Lettres d’amour
Bonaparte
à Joséphine
Pour le général Bonaparte,
1796 est l’année de la campagne d’Italie. Il a vingt-sept
ans et brûle d’amour pour l’inconstante Joséphine de
Beauharbais, restée à Paris. Pendant les préparatifs de
l’expédition, sur la route, entre les batailles qui vont
lui donner l’avantage sur les Piémontais et les
Autrichiens, Bonaparte écrit sa passion, sa jalousie, son
impatience et offre ses victoires à la femme qu’il aime.
Nice
Je n’ai pas passé un jour sans t’aimer, je n’ai pas passé
une nuit sans te serrer entre mes bras, je n’ai pas pris
une tasse de thé sans maudire la gloire et l’ambition qui
me tiennent éloigné de l’âme de ma vie. Au milieu des
affaires, à la tête des troupes, en parcourant les camps,
mon adorable Joséphine est seule dans mon cœur, occupe mon
esprit, absorbe ma pensée. Si je m’éloigne de toi avec la
vitesse du torrent du Rhône, c’est pour te revoir plus
vite. Si, au milieu de la nuit, je me lève pour travailler
encore, c’est que cela peut avancer de quelques jours
l’arrivée de ma douce amie, et cependant, dans ta lettre du
23, du 26, tu me traites de Vous !
Vous toi-même !
Ah !
mauvais !
comment as-tu pu écrire cette lettre ?
qu’elle est froide !
Et puis du 23 au 26 restant quatre jours, qu’as-tu fait,
puisque tu n’as pas écrit à ton mari ?
Ah !
mon amie, ce vous et ces quatre jours me font regretter mon
antique indifférence. Malheur à celui qui en serait la
cause !
Puisse-t-il, pour peine et pour supplice, éprouver ce que
la conviction et l’évidence qui servit ton ami, me ferait
éprouver !
L’enfer n’a pas de supplice, ni les furies de
serpent !
Vous !
Vous !
Ah !
que sera-ce dans quinze jours ?
Mon âme est triste, mon cœur est esclave, et mon
imagination m’effraie… Tu m’aimais moins, tu seras
consolée. Un jour tu ne m’aimerais plus, dis-moi-le, je
saurais au moins mériter le malheur. Adieu, femme,
tourment, bonheur, espérance et âme de ma vie, que j’aime,
que je crains, qui m’inspire des sentiments tendres qui
m’appellent à la nature, à des mouvements tempestueux aussi
volcaniques que le tonnerre. Je ne te demande ni amour
éternel ni fidélité, mais seulement… Vérité, franchise sans
bornes. Le jour que tu me diras :
je t’aime moins, sera ou le dernier de mon amour ou le
dernier de ma vie. Si mon cœur était assez vil pour aimer
sans retour, je le hacherais avec les
dents !
Joséphine !
Joséphine !
souviens-toi de ce que je t’ai dit
quelquefois :
la nature m’a fait l’âme forte et décidée, elle t’a bâtie
de dentelle et de gaze. As-tu cessé de
m’aimer !!
Pardon, âme de ma vie, mon âme est tendre sur de vastes
combinaisons. Mon cœur, entièrement occupé par toi, a des
craintes qui me rendent malheureux. Je suis ennuyé de ne
pas t’appeler par ton nom. J’attends que tu me l’écrives.
Adieu !
Ah !
Si tu m’aimes moins, tu ne m’aurais jamais aimé. Je serais
alors bien à plaindre.
Alfred
de Musset à George Sand
Plus sensuelle que
passionnée, Georges Sand ne partage pas l’amour exalté que
lui voue Alfred de Musset. Leur liaison orageuse atteint
son paroxysme à Venise, en 1834, où la romancière, qui
entretient une liaison avec le docteur Pagello, tente de
convaincre Musset qu’il est entrain de devenir fou. Après
des mois de crise, de ménage à trois, puis de séparation,
une réconciliation s’amorce. Mais Musset, dans une lettre
écrite de Baden, montre que ses sentiments n’ont pas évolué
comme sa maîtresse le souhaitait. La réponse de George Sand
rend la rupture inévitable. Musset évoquera ce drame
amoureux dans Nuit d’octobre.
