser ; mais elle, depuis qu’elle est entrée, n’a
cessé de me baiser les pieds.
« Tu n’as point oint ma tête d’huile ; mais elle a oint mes pieds d’huile
odoriférante. »

Il lut ce verset et pensa :

« Tu ne m’as point donné d’eau pour les pieds, tu ne m’as point donné de
baiser, tu n’as point oint ma tête d’huile. »

Et Avdiéitch ôta de nouveau ses lunettes, posa son livre et se reprit à réfléchir.

« Sans doute il était comme moi, ce Pharisien. Moi aussi, j’ai songé
uniquement à moi : pourvu que je busse du thé, que j’eusse chaud, que je ne
manquasse de rien, je ne pensais guère au convié. C’est à moi seul que je
songeais, et du convié nul souci. Et le convié, quel est-il ? Le Seigneur lui-
même !… S’il était venu chez moi, aurais-je donc agi de la sorte ? »

Et Avdiéitch, s’accoudant sur ses deux mains, s’endormit sans s’en apercevoir.

– Martin ! fit tout à coup une voix à son oreille.
Martin se réveilla en sursaut de son assoupissement.
– Qui est là ?
Il se retourna, regarda vers la porte : personne.
Il se rendormit.

Soudain, il entendit bien distinctement ces paroles :
– Martin ! Eh ! Martin ! Regarde demain dans la rue. Je viendrai te voir.
Avdiéitch revint à lui, se leva de sa chaise et se frotta les yeux. Et il ne savait
pas lui-même si c’était en rêve ou en réalité qu’il avait ouï ces paroles.
Il éteignit sa lampe et se coucha.

Le lendemain, avant l’aurore, il se leva, fit sa prière à Dieu, alluma son poêle,
y mit à cuire du stchi , de la choucroute, du kacha , fit bouillir son samovar,
passa son tablier et s’assit près de la fenêtre pour travailler.

Et tout en travaillant, il songeait à ce qui lui était arrivé la veille ; et il ne savait
que penser. Il lui semblait, tantôt qu’il avait été le jouet d’une illusion, tantôt
qu’on avait réellement parlé.

– Ce sont des choses qui arrivent, se dit-il.
Martin restait ainsi à travailler et à regarder par la fenêtre, et, quand passait
quelqu’un dans des bottes qu’il ne connaissait pas, il se courbait pour voir, à
travers la fenêtre, non seulement les pieds, mais encore le visage.

Un dvornik passa, dans des valenki neuves, puis le porteur d’eau, puis un
vieux soldat du temps de Nikolaï, chaussé de vieilles valenki déjà ressemelées
et armé d’une longue pelle.

Il s’appelait Stépanitch, et il vivait chez un marchand du voisinage qui l’avait
recueilli par charité. Il était chargé d’aider les dvorniks.
Le vieux soldat se mit à déblayer la neige devant la fenêtre d’Avdiéitch. Celui-ci
le regarda et reprit sa besogne.

– Je suis, sans doute, bien sot de guetter ainsi, pensait Avdiéitch en se raillant
lui-même. C’est Stépanitch qui déblaye la neige, et moi je crois que c’est le
Christ qui vient me voir. Je divague, vieille cruche que je suis.

Pourtant, après dix autres aiguillées, il regarda de nouveau par la fenêtre ; et il
vit Stépanitch qui, ayant appuyé sa pelle contre le mur, se reposait et se
réchauffait.

– Il est vieux, ce bonhomme-là, se disait Avdiéitch. On voit qu’il n’a même plus
la force de déblayer la neige ; il faudrait peut-être lui donner du thé, j’ai
justement mon samovar qui va s’éteindre.

Il piqua son alêne dans l’établi, se leva, posa le samovar sur la table, versa de
l’eau dans la théière et frappa à la fenêtre. Stépanitch se retourna et
s’approcha. Le savetier lui fit signe et alla ouvrir la porte.

– Viens donc te réchauffer, dit-il, tu dois avoir froid.
– Que le Christ nous sauve ! Oui, c’est vrai, les os me font mal, répondit
Stépanitch.

Le vieux entra, secoua la neige de ses pieds, les essuya de peur de salir le
parquet et vacilla sur ses jambes.

– Ne te donne pas la peine d’essuyer tes pieds, je nettoierai cela ; cela ne fait
rien, viens donc t’asseoir, dit Avdiéitch, prends donc un peu de thé.

Il remplit deux verres, et en poussa un vers son hôte ; lui-même il versa le
sien dans sa soucoupe et se mit à souffler dessus.

Stépanitch but, retourna son verre, posa dessus le restant de sucre et
remercia. Mais on voyait qu’il en désirait encore.
– Prends-en encore, dit Martin.
Et de nouveau il emplit les deux verres.
Tout en buvant, Avdiéitch regardait à tout moment dans la rue.

