Gérard de Nerval
LES AVENTURES DE LA NUIT DE SAINT-SYLVESTRE
CONTE INÉDIT D’HOFFMANN
Traduction par Gérard de Nerval en 1831
LE MERCURE DE FRANCE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
*orthographe
du XIXe s. respectée :
habitans, éclatans,
grand’peine…
AVANT-PROPOS.
Le
voyageur enthousiaste, dont l’album nous fournit cette
fantaisie à la manière de Callot, sépare visiblement si peu
sa vie intérieure de sa vie extérieure, qu’on aurait peine
à indiquer d’une manière distincte les limites de
chacune ;
mais comme il est vrai que toi-même, bienveillant lecteur,
tu n’as point de ces limites une idée bien précise,
notre visionnaire te les fera peut-être franchir à ton
insu, et ainsi tu te trouveras lancé tout à coup dans une
région étrange et merveilleuse, dont les mystérieux
habitans s’introduiront peu à peu dans ta vie extérieure et
positive ;
de sorte que vous serez bientôt ensemble à tu et à toi,
comme de vieux compagnons.
Accepte-les pour tels, et accommode-toi à leurs singulières
allures, de manière à supporter sans peine les légers
saisissements que leur commerce immédiat pourra quelquefois
te causer :
je t’en prie de toutes mes forces, bienveillant lecteur.
Que puis-je faire de plus pour le voyageur enthousiaste, à
qui sont déjà arrivées déjà, en divers lieux, et
particulièrement à Berlin, dans la soirée de saint
Sylvestre, tant de singulières et folles
aventures ?
I. LA
BIEN-AIMÉE
J’avais la mort dans l’âme, la
froide mort, et je croyais sentir comme des glaçons aigus
s’élancer de mon cœur dans mes veines ardentes. Égaré, je
me précipitai, sans manteau, sans chapeau, au sein de la
nuit épaisse, orageuse. Les girouettes grinçaient, il
semblait que l’on entendît se mouvoir les rouages éternels
et formidables du temps, comme si la vieille année allait,
telle qu’un poids énorme, se détacher et rouler sourdement
dans l’abîme. Tu sais bien que cette époque, Noël et le
nouvel an, que vous accueillez, vous, avec une satisfaction
calme et pure, vient toujours me précipiter, hors de ma
paisible demeure, dans les flots d’une mer écumante et
furieuse.
Noël !…
ce sont des jours de fête dont l’éclat aimable me séduit
longtemps d’avance ;
à peine puis-je les attendre. Je suis meilleur, plus enfant
que tout le reste de l’année ;
mon cœur, ouvert à toutes les joies du ciel, ne peut
nourrir aucune pensée noire ou haineuse ;
je redeviens un jeune garçon, avec sa joie vive et
bruyante. Parmi les étalages bigarrés, éclatans, des
boutiques de Noël, je vois des figures d’anges me sourire,
et, à travers le tumulte des rues, les soupirs de l’orgue
saint m’arrivent comme de bien loin ;
car un enfant
nous est né !
Mais, la fête
achevée, tout ce bruit