Baden, septembre 1834
Voilà huit jours que je suis parti et je ne t’ai pas encore
écrit. J’attendais un moment de calme, il n’y en a plus. Je
voulais t’écrire doucement, tranquillement par une
belle matinée, te remercier de l’adieu que tu m’as
envoyé, il est si bon, si triste, si
doux :
ma chère âme, tu es un cœur d’ange. je voudrais te parler
seulement de mon amour, ah !
George, quel amour !
Jamais homme n’a aimé comme je t’aime. Je suis perdu,
vois-tu, je suis noyé, inondé d’amour :
je ne sais plus si je vis, si je mange, si je marche, si je
respire, si je parle :
je sais que je t’aime. Ah !
si tu as eu toute ta vie une soif de bonheur inextinguible,
si c’est un bonheur d’être aimée, si tu ne l’as jamais
demandé au ciel, oh !
toi, ma vie, mon bien, ma bien-aimée, regarde le soleil,
les fleurs, la verdure, le monde !
Tu es aimée, dis-toi, cela autant que Dieu peut être aimé
par ses lévites, par ses amants, par ses
martyrs !
Je t’aime, oh ma chair et mon sang !
Je meurs d’amour, d’un amour sans fin, sans nom, insensé,
désespéré, perdu !
Tu es aimée, adorée, idolâtrée jusqu’à en
mourir !
Et non, je ne guérirai pas. Et non, je n’essaierai pas de
vivre ;
et j’aime mieux cela, et mourir en t’aimant vaut mieux que
de vivre. Je me soucie bien de ce qu’ils en diront. Ils
disent que tu as un autre amant. Je le sais bien, j’en
meurs, mais j’aime, j’aime, j’aime. Qu’ils m’empêchent
d’aimer !
Vois-tu, lorsque je suis parti, je n’ai pas pu souffrir, il
n’y avait pas de place dans mon cœur, je t’avais tenue dans
mes bras, ô mon corps adoré !
Je t’avais pressée sur cette blessure
chérie !
Je suis parti sans savoir ce que je
faisais :
je ne sais si ma mère était triste, je crois que non, je
l’ai embrassée, je suis parti, je n’ai rein dit, j’avais le
souffle de tes lèvres sur les miennes, je te respirais
encore. Ah !
George, tu as été tranquille et heureuse là-bas. Tu n’avais
rien perdu. Mais sais-tu ce que c’est pour un pauvre cœur
qui a senti pendant cinq mois, jour après jours, heure
par heure, la vie l’abandonner, le froid de la tombe
descendre lentement dans la solitude, la mort et l’oublie
tomber goutte à goutte comme la neige, sais-tu ce que c’est
pour un cœur serré jusqu’à cesser de battre, de se dilater
un moment, de se rouvrir comme une pauvre fleur mourante,
et de boire encore une goutte de rosée
vivifiante ?
Oh, mon Dieu, je le sentais bien, je le savais, il ne
fallait pas nous revoir. Maintenant c’est
fini :
je m’étais dit qu’il fallait revivre, qu’il fallait prendre
un autre amour, oublier le tien, avoir du courage.
J’essayais, je tenais du moins. Mais, maintenant, écoute,
j’aime mieux ma souffrance que la vie :
vois-tu, tu te rétracterais que cela ne servirait à
rien, tu veux bien que je t’aime, ton cœur le veut, tu ne
diras pas le contraire, et moi, je suis perdu. Vois-tu, je
ne réponds plus de rien.
Denis
Diderot à Sophie Volland
Entre 1755 et 1774, le
maître d’œuvre de l’encyclopédie, adresse cinq cent
cinquante-trois lettres à celle qu’il appelle sa
« muse". Il a quarante-deux ans quand il la rencontre,
elle trente-huit. Ces missives à la fois tendres,
empressées, spirituelles et savantes sont comme le journal
intime d’un intellectuel enthousiaste et amoureux car
Sophie partage la passion de son ami pour les idées et la
littérature. Leur liaison se poursuit jusqu’à la
disparition de Sophie, le 22 février 1784. Diderot ne lui
survit que six mois.
23 juillet 1759
Je ne saurais m’en aller d’ici sans vous dire un petit mot.