– Attends-tu quelqu’un ? interrogea l’hôte.
– Si j’attends quelqu’un ? J’ai honte de dire qui j’attends. Je ne sais si j’ai ou
non raison d’attendre, mais il y a une parole qui m’est allée au coeur… Était-ce
un rêve, ou je ne sais quoi ?…Vois-tu, mon frère, je lisais hier l’Évangile de
notre petit Père le Christ, combien Il souffrit, comment Il marchait sur la terre.
Tu en as entendu parler, n’est-ce pas ?
– Oui, j’en ai entendu parler, répondit Stépanitch. Mais nous autres, gens
ignorants, nous ne savons pas lire.
– Eh bien ! je lisais donc comment Il marchait sur la terre… J’ai lu, sais-tu,
comment il est venu chez le Pharisien et comment l’autre n’est point allé au-
devant de Lui… Je lisais donc, mon frère, hier, justement cela, et je pensais :
« Comment pouvait-on ne pas honorer de son mieux notre petit Père le
Christ ? Si, par exemple, me disais-je, pareille chose m’arrivait, à moi, comme
à un autre, je ne saurais même pas comment L’honorer assez. Et lui, le
Pharisien, il ne L’a pas bien accueilli ! » Voilà ce que je pensais. Et je
m’assoupis. Et quand je fus assoupi, mon frère, je m’entendis appeler par mon
nom. Je me lève, et la voix me semble murmurer :
– « Attends-moi, qu’on dit,
je viendrai demain. » Et ainsi deux fois de suite… Eh bien ! me croiras-tu ? cela
m’est resté à la tête. J’ai beau me gronder moi-même, je L’attends toujours,
Lui, notre petit Père !

Stépanitch hocha la tête sans répondre. Il acheva son verre, le coucha sur la
soucoupe ; mais Avdiéitch le releva de nouveau et reversa du thé :
– Prends donc pour ta santé ! Je songe que Lui, notre petit Père, quand Il
marchait sur la terre, Il ne rebutait personne, et Il recherchait surtout les
humbles. Il venait toujours chez les humbles ; ses disciples, Il les prenait
parmi nous autres, des pêcheurs, des artisans comme nous. « Celui qui s’élève
sera abaissé, disait-il ; celui qui s’abaisse sera élevé… » Vous m’appelez
Seigneur, qu’il dit, et moi, je vous lave les pieds ; celui qui veut être le premier
doit être le serviteur des autres… Car, disait-il, « heureux les pauvres d’esprit ;
le royaume des cieux leur est ouvert ».

Stépanitch avait oublié son thé. C’était un homme vieux et sensible. Il
écoutait, et les larmes coulaient le long de ses joues.

– Eh bien ! prends-en encore, lui dit Avdiéitch.
Mais Stépanitch fit le signe de croix, remercia, repoussa le verre et se leva.
– Je te remercie, dit-il, Martin Avdiéitch, de m’avoir traité de la sorte, et de
m’avoir satisfait l’âme avec le corps.
– À ton service. À une autre fois. Je suis toujours content qu’on vienne me
voir, dit Avdiéitch.
Stépanitch partit. Martin se versa ce qui restait de thé, le but, enleva la
vaisselle et vint se rasseoir auprès de la fenêtre à travailler.

Il coud, et, tout en cousant, il regarde par la fenêtre et attend le Christ. Et il ne
fait que penser à Lui, et il repasse dans son esprit ce qu’Il a fait, ce qu’Il a dit.
Deux soldats passèrent, l’un dans des bottes d’ordonnance, l’autre dans des
bottes à lui, puis un barine en galoches vernies, puis un boulanger avec sa
corbeille.

Voici qu’en face de la fenêtre apparut une femme en bas de laine, en souliers
de paysanne. Elle dépassa la fenêtre et s’arrêta tout contre le mur. Avdiéitch,
se penchant, regarde à travers la vitre. Il voit une femme étrangère, avec un
enfant dans les bras, appuyée au mur, et tournant le dos au vent. Elle essayait
d’abriter son nourrisson, mais sans y parvenir, car elle n’avait rien pour
l’envelopper. Cette femme portait des vêtements d’été en fort mauvais état.

Et Avdiéitch, de derrière sa fenêtre, entendit l’enfant crier et sa mère le
consoler, mais sans succès.
Il se leva, ouvrit sa porte, sortit et cria dans l’escalier :

– Bonne femme ! Eh ! bonne femme !
L’étrangère l’entendit et se tourna vers lui :
– Pourquoi donc rester au froid avec ton enfant ? Viens donc dans ma
chambre, tu seras mieux pour le soigner… Par ici ! Par ici !
La femme, toute surprise, voit un vieillard en tablier et en lunettes qui lui fait
signe de venir. Elle le suit.
Elle descend l’escalier et pénètre dans la chambre.
– Ici, viens donc ici, lui dit le vieillard. Assieds-toi plus près du poêle. Chauffe-
toi et fais téter le petit.
– C’est que je n’ai plus de lait, répondit-elle. Depuis ce matin, je n’ai moi-
même rien mangé.
Et elle donna cependant le sein à son nourrisson.
Avdiéitch hocha la tête. Il s’approcha de la table, prit du pain, un bol, ouvrit le
poêle où cuisait le stchi , sortit un pot de kacha ; mais comme la kacha n’avait
pas eu le temps de bouillir, il versa seulement du stchi dans le bol et le posa
sur la table. Il coupa du pain, décrocha une serviette et mit le couvert.

– Assieds-toi, qu’il dit ; mange, bonne femme ! Moi je garderai un peu ton
enfant. J’ai eu aussi des enfants, moi, et je sais les soigner.