Eh bien, mon amie, vous comptez donc beaucoup sur
moi ?
votre bonheur, votre vie sont donc liés à la durée de ma
tendresse !
ne craignez rien, ma Sophie. Elle durera et vous vivrez, et
vous vivrez heureuse. Je n’ai point encore commis le crime,
et je ne commencerai pas à le commettre, je suis tout pour
vous, vous être tout pour moi, nous supporterons ensemble
les peines qu’il plaira au sort de nous envoyer. Vous
allégerez les miennes, j’allégerai les vôtres. Puissé-je
vous voir toujours telle que vous êtes depuis quelques
mois, pour moi, vous serez forcée de convenir que je suis
comme au premier jour. Ce n’est pas un mérite que
j’aie, c’est une justice que je vous rends. L’effet des
qualités réelles, c’est de se faire sentir plus vivement de
jour en jour. Reposez-vous de ma constance sur les vôtres
et sur le discernement que j’en ai. Jamais passion ne fut
plus justifiée par la raison que la mienne. N’est-il
pas vrai, ma Sophie, que vous êtes bien
aimable ?
Regardez au-dedans de vous-même. Voyez -vous bien, voyez
combien vous êtes digne d’être aimée, et connaissez combien
je vous aime. C’est là qu’est la mesure invariable de mes
sentiments. Bonsoir, ma Sophie, je m’en vais plein de la
joie la plus douce et la plus pure qu’un homme puisse
ressentir. Je suis aimé, et je le suis de la plus digne des
femmes. Je suis à ses pieds, c’est ma place, et je les
baise.
18 octobre 1760
Nous recevrons, vous, mes lettres, moi, les vôtres, deux à
deux, c’est une affaire arrangée. Combien d’autres plaisirs
qui s’accroissent par l’impatience et par le
délai ?
Éloigner nos jouissances, souvent c’est nous servir. Faire
attendre le bonheur, c’est ménager à son ami une
perspective agréable, c’est en user avec lui comme
l’économe fidèle qui placerait à un haut intérêt le dépôt
oisif qu’on lui aurait confié. Voilà des maximes qui ne
déplairont pas (à) votre sœur. J’en ai entendu de plus
folles encore. Il y en a qui préfèrent l’espoir à la
possession et qui disent qu’on ne s’ennuie presque jamais
d’espérer et qu’il est rare qu’on ne s’ennuie pas d’avoir.
Je réponds moi, qu’on espère toujours avec quelque peine,
et qu’on ne jouit jamais sans quelque plaisir. Et puis la
vie s’échappe :
la sagacité des hommes a donné au temps une voix qui les
avertit de sa fuite sourde et légère, mais à quoi bon
l’heure sonne-t-elle, si ce n’est jamais l’heure du
plaisir. Venez, mon amie, venez que je vous embrasse. Venez
et que tous vos instants et tous les miens soient marqués
par notre tendresse, que votre pendule et la mienne battent
toujours la minute où je vous aime et que la longue nuit
qui nous attend soit au moins précédée de quelques beaux
jours. (….)
Chère femme, combien je vous aime !
Combien je vous estime !
En dix endroits, votre lettre m’a pénétré de joie. Je ne
saurais vous dire ce que la droiture et la vérité font sur
moi. Si le spectacle de l’injustice me transporte
quelquefois d’une telle indignation que j’en perds le
jugement et dans ce délire je tuerais, j’anéantirais,
aussi celui de l’équité me remplit d’une douceur,
m’enflamme de chaleur et d’un enthousiasme où la vie, s’il
fallait la perdre, ne me tiendrait à rien. Alors il me
semble que mon cœur s’étende au-dedans de moi, qu’il nage,
je ne sais quelle sensation délicieuse et subtile me
parcourt partout, j’ai peine à respirer, il excite à toute
la surface de mon corps, comme un frémissement, c’est
surtout au haut du front, à l’origine des cheveux qu’il se
fait sentir, et puis les symptômes de l’admiration et du
plaisir viennent se mêler sur mon visage avec ceux de la
joie, et mes yeux se remplissent de pleurs. Voilà ce que je
suis quand je m’intéresse vivement à celui qui fait le
bien.
Oh, ma Sophie, combien de beaux moments je vous
dois !
combien je vous en devrai encore !
Oh Angélique, ma chère enfant, je te parle ici et tu ne
m’entends pas, mais si tu lis jamais ces mots quand je ne
serai plus, car tu me survivras, tu verras que je
m’occupais de toi et que je disais, dans un temps où
j’ignorais quel sort tu me préparais, qu’il dépendrait de
toi de me faire mourir de plaisir ou de peine. […]
Gabrielle
d’Estrées à Henri IV
Ils se sont rencontrés le 7
novembre 1590. Henri de Navarre est devenu roi l’année
précédente. Marguerite de Valois, la sulfureuse
« reine Margot », est sa femme. Henri le
séducteur va tout faire pour gagner le cœur de Gabrielle.
Trois ans plus tard, même si elle est encore la maîtresse
du Duc de Bellegarde, Gabrielle est sous le charme de celui
qu’on surnomme le « Vert galant". Cette lettre
inquiète (malade, Henri IV vient de subir une saignée) est
précieuse :
elle est la seule connue de celles que Gabrielle a
adressées à son royal amant.
Février 1593.
Je meurs de peur, assurez-moi, je vous supplie, en me
disant comme se porte le plus brave du monde. Je crains que
son mal ne soit grand, puisque autre cause ne me devait
priver de sa présence aujourd’hui. Dis-moi des
nouvelles, mon cavalier, puisque tu sais combien le moindre
de ses maux m’est mortel. Combien que par deux fois j’ai su
de votre état, aujourd’hui je ne saurai dormir sans
vous envoyer mille bonsoirs, car je ne suis pas douée d’une
sensible constance. Je suis la princesse Constance et
sensible pour tout ce qui vous touche, et insensible à tout
ce qui reste au monde, soit bien ou mal… (…..)
Henri
IV à Gabrielle d’Estrées
Henri et Gabrielle vivent
un grand amour partagé. Elle donnera trois enfants au roi,
qui tentera de faire annuler son mariage avec la reine
Margot pour épouser sa maîtresse. Mais Gabrielle ne sera
jamais reine. La belle histoire finit
tragiquement :
un jour de 1599, Gabrielle meurt d’un mal mystérieux en
l’absence d’Henri. Les lettres qu’il lui a écrites depuis
le jour de leur rencontre attestent que la jeune femme
avait converti à l’amour unique le coureur impénitent.
Saint-Denis, 14 juillet
1593
(….) Il est
en vous de me changer, il est en vous de
m’obliger ;
vous me feriez tort si vous croyez que rien qui soit au
monde vous puisse servir avec tant d’amour que moi. Nul ne
peut aussi peu égaler ma fidélité. Si je commis quelque
indiscrétion, quelle folie ne fait commettre la
jalousie !
Prenez-vous-en donc à vous. Jamais maîtresse ne m’en avait
donné ;
c’est pourquoi je ne connaissais rien de si discret que
moi. Feuille morte a bien fait connaître, en craignant les
Ligueurs, qu’il n’était ni amoureux ni à moi. J’ai telle
envie de vous voir, que je voudrais, pour
l’abréviation de quatre ans de mon âge, le pouvoir faire
aussi tôt que cette lettre, que je finis par vous baiser un
million de fois les mains. (….)
Derniers mois de 1593
Je vous
écris, mes chères amours, des pieds de votre peinture, que
j’adore seulement pour ce qu’elle est faite pour vous, non
qu’elle vous ressemble. J’en puis être juge compétent, vous
ayant peinte en toute perfection dans mon âme, dans mon
cœur, dans mes yeux…
Amiens, 22 octobre 1595
Mes chères
amours, il faut dire vrai, nous nous aimons bien. Certes,
pour femme il n’en est point de pareille à
vous ;
pour homme, nul ne m’égale à savoir bien aimer. Ma
passion est toute telle que quand je commençais à vous
aimer :
mon désir de vous revoir, encore plus violent qu’alors,
bref, je vous chéris, adore et honore miraculeusement. Pour
Dieu, que toute cette absence se passe comme elle a
commencé et bien avancé !
Car dans dix jours j’espère mettre fin à ce mien exil.
Préparez-vous, mon tout, de partir dimanche, et lundi être
à Compiègne. (…..) Bonsoir, mon cœur, je vous baise un
million de fois les mains.