La femme fit le signe de la croix, se mit à table et mangea, tandis que Martin,
s’étant assis sur le lit avec l’enfant, lui envoyait des baisers pour le consoler.
Comme l’enfant pleurait toujours, Avdiéitch imagina de le menacer avec son
doigt, qu’il approchait et éloignait alternativement de ses lèvres, mais sans le
lui mettre dans la bouche car ce doigt était noir de poix. Et le petit, regardant
fixement le doigt, cessa de crier et se mit même à rire, à la grande joie
d’Avdiéitch.
Tout en mangeant, l’étrangère racontait qui elle était, d’où elle venait :
– Moi, qu’elle dit, je suis la femme d’un soldat. Mon mari, on l’a fait partir, voilà
déjà huit mois, je n’ai plus eu de ses nouvelles. Je vivais de mon emploi de
cuisinière, lorsque j’accouchai ; avec un enfant, on n’a plus voulu me garder, et
voilà trois mois que je suis sans place. J’ai mangé tout ce que j’avais ; j’ai
voulu me proposer comme nourrice ; on m’a rebutée : « Trop maigre ! » me
dit-on. Alors je me suis rendue chez une marchande où se trouve placée notre
petite baba : là, on promit de me prendre. Je pensais que la chose allait se
faire tout de suite, mais on m’a dit de revenir l’autre semaine ; et elle demeure
bien loin… Je suis exténuée, et j’ai fatigué aussi mon pauvre petit.
Heureusement que ma patronne a pitié de nous, et nous laisse, au nom du
Christ, dormir chez elle. Autrement je ne saurais que devenir.

Avdiéitch soupira et dit :
– Et tu n’as pas de vêtements chauds ?
– Non. J’ai engagé hier, pour vingt kopecks, mon dernier châle.
La femme s’approcha du lit et prit l’enfant. Avdiéitch se leva, se dirigea vers le
mur, chercha, et apporta une vieille poddiovka .

– Prends, qu’il dit : c’est mauvais, mais cela te servira toujours pour
envelopper.
L’étrangère regarda la poddiovka, regarda le vieillard, prit la poddiovka et
fondit en larmes. Avdiéitch se détourna, non moins ému ; puis il alla vers son
lit, retira le petit coffre, l’ouvrit, chercha et vint se rasseoir en face de la
femme.
Et la femme dit :
– Que le Christ te sauve, petit grand-père ! C’est Lui sans doute qui m’a
conduite devant ta fenêtre. Sans cela, l’enfant aurait pris froid. Quand je suis
partie, il faisait chaud, et maintenant, quel froid ! La bonne idée qu’Il t’a
inspirée, Lui, notre petit Père, de regarder par la fenêtre et d’avoir pitié de
moi !

Avdiéitch sourit :
– C’est Lui, en effet, qui m’a inspiré cette idée, dit-il. Ce n’était point par
hasard que je regardais par la fenêtre.
Et il raconta son rêve à la femme, comment il avait ouï une voix, et comment
le Seigneur lui avait promis de venir chez lui ce jour même.
– Tout peut arriver, repartit la femme, qui se leva, prit la poddiovka, enveloppa
l’enfant, s’inclina et remercia Avdiéitch.

– Prends, au nom du Christ, dit Avdiéitch en lui glissant dans la main une pièce
de vingt kopecks, prends ceci pour dégager le châle.

La femme se signa, Martin se signa aussi, puis il la reconduisit.
Et l’étrangère s’en alla. Après avoir mangé du stchi, Avdiéitch se remit à la
besogne. Tout en tirant l’alêne, il ne perdait pas la fenêtre de vue ; et chaque
fois qu’une ombre se profilait, il levait les yeux pour examiner le passant. Il en
passait qu’il connaissait, d’autres qu’il ne connaissait point ; mais ceux-ci
n’avaient rien de remarquable.

Voilà qu’il vit s’arrêter, juste en face de sa fenêtre, une vieille femme, une
marchande ambulante, qui tenait à la main un petit panier de pommes ; il n’en
restait plus beaucoup, elle avait sans doute vendu les autres. Elle portait sur
son dos un sac de menu bois, qu’elle avait dû ramasser dans quelque chantier,
et s’en retournait chez elle. Comme le sac lui faisait mal, apparemment, elle
voulut le changer d’épaule : elle le posa donc à terre, mit le panier de pommes
sur une poutre, et se prit à tasser le bois. Pendant qu’elle était ainsi occupée,
un gamin, venu on ne sait d’où, avec une casquette déchirée, déroba une
pomme dans le panier et voulut se sauver.

Mais la vieille s’en aperçut. Elle se retourna et saisit le petit par la manche.
L’enfant se débattit, mais elle le maintint avec ses deux mains, lui arracha sa
casquette et lui tira les cheveux.

Le gamin hurle, la vieille tempête ; Avdiéitch, sans prendre le temps de piquer
son alêne, la jette par terre et court à la porte. Même il trébucha dans
l’escalier et laissa tomber ses lunettes. Il se précipita dans la rue ; la vieille
tirait toujours les cheveux au petit, le tançait d’importance et le menaçait du
gorodovoï .
L’enfant se débattait, niait :

– Je n’ai rien pris, disait-il, pourquoi me battre ? Laissez-moi !
Avdiéitch voulut les séparer. Il prit le gamin par la main et dit :
– Laisse-le, babouchka. Pardonne-lui, au nom du Christ.
– Je vais lui pardonner de telle sorte qu’il s’en souviendra jusqu’à la prochaine
correction. Je vais le conduire au poste, le vaurien.

Martin supplia la vieille.
– Laisse-le, qu’il dit, babouchka, il ne le fera plus. Laisse-le donc, au nom du
Christ.
La vieille lâcha prise ; le gamin allait se sauver, mais Avdiéitch le retint.
– Demande à présent pardon à la babouchka, et ne recommence plus à
l’avenir : car je t’ai vu prendre la pomme.
Le petit se mit à pleurer et demanda pardon.
– Voilà qui est bien, et maintenant voici une pomme !
Et Martin prit dans le panier une pomme qu’il tendit à l’enfant.
– Je vais te la payer, babouchka, continua-t-il en s’adressant à la vieille.
– Tu le gâteras, ce mauvais garnement, fit la vieille. Il fallait le récompenser de
telle façon qu’il y pensât toute la semaine.
– Eh ! babouchka ! babouchka ! nous en jugeons ainsi, mais Dieu n’en juge
pas ainsi : s’il faut le fouetter pour une pomme, à nous, pour nos péchés, que

faudrait-il nous faire ?
La vieille garda le silence.
Et Martin raconta à la vieille la parabole du créancier qui remit sa dette à son
débiteur, et du débiteur qui vint pour tuer son bienfaiteur.
La vieille écoutait, le gamin écoutait aussi.


– Dieu nous commande de pardonner, dit Avdiéitch, car autrement il ne nous
sera point pardonné à nous-mêmes… de pardonner à tous, et surtout à ceux
qui ne savent ce qu’ils font.
La vieille hocha la tête et soupira :
– Je ne dis pas non, fit-elle. Seulement, les enfants ne sont déjà que trop
portés à faire le mal.
– Alors c’est à nous, les vieux, de leur montrer le bien.
– C’est ce que je dis aussi, répliqua la vieille. Moi-même, j’avais sept enfants ;
il ne me reste qu’une fille…
Et la vieille se mit à raconter comme elle vivait chez sa fille, et combien elle
avait de petits-enfants.
– Tu vois, dit-elle, ma faiblesse ? Et pourtant je travaille. Mes petits-enfants…
j’ai pitié d’eux, ils sont si gentils, si empressés à courir à ma rencontre ! Et
Aksioutka ! En voilà une qui n’irait avec personne autre que moi !
« Babouchka, qu’elle dit, chère babouchka !… »
Et la vieille s’attendrit tout à fait.
– Certainement, ce n’est qu’un enfantillage ; que Dieu le garde ! fit la vieille en
se tournant vers le gamin.
Mais comme elle allait pour recharger le sac sur ses épaules, le petit accourut
en disant :
– Donne, babouchka, je vais te le porter ; c’est sur mon chemin.
La vieille hocha la tête et lui donna le sac.
Et ils s’en allèrent tous deux côte à côte ; la vieille avait même oublié de
réclamer à Avdiéitch le prix de la pomme. Et Martin, resté seul, les regardait et
les écoutait marcher et causer.
Il les suivit des yeux, puis il rentra chez lui, retrouva ses lunettes intactes dans
l’escalier, ramassa son alêne et se remit à l’ouvrage. Il travailla un moment ;
mais il n’y voyait déjà plus assez pour passer son fil ; et il aperçut l’allumeur
qui s’en allait allumer les réverbères.
– Il faut que j’éclaire ma lampe, se dit-il.
Il apprêta sa petite lampe, la suspendit et reprit sa besogne. Il termina une
botte et l’examina : c’était bien. Il ramassa ses outils, balaya les rognures,
décrocha la lampe, qu’il posa sur la table, et prit l’Évangile sur le rayon.
Il voulut ouvrir le volume à la page où il en était resté la veille, mais il tomba
sur une autre page.

Comme il ouvrait l’Évangile, il se rappela le songe de la veille ; et aussitôt il
crut entendre remuer derrière lui.
Avdiéitch se retourna et vit, lui semblait-il, des gens dans le coin… C’étaient
des gens en effet, mais il ne pouvait les distinguer. Et une voix lui murmura à
l’oreille :
– Martin ! Eh ! Martin ! Est-ce que tu ne me reconnais pas ?
– Qui es-tu ? fit Avdiéitch.
– Mais c’est Moi ! fit la voix ; c’est Moi !
Et c’était Stépanitch, qui, surgissant du coin obscur, lui sourit, se dissipa
comme un nuage et s’évanouit.
– Et c’est aussi Moi ! fit une autre voix.
Et du coin obscur surgit la femme avec l’enfant ; la femme sourit, l’enfant
sourit, et tous deux s’évanouirent.
– Et c’est aussi Moi ! fit une autre voix.
Et la vieille surgit avec l’enfant qui tenait une pomme : tous deux sourirent, et
ils s’évanouirent.
Et Avdiéitch se sentit la joie au coeur. Il fit le signe de la croix, mit ses lunettes
et lut l’Évangile à la page où il s’était ouvert.
Et dans le haut de la page, il lut : « J’ai eu faim, et vous m’avez donné à
manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger, et vous
m’avez accueilli. »
Et au bas de la page : « Ce que vous avez fait au plus petit de mes frères,
c’est à moi que vous l’avez fait. » (S. Matthieu, XXV)
Et Avdiéitch comprit que le songe ne l’avait pas trompé, qu’en effet le Sauveur
était venu chez lui ce jour-là, et que c’était Lui qu’il avait accueilli.
Voir aussiVoir aussi
Comme il ouvrait l’Évangile, il se rappela le songe de la veille ; et aussitôt il
crut entendre remuer derrière lui.
Avdiéitch se retourna et vit, lui semblait-il, des gens dans le coin… C’étaient
des gens en effet, mais il ne pouvait les distinguer. Et une voix lui murmura à
l’oreille :
– Martin ! Eh ! Martin ! Est-ce que tu ne me reconnais pas ?
– Qui es-tu ? fit Avdiéitch.
– Mais c’est Moi ! fit la voix ; c’est Moi !
Et c’était Stépanitch, qui, surgissant du coin obscur, lui sourit, se dissipa
comme un nuage et s’évanouit.
– Et c’est aussi Moi ! fit une autre voix.
Et du coin obscur surgit la femme avec l’enfant ; la femme sourit, l’enfant
sourit, et tous deux s’évanouirent.
– Et c’est aussi Moi ! fit une autre voix.
Et la vieille surgit avec l’enfant qui tenait une pomme : tous deux sourirent, et
ils s’évanouirent.
Et Avdiéitch se sentit la joie au coeur. Il fit le signe de la croix, mit ses lunettes
et lut l’Évangile à la page où il s’était ouvert.
Et dans le haut de la page, il lut : « J’ai eu faim, et vous m’avez donné à
manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger, et vous
m’avez accueilli. »
Et au bas de la page : « Ce que vous avez fait au plus petit de mes frères,
c’est à moi que vous l’avez fait. » (S. Matthieu, XXV)
Et Avdiéitch comprit que le songe ne l’avait pas trompé, qu’en effet le Sauveur
était venu chez lui ce jour-là, et que c’était Lui qu’il avait accueilli.
Léon Tolstoï. Traduit du russe par Ely
Halpérine-Kaminsky