Héloïse
à Abélard (extrait d’une lettre)
Née en 1101, elle est
jeune, belle et déjà savante quand elle rencontre à Paris
Pierre Abélard (1079-1142), le plus grand philosophe de son
temps. Leurs amours passionnées provoquent la chute et
l’humiliation de son amant. Elle rentre au couvent et
devient abbesse du monastère du Paraclet. Écrites dix ans
après leur tragique aventure, les lettres d’Héloïse à
Abélard sont l’expression par excellence de l’amour
sublime. Les réponses d’Abélard l’exhortent à se résigner,
mais, même sous le voile, Héloïse restera à jamais sa
maîtresse…
(……) Tu sais, mon bien-aimé, et
tous le savent, combien j’ai perdu en
toi ;
tu sais dans quelles terribles circonstances l’indignité
d’une trahison publique m’arracha au siècle en même temps
que toi, et je souffre incomparablement plus de la manière
dont je t’ai perdu que de ta perte même. Plus grand est
l’objet de la douleur, plus grands doivent être les remèdes
de la consolation. Toi seul, et non un autre, toi seul, qui
seul es la cause de ma douleur, m’apporteras la grâce de la
consolation. Toi seul, qui m’as contristée, pourras me
rendre la joie, ou du moins soulager ma peine. Toi
seul me le dois car aveuglément j’ai accompli toutes tes
volontés, au point que j’eus, ne pouvant me décider à
t’opposer la moindre résistance, le courage de me perdre
moi-même, sur ton ordre. Bien plus, mon amour, par un effet
incroyable, s’est tourné en tel délire qu’il s’enleva, sans
espoir de le recouvrer jamais, à lui-même l’unique objet de
son désire, le jour où pour t’obéir je pris l’habit et
acceptai de changer de cœur. Je te prouvai ainsi que tu
règnes en seul maître sur mon âme comme sur mon corps. Dieu
le sait, jamais je n’ai cherché en toi que toi-même. C’est
toi seul que je désirais, non ce qui t’appartenait ou ce
que tu représentes. Je n’attendais ni mariage, ni avantages
matériels, ne songeais ni à mon plaisir ni à mes volontés,
mais je n’ai cherché, tu le sais bien, qu’à satisfaire
les tiennes. Le nom d’épouse paraît plus sacré et plus
fort ;
pourtant celui d’amie m’a toujours été plus doux. J’aurais
aimé, permets-moi de le dire, celui de concubine et de
fille de joie, tant il me semblait qu’en m’humiliant
davantage j’augmentais mes titres à ta reconnaissance et
nuisais moins à la gloire de ton génie.
(…..) Quel roi, quel philosophe, pouvait égaler ta
gloire ?
Quel pays, quelle ville, quel village n’aspirait à te
voir ?
Qui donc, je le demande, lorsque tu paraissais en public,
n’accourait pour te regarder et, quand tu t’éloignais, ne
te suivait du regard, le cou tendu ?
Quelle femme mariée, quelle jeune fille, ne te désirait en
ton absence, ne brûlait quand tu étais
là ?
Quelle reine, quelle grande dame, n’a pas envié mes joies
et mon lit ?
(……)
Jean-Jacques
Rousseau à Sophie d’Houdetot
Le
discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité
parmi les hommes est à peine publié lorsque Rousseau
rencontre Sophie ?
Il a commencé à écrire La nouvelle Héloïse et l’idylle se
métamorphose vite en passion. Hélas !
le philosophe se heurte à une fin de non-recevoir. Après
cette lettre lourde de reproches, la jeune femme saura
pourtant se réconcilier avec Jean-Jacques.
Vers le 15 octobre 1757
Ah !
Sophie, Sophie !
Ose me dire que ton amant t’est plus cher aujourd’hui que
quand tu daignais m’écouter et me plaindre, et que tu
m’attendrissais à mon tour aux expressions de ta passion
pour lui !
Tu l’adorais et te laissais adorer :
tu soupirais pour un autre, mais ma bouche et mon cœur
recueillaient tes soupirs. Tu ne te faisais point un vain
scrupule de lui cacher des entretiens qui tournaient au
profit de ton amour. Le charme de cet amour croissait sous
celui de l’amitié ;
ta fidélité s’honorait du sacrifice des plaisirs non
partagés. Tes refus, tes scrupules étaient moins pour lui
que pour moi. Quand les transports de la plus violente
passion qui fut jamais t’excitaient à la pitié, tes yeux
inquiets cherchaient dans les miens si cette pitié ne
t’ôterait point mon estime ;
et la seule condition que tu mettais aux preuves de
ton amitié était que je ne cesserais point d’être ton ami.