Patrick Chamoiseau Les santons d'Anastasie

Un Noël comme ceux des autres
 
 
Dans un temps inconnu du négrillon, Anastasie la Baronne, la plus grande des deux sœurs, avait souffert de l’absence de crèche. Man Ninotte et le Papa ne disposaient pas d’un assez au porte monnaie pour dresser comme tout le monde, au mitan du salon, la caverne illuminée du Sauveur. Anastasie réclamait donc sa crèche à grandes larmes. Man Ninotte attendrie releva cette tristesse. Elle apprit à l’enfant le modelage du caca-bougies. Anastasie s’y lança avec un art et une patience dont la nécessité seule détient secret du germe. Elle se modela, dans la bougie fondue, son âne, son bœuf, sa Marievierge, son Joseph, ses bergers, ses Rois mages, son étoile et, bien sûr, son bébé Sauveur. Elle leur dessina au pinceau charbonneux des yeux et des oreilles, des sourires et des sentiments, des styles et des façons. Elle plaça le tout sur une herbe sèche, et froissa autour la hiéroglyphique caverne d’un papier de journal. Elle possédait sa crèche. Pour l’achever, elle y ajouta deux bougies allumées du plus bel effet mais de la plus désastreuse conséquence. Les bergers se mirent à couler. L’âne et le bœuf se répandirent. Marievierge se mêla à Joseph, lui-même avalé par les Rois mages. Très vite, la crèche fut catastrophée en une fondue grisâtre sur laquelle Anastasie répandit la plus épouvantable des détresses enfantines. Celle-ci lui fut par la suite tellement évoquée que l’homme d’aujourd’hui en conserve une douleur rémanente. Alors Man Ninotte, le cœur descendu, réussit l’impossible. Elle se trouva un arrière-sou dans quelque coin de prévoyance et lui acheta deux santons. Chaque année, ou chaque jour ou chaque semaine, en tout cas au rythme des embellies de son porte-monnaie, elle lui acheta désormais des santons. Anastasie, dès son premier centime d’institutrice, s’en paya tout un lot. Dans l’attente de la Nativité, les personnages enveloppés chacun dans du papier journal allèrent s’entasser dans une boîte de pommes de terre. Si bien qu’à chaque Noël, le négrillon fut convié à l’ouverture de ce sanctuaire.
 
Anastasie dépoussiérait la boîte avec une lenteur calculée, l’œil soi-disant sévère vrillé sur la ronde établie autour d’elle, les plus petits devant, les plus grands par-derrière. […] La boîte ouverte, la prêtresse descellait une à une les boules informes de son trésor. Chaque personnage disparaissait sous sa botte de papier. Il était impossible à quiconque de deviner lequel Anastasie extrayait de sa gangue. Et l’apparition de chaque personnage était un ravissement, celui d’une naissance, d’une renaissance, répercutée au fil des ans, avec la même régularité, la même saisie du cœur, le même bonheur. Il y en avait tant qu’une fois les personnages officiels apparus, advenait alors un peuple d’anonymes bergers ou d’indéfinissables personnes qu’il nous fallait nommer et faire exister. Dans la crèche d’Anastasie se déploya donc une populace que le curé de la cathédrale aurait eu quelque angoisse à bénir : des philomène-gros-pieds, des zizines-voleurs-poules, des koulis-coulirous, des chinois-graines-de-riz, des marchandes-poissons-frits, des planteurs-de-dachines, des coupeurs-de-graines-bœuf, des dorlis, des kalazaza, des chabins à-poil-sûr, des diablesses à talons, des suceurs-de-souskay, des doussineurs, des bougres bouffis à tête de manicou, des maquereaux maigres à yeux ronds de bourrique, des bonda matés sur jambes à tout-petit pilon, des gens à pians et à chiques en paquets, et d’autres cliques pour l’énoncé desquelles mon imagination n’a plus assez d’audace.
 
Patrick Chamoiseau,
Une enfance créole, I, Antan d’enfance, Hatier 1990, Gallimard 1993 et 1996 (Folio)
 
Patrick Chamoiseau est né en 1953 à Fort de-France, en Martinique. Il a publié du théâtre, des romans Chronique des sept misères, Solibo Magnifique, des récits Antan d’enfance, Chemin d’école, ainsi que des essais littéraires Éloge de la créolité, Lettres créoles. Il a obtenu le prix Goncourt en 1992 pour son roman Texaco.
 

Stefen Leacock Les 13 dîners de Noël

Une nouvelle nourriture

[…] La famille souriante était assemblée autour de la table. La chère abondante se présentait sous la forme d’une assiette à soupe devant chacun des enfants rayonnants, une bouilloire remplie d’eau bouillante devant la maman radieuse et, tout au bout, le dîner de Noël de ce foyer heureux, chaudement recouvert d’un dé à coudre et reposant sur un jeton de poker. Les chuchotements d’impatience des petits s’apaisèrent quand le père de famille se leva de sa chaise, souleva le dé à coudre pour découvrir la petite pilule d’aliments concentrés sur le jeton devant lui. La dinde de Noël, la sauce aux airelles, le plum-pudding, le mince pie ; tout y était, le tout concentré en cette pilule minuscule et n’attendant que de grossir. Puis, avec le plus grand respect, le père, son œil voyageant de l’aliment concentré au ciel, éleva la voix pour prononcer le bénédicité. À ce moment, cri d’angoisse de la mère :
— Oh ! Henry, vite ! Bébé a attrapé la pilule !…
Ce n’était que trop vrai. Le cher petit Gustavus-Adolphus, le cher petit enfançon blond, avait saisi le dîner entier sur le jeton de poker, l’avait avalé tout entier. Trois cent cinquante livres de ravitaillement concentré descendaient dans l’œsophage du petit imprévoyant.
— Tape-lui dans le dos ! cria la mère aux abois. Donne-lui à boire !
Idée fatale.
Tombant sur la pilule, l’eau fit se dilater cette dernière. Il y eut un grondement sourd, suivi d’une terrible détonation. Gustavus-Adolphus éclata en morceaux.
Et quand on rassembla le petit corps, les lèvres du bébé s’éclairaient d’un sourire de bonheur que ne pouvaient refléter que les traits d’un enfant ayant avalé treize dîners de Noël.

Stefen Leacock,
Histoires humoristiques, trad. de M. Chrestien, Ed. Robert Laffont.

Théophile Gautier Noël

Noël

Le ciel est noir, la terre est blanche ;
- Cloches, carillonnez gaîment ! -
Jésus est né ; - la Vierge penche
Sur lui son visage charmant.

Pas de courtines festonnées
Pour préserver l’enfant du froid ;
Rien que les toiles d’araignées
Qui pendent des poutres du toit.

Il tremble sur la paille fraîche,
Ce cher petit enfant Jésus,
Et pour l’échauffer dans sa crèche
L’âne et le boeuf soufflent dessus.

La neige au chaume coud ses franges,
Mais sur le toit s’ouvre le ciel
Et, tout en blanc, le choeur des anges
Chante aux bergers : « Noël ! Noël ! »


Théophile Gautier (1811-1872)

Guillaume Apollinaire Les Sapins

les sapins

Les sapins en bonnets pointus
De longues robes revêtus
Comme des astrologues
Saluent leurs frères abattus
Les bateaux qui sur le Rhin voguent

Dans les sept arts endoctrinés
Par les vieux sapins leurs aînés
Qui sont de grands poètes
Ils se savent prédestinés
À briller plus que des planètes

À briller doucement changés
En étoiles et enneigés
Aux Noëls bienheureuses
Fêtes des sapins ensongés
Aux longues branches langoureuses

Les sapins beaux musiciens
Chantent des noëls anciens
Au vent des soirs d’automne
Ou bien graves magiciens
Incantent le ciel quand il tonne

Des rangées de blancs chérubins
Remplacent l’hiver les sapins
Et balancent leurs ailes
L’été ce sont de grands rabbins
Ou bien de vieilles demoiselles

Sapins médecins divaguants
Ils vont offrant leurs bons onguents
Quand la montagne accouche
De temps en temps sous l’ouragan
Un vieux sapin geint et se couche

Guillaume Apollinaire

Guillaume Apollinaire La Blanche Neige

La blanche neige
Les anges les anges dans le ciel
L'un est vêtu en officier
L'un est vêtu en cuisinier
Et les autres chantent

Bel officier couleur du ciel
Le doux printemps longtemps après Noël
Te médaillera d'un beau soleil
D'un beau soleil
Le cuisinier plume les oies
Ah ! tombe neige
Tombe et que n'ai-je
Ma bien-aimée entre mes bras


Alcools

Jacques Prévert Chanson pour les enfants l'hiver

Chanson pour les enfants l'hiver

Dans la nuit de l'hiver
galope un grand homme blanc
qalope un grand homme blanc

C'est un bonhomme de neige
avec une pipe en bois
un grand bonhomme de neige
Poursuivi par le froid

Il arrive au village
il arrive au village
voyant de la lumière
le voilà rassuré

Dans une petite maison
Il entre sans frapper 
Dans une petite maison
il entre sans frapper
et pour se réchauffer
et pour se réchauffer
s'assoit sur le poêle rouge
et d'un coup disparaît
ne laissant que sa pipe
au milieu d'une flaque d'eau
ne laissant que sa pipe
et puis son vieux chapeau…


© Jacques Prévert "Histoires", Editions Gallimard 1963

attention : trop de versions fautives dans l'internet ! celle-ci est celle de la collection Pléiade, tome 1, p. 856
Le texte ne comporte pas de ponctuation, sauf à la fin.

Charles Péguy Sous le regard de l’âne et le regard du boeuf

Chaque poutre du toit était comme un vousseau.
Les ombres de la nuit baignaient la tête ronde.
Tout était juste alors et le maître du monde
Était un jeune enfant sous un maigre cerceau.