Cesser d’être ton ami !
chère et charmante Sophie, vivre et ne plus t’aimer est-il,
pour mon âme, un état possible ?
Eh !
Comment mon cœur se fût-il détaché de toi, quand aux
chaînes de l’amour tu joignais les doux nœuds de la
reconnaissance ?
J’en appelle à ta sincérité. Toi qui vis, qui causas ce
délire, ces pleurs, ces ravissements, ces extases, ces
transports qui n’étaient pas faits pour un mortel, dis,
ai-je goûté tes faveurs de manière à mériter de les
perdre ?
(….) Ressouviens-toi du mont Olympe, ressouviens-toi de ces
mots écrits au crayon sur un chêne. J’aurais pu les
tracer du plus pur de mon sang, et je ne saurais te voir ni
penser à toi qu’il ne s’épuise et ne renaisse sans cesse.
Depuis ces moments délicieux où tu m’as fait éprouver tout
ce qu’un amour plaint, et non partagé, peut donner de
plaisir au monde, tu m’es devenue si chère que je n’ai plus
osé désirer d’être heureux à tes dépens, et qu’un seul
refus de ta part eût fait taire un délire insensé. Je m’en
serais livré plus innocemment aux douceurs de l’état où tu
m’avais mis ;
l’épreuve de ta force m’eût rendu plus circonspect à
t’exposer à des combats que j’avais trop peu su te rendre
pénibles. J’avais tant de titres pour mériter que tes
faveurs et ta pitié même ne me fussent point
ôtées ;
hélas !
que faut-il que je me dise pour me consoler de les avoir
perdues si ce n’est que j’aimais trop pour les savoir
conserver. (….)
Le
marquis de Sade à Madame de Sade
En
1777, Donatien Alphonse François de Sade, condamné à mort
par contumace en 1772, en fuite en Italie, revient à Paris
pour porter sa mère en terre. Il est aussitôt incarcéré à
Vincennes, mais parvient à s’évader. Repris l’année
suivante, il ne peut plus échapper à son destin et restera
emprisonné jusqu’en 1790. Pendant cette période, il écrit
quelques-uns des sulfureux chefs-d’œuvre, et parvient à
garder un lien avec le monde extérieur grâce à une
abondante correspondance, notamment avec Madame de Sade,
comme en témoigne cette lettre datant de fin 1783, soit peu
avant la rédaction des cent vingt journées de Sodome.
Charmante créature, vous voulez
mon linge sale, mon vieux linge. Savez-vous que c’est d’une
délicatesse achevée ?
Vous voyez comme je sens le prix des choses. Écoutez, mon
ange, j’ai toute l’envie du monde de vous satisfaire sur
cela, car vous savez que je respecte les goûts, les
fantaisies, quelque baroques qu’elles soient, je les trouve
toutes respectables, et parce qu’on n’en est pas le maître,
et parce que la plus singulière et la plus bizarre de
toutes, bien analysée, remonte toujours à un principe de
délicatesse. Je me charge de le prouver quand on voudra.
Vous savez que personne n’analyse ces choses-là comme moi.
J’ai donc, mon petit chou, toute l’envie du monde de vous
satisfaire. Cependant je croirais faire une vilenie que de
ne pas donner mon vieux linge à l’homme qui me sert. Je
l’ai donc fait, et le ferai toujours. Mais vous
pouvez vous adresser à lui. Je lui en ai déjà dit une
parole, à mot couvert, comme vous croyez bien. Il m’a
compris, et il m’a promis de vous le recueillir. Ainsi, ma
lolotte, tu t’adresseras à lui, je t’en prie, et tu seras
satisfaite. Ah, juste ciel !
si, par une voie aussi courte et aussi facile, il m’était
possible de me procurer tout plein de choses de toi,
bientôt dévorées, si je les tenais, comme j’irais, comme je
volerais :
donnez, donnez, monsieur, cela vient de celle que
j’adore !
Je respirerai les atomes de sa vie, ils enflammeront me
fluide qui coule dans mes nerfs, ils porteront quelque
chose d’elle au sein de mon existence, et je me croirai
heureux. Cela posé, me ferez-vous, l’amitié, ma reine, de
m’envoyer du linge neuf, attendu l’extrême besoin que j’en
ai. (….)