Et ce sang qui devait un jour sur le Calvaire
Tomber comme une ardente et tragique rosée
N’était dans cette heureuse et paisible misère
Qu’un filet transparent sous la lèvre rosée. […]


Sous le regard de l’âne et le regard du boeuf
Cet enfant reposait dans la pure lumière.
Et dans le jour doré de la vieille chaumière
S’éclairait son regard incroyablement neuf. […]


Et ces laborieux et ces deux gros fidèles
Possédaient cet enfant que nous n’avons pas eu.
Et ces industrieux et ces deux haridelles
Gardaient ce fils de Dieu que nous avons vendu. […]


Et les pauvres moutons eussent donné leur laine
Avant que nous n’eussions donné notre tunique.
Et ces deux gros pandours donnaient vraiment leur peine.
Et nous qu’avons-nous mis aux pieds du fils unique ? […]


Ainsi l’enfant dormait sous ce double museau,
Comme un prince du sang gardé par des nourrices.
Et ces amusements et ses jeunes caprices
Reposaient dans le creux de ce pauvre berceau.


L’âne ne savait pas par quel chemin de palmes
Un jour il porterait jusqu’en Jérusalem
Dans la foule à genoux et dans les matins calmes
L’enfant alors éclos aux murs de Bethléem…


Charles Péguy (1873-1914), Ève(1913)

Marie Noël Berceuse de la Mère-Dieu

Berceuse de la Mère-Dieu

Mon Dieu qui dormez faible entre mes bras,
Mon enfant tout chaud sur mon coeur qui bat
J’adore en mes mains et berce étonnée
La merveille, ô Dieu, que m’avez donnée


De fils, ô mon Dieu, je n’en avais pas
Vierge que je suis, en cet humble état
Quelle joie en fleur de moi serait née ?
Mais Vous, Tout-Puissant, me l’avez donnée.


Que rendrai-je à Vous, moi sur qui tomba
Votre grâce ? Ô Dieu, je souris tout bas
Car j’avais aussi, petite et bornée,
J’avais une grâce et Vous l’ai donnée.


De bouche, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas
Pour parler aux gens perdus d’ici-bas…
Ta Bouche de lait vers mon sein tournée
Ô mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.


De main, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas
Pour guérir du doigt leurs pauvres corps las…
Ta main, bouton clos, rose encor gênée
Ô mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.


De chair, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas
Pour rompre avec eux le pain du repas…
Ta chair au printemps de moi façonnée,
Ô mon fils, c’est moi qui te l’ai donnée.


De mort, ô mon Dieu, Vous n’en aviez pas
Pour sauver le monde… Ô douleur ! là-bas,
Ta mort d’homme, un soir, noire, abandonnée,
Mon petit, c’est moi qui te l’ai donnée.


Marie Noël,
Le Rosaire des joies

Marie Noël (1883-1967), de son vrai nom Marie Rouget, est une poétesse
française passionnée et tourmentée, déchirée entre foi et désespoir.
Elle a obtenu en 1962 le Grand Prix de poésie de l’Académie française.

Arthur Rimbaud Les Étrennes des orphelins


                                    I
La chambre est pleine d'ombre ; on entend vaguement
De deux enfants le triste et doux chuchotement.
Leur front se penche, encore alourdi par le rêve,
Sous le long rideau blanc qui tremble et se soulève...
— Au dehors les oiseaux se rapprochent frileux ;
Leur aile s'engourdit sous le ton gris des cieux ;
Et la nouvelle Année, à la suite brumeuse,
Laissant traîner les plis de sa robe neigeuse,
Sourit avec des pleurs, et chante en grelottant...

                                    II

Or les petits enfants, sous le rideau flottant,
Parlent bas comme on fait dans une nuit obscure.
Ils écoutent, pensifs, comme un lointain murmure...
Ils tressaillent souvent à la claire voix d'or
Du timbre matinal, qui frappe et frappe encor
Son refrain métallique et son globe de verre...
— Puis, la chambre est glacée... on voit traîner à terre,
Épars autour des lits, des vêtements de deuil :
L'âpre bise d'hiver qui se lamente au seuil
Souffle dans le logis son haleine morose !
On sent, dans tout cela, qu'il manque quelque chose...
— Il n'est donc point de mère à ces petits enfants,
De mère au frais sourire, aux regards triomphants ?
Elle a donc oublié, le soir, seule et penchée,
D'exciter une flamme à la cendre arrachée,
D'amonceler sur eux la laine de l'édredon
Avant de les quitter en leur criant : pardon.
Elle n'a point prévu la froideur matinale,
Ni bien fermé le seuil à la bise hivernale ?...
— Le rêve maternel, c'est le tiède tapis,
C'est le nid cotonneux où les enfants tapis,
Comme de beaux oiseaux que balancent les branches,
Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches !...
— Et là, — c'est comme un nid sans plumes, sans chaleur,
Où les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur ;
Un nid que doit avoir glacé la bise amère...

                                     III

Votre cœur l'a compris : — ces enfants sont sans mère.
Plus de mère au logis ! — et le père est bien loin !...
— Une vieille servante, alors, en a pris soin.
Les petits sont tout seuls en la maison glacée ;
Orphelins de quatre ans, voilà qu'en leur pensée
S'éveille, par degrés, un souvenir riant...
C'est comme un chapelet qu'on égrène en priant :
— Ah ! quel beau matin, que ce matin des étrennes !
Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes
Dans quelque songe étrange où l'on voyait joujoux,
Bonbons habillés d'or, étincelants bijoux,
Tourbillonner, danser une danse sonore,
Puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore !
On s'éveillait matin, on se levait joyeux,
La lèvre affriandée, en se frottant les yeux...
On allait, les cheveux emmêlés sur la tête,
Les yeux tout rayonnants, comme aux grands jours de fête,
Et les petits pieds nus effleurant le plancher,
Aux portes des parents tout doucement toucher...
On entrait !... Puis alors les souhaits... en chemise,
Les baisers répétés, et la gaîté permise !