Juliette
Drouet à Victor Hugo
De
1833 jusqu’à sa mort, en 1883, Juliette écrira chaque jour
à Victor Hugo. Ces lettres tour à tour tendres, taquines,
soupçonneuses ou enflammées forment la plus extraordinaire
correspondance amoureuse. La dernière est datée du 1er
janvier 1883 « cher adoré, je ne sais pas où
je serais l’année prochaine à pareille époque, mais je suis
heureuse et fière de te signer mon certificat de vie pour
celle-ci par un seul mot ;
je t’aime ».
Février 1857
Je ne
suis pas revenue du bain assez tôt pour te revoir avant le
dîner, mon cher adoré, mais je tâche de tromper la faim de
mon cœur et de mon estomac en des faïences illustrées.
Jusqu’à présent je dois dire que cela ne fait que
m’aiguiser l’appétit et surexciter mon inspiration
artistique, poétique, bucolique alcoolique et Céramique. Ca
vous apprendra à me prendre pour une cruche et à me
proposer des choses qui sont immorales, cela vous apprendra
encore à ne pas demander de restitus sans rime ni raison
quand vous savez que je vous aime plus que plein mon cœur.
Aussi ne venez pas vous plaindre de ma stupidité quand même
elle vous donnerait des horripilations d’indignation et
baisez-moi tout de suite.
Mai 1866
Cher
adoré bien aimé, ta lettre a toutes les senteurs du paradis
et tout l’éclat des astres. J’en ai l’enivrement et
l’éblouissement comme si je respirais ton âme en pleine
lumière de ton génie. J’en suis ravie et confuse comme le
jour où tu m’as dit pour la première
fois :
je t’aime. À ce moment-là, j’avais peur de n’être pas assez
ange pour ton amour, et pourtant Dieu sait si je t’aime et
comment je t’aime. Mes scrupules sont encore de l’amour.
Modestie et orgueil, fierté et humilité, tout est amour en
moi. Je t’admire comme un humble esprit que je
suis :
je t’adore comme un être divin que tu es.
Victor Hugo à Juliette Drouet
"le jour où ton regard a
rencontré mon regard pour la première fois, un rayon est
allé de ton cœur au mien comme l’aurore à une ruine »,
écrit Victor Hugo sur le carnet de sa maîtresse après leur
rencontre, le 2 janvier 1833. Elle est actrice,
indépendante, mais prête à tout pour le grand homme. Malgré
les obligations familiales de Hugo, les drames, les chaos
de ses carrières littéraire et politique, les infidélités
du poète, ils ne se quitteront plus. Victor Hugo a écrit
trois cent lettres d’amour à Juliette.
7
Mars 1833
Je vous
aime, mon pauvre ange, vous le savez bien, et pourtant vous
voulez que je vous l’écrive. Vous avez raison. Il faut
s’aimer, et puis il faut se le dire, et puis il faut se
l’écrire, et puis il faut se baiser sur la bouche, sur les
yeux, et ailleurs. Vous êtes ma Juliette bien-aimée. Quand
je suis triste, je pense à vous, comme l’hiver on pense au
soleil, et quand je suis gai, je pense à vous, comme en
plein soleil on pense à l’ombre. Vous voyez bien, Juliette,
que je vous aime de toute mon âme. Vous avez l’aire jeune
comme un enfant, et l’air sage comme une mère aussi je vous
enveloppe de tous ces amours-là à la fois. Baisez-moi,
belle Juju !
Septembre 1834
Je ne suis
pas libre ce matin, et jamais pourtant je n’aurais eu tant
besoin de te voir. Oh !
que je voudrais pouvoir courir chez toi en ce
moment !
Comment vas-tu ?
Comment as-tu passé la nuit ?
Tu étais hier souffrante. Je suis dévoré d’amour et
d’inquiétude. Oh !
ma joie, ma vie, ma bien-aimée !
Je suis triste ce matin, j’ai peur que les allants et
venants du dimanche ne m’empêchent d’être auprès de toi
aussi vite et aussi longtemps que je voudrais. Pourvu
encore que toi-même de ton côté tu puisses
venir !
pourvu que la fièvre que tu avais hier ne t’empêche pas de
sortir aujourd’hui !
Oh !
plains-moi. Oh !
n’est-ce pas ?