                                     IV

Ah ! c'était si charmant, ces mots dits tant de fois !
— Mais comme il est changé, le logis d'autrefois :
Un grand feu pétillait, clair, dans la cheminée,
Toute la vieille chambre était illuminée ;
Et les reflets vermeils, sortis du grand foyer,
Sur les meubles vernis aimaient à tournoyer...
— L'armoire était sans clefs !... sans clefs, la grande armoire !
On regardait souvent sa porte brune et noire...
Sans clefs !... c'était étrange !... on rêvait bien des fois
Aux mystères dormant entre ses flancs de bois,
Et l'on croyait ouïr, au fond de la serrure
Béante, un bruit lointain, vague et joyeux murmure...
— La chambre des parents est bien vide, aujourd'hui :
Aucun reflet vermeil sous la porte n'a lui ;
Il n'est point de parents, de foyer, de clefs prises :
Partant, point de baisers, point de douces surprises !
Oh ! que le jour de l'an sera triste pour eux !
— Et, tout pensifs, tandis que de leurs grands yeux bleus,
Silencieusement tombe une larme amère,
Ils murmurent : "Quand donc reviendra notre mère ?"
...........................................................................

                                        V

Maintenant, les petits sommeillent tristement :
Vous diriez, à les voir, qu'ils pleurent en dormant,
Tant leurs yeux sont gonflés et leur souffle pénible !
Les tout petits enfants ont le cœur si sensible !
— Mais l'ange des berceaux vient essuyer leurs yeux,
Et dans ce lourd sommeil met un rêve joyeux,
Un rêve si joyeux, que leur lèvre mi-close,
Souriante, semblait murmurer quelque chose...
— Ils rêvent que, penchés sur leur petit bras rond,
Doux geste du réveil, ils avancent le front,
Et leur vague regard tout autour d'eux se pose...
Ils se croient endormis dans un paradis rose...
Au foyer plein d'éclairs chante gaiement le feu...
Par la fenêtre on voit là-bas un beau ciel bleu ;
La nature s'éveille et de rayons s'enivre...
La terre, demi-nue, heureuse de revivre,
A des frissons de joie aux baisers du soleil...
Et dans le vieux logis tout est tiède et vermeil :
Les sombres vêtements ne jonchent plus la terre,
La bise sous le seuil a fini par se taire...
On dirait qu'une fée a passé dans cela !...
— Les enfants, tout joyeux, ont jeté deux cris... Là,
Près du lit maternel, sous un beau rayon rose,
Là, sur le grand tapis, resplendit quelque chose...
Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs,
De la nacre et du jais aux reflets scintillants ;
Des petits cadres noirs, des couronnes de verre,
Ayant trois mots gravés en or : "À NOTRE MÈRE !"
......................................................................

Arthur Rimbaud

Publié dans
La Revue pour tous du 2 janvier 1870. Pas de manuscrit connu.
Les Étrennes des orphelins

René Guy Cadou Noël

Noël

Douce étable de la terre
Pas plus grande qu’appentis
On y met pelles et pioches
On y rentre les brebis.

Dans l’auberge haute et large
À l’enseigne des rieurs
On se dispute on se goberge
De volaille et de liqueurs.

Des draps blancs de quoi en somme
« T’en payer toute la nuit
« Tu rigoles mon bonhomme
« Pourquoi pas poulet au riz ».

Le Joseph, le malhabile
Sa casquette entre les doigts
« Donnez-nous ce soir asile
« Ma femme ne va pas bien ».

Cependant la neige tombe
Et par l’huis entrebâillé
Des étoiles d’argent nimbent
le front blanc de sa moitié.

« Pour la nuit ou bien pour l’heure
« Nous n’avons place pour toi
« Couchez-vous si ça vous chante
« Dans l’étable qui est là ».

Et du doigt désignant l’ombre
Il referme à double tour
Le battant de son auberge
Et la porte de son cœur.

Mais la nuit, malgré les rires
On entend bien des clameurs.
Nom de Dieu ! dit l’aubergiste
Y a le feu dans ma demeure.

Il bouscule la servante
Et s’acharne sur la clef.
Dans la nuit la neige bouge
Comme feuilles de lauriers.

Rassuré il se rapproche
De l’étable des rôdeurs.
Il voit double, il se raccroche
Aux piquets de la clôture.

Un enfant sur de la paille
Tout autour illuminé
Et les gens du voisinage
Debout près du monde entier.


René Guy Cadou,
Hélène ou le règne végétal

José-Maria de Heredia Épiphanie


    Donc, Balthazar, Melchior et Gaspar, les Rois Mages,

    Chargés de nefs d'argent, de vermeil et d'émaux

    Et suivis d'un très long cortège de chameaux,

    S'avancent, tels qu'ils sont dans les vieilles images.



    De l'Orient lointain, ils portent leurs hommages

    Aux pieds du fils de Dieu, né pour guérir les maux

    Que souffrent ici-bas l'homme et les animaux ;

    Un page noir soutient leurs robes à ramages.



    Sur le seuil de l'étable où veille saint Joseph,

    Ils ôtent humblement la couronne du chef

    Pour saluer l'Enfant qui rit et les admire.



    C'est ainsi qu'autrefois, sous Augustus Caesar,

    Sont venus, présentant l'or, l'encens et la myrrhe,

    Les Rois Mages Gaspar, Melchior et Balthazar.


    José Maria de Heredia (1842-1905)
    Les Trophées

    Jules Supervielle Le Boeuf et l'âne de la crèche


    Dans le recueil de nouvelles « L’Enfant de la haute mer »
    Attention: téléchargement non autorisé dans certains pays. Lire la note sur le droit d'auteur. Auteur décédé en 1960.