Tu viendras ?
tu te portes bien ?
je te verrai ?
Oh !
J’ai tant d’amour à te donner, tant de baisers à te
prodiguer, sur tes pieds parce que je te respecte, sur ton
front parce que je t’admire, sur tes lèvres parce que je
t’aime !
Ce n’est pas une couronne que tu devrais avoir sur la tête,
c’est une étoile !
Janvier 1835
Et qui
résisterait à tes adorables lettres,
Juliette !
Je viens de les lire, de les relire, de les dévorer de
baisers comme j’en dévorerais ta bouche sur je te tenais
là. Je t’aime. Tu vois bien que je t’aime. Est-ce que tout
n’est pas là ?
Oh oui, je te demande bien pardon à genoux et du fond du
cœur et du fond de l’âme de toutes mes injustices. Je
voudrais avoir là comme tout à l’heure ton pied, ton pied
charmant, ta main, tes yeux, et tes lèvres sous mes lèvres.
Je te dirais toutes ces choses qui ne se disent qu’avec
sourires et des baisers. Oh !
je souffre bien souvent, va, plains-moi. Mais je t’aime.
Aime-moi !
Tes lettres sont ravissantes. Ma vie est faite des regards
que me donnent tes yeux, des sourires que me donne ta
bouche, des pensées que me donne ta journée, des rêves que
me donne ta nuit. Dors bien cette nuit. Dors. Je pense que
tu t’endors en ce moment. Je voudrais que tu visses cette
lettre en songe, et le regard avec lequel j’ai lu les
tiennes et le cœur avec lequel je t’écris celle-ci. Je te
baise mille fois, Juliette bien-aimée, dans toutes les
parties de ton corps, car il me semble que partout sur ton
corps, je sens la place de ton cœur comme partout dans ma
vie je sens la place de mon amour. Je t’aime, tu es ma
joie.
Voltaire
à Marie-Louise Denis
Voltaire vit à Cirey avec Madame du Châtelet lorsqu’il
tombe amoureux de sa nièce, Madame Denis. D’abord exilé, de
nouveau reçu à Versailles, puis de nouveau exilé à Berlin,
le philosophe poursuit da tendre correspondance avec celle
qui deviendra, à partir de 1750, sa compagne au
domaine de Ferney. Candide et le
Dictionnaire
philosophique seront écrits dans l’ombre
de la fidèle Marie-Louise. Pour Voltaire, la langue de
l’intimité est souvent l’italien, langue dans laquelle est
écrite la dernière des lettres suivantes.
7
décembre 1747 :
Je sortais
du lit, ma chère, quand votre lettre me fut rendue, il
était cinq heures de l’après-midi. Je ne dors plus, et je
vous écris cinq heures du matin. On donnera « la
Prude » le vendredi de la semaine prochaine,
c’est-à-dire le 15 décembre. Venez, ma chère, et soyez mon
juge. Je voudrais que votre frère pût la voir. Il le pourra
sans risque, personne ne le connaît ici. Venez avec tous
vos amis et toute votre famille. Mais je me flatte de vous
embrasser avant que n’arrive ce grand jour de
divertissements. Je vous aime, ma chère, plus que toutes
les comédies, et plus que toute autre consolation.
1748 :
Je ne
pourrai vous voir aujourd’hui ma chère enfant. Tous mes
jours ne sont pas des jours de consolation. Il y en a des
consacrés au chagrin des affaires, à celui des devoirs.
Demain je me flatte de voir celle dans laquelle mon
âme se repose et qui seule fait la douceur d’une vie
condamnée aux souffrances mais que vous me faites aimer.
Traduction de la lettre du 22 mai 1748 :
Si vous avez
quelque chose à me pardonner, ma très chère enfant, excusez
mon indigne négligence à vous donner des témoignages
solides de ma tendre et éternelle amitié. Vous êtes
l’unique cible de tous mes regards ;
et je me flatte que dans quelque temps je serai
plus heureux. Vous faites ma consolation et je n’ai
pas d’autre désir que de vous rendre heureuse pendant ma
vie et après ma mort. Je vous aimerai toujours tendrement,
jusqu’à ce jour où la loi de la nature sépare ce que
la nature et l’amour ont uni. Aimons-nous jusqu’à cette
heure. Je vous embrasse mille fois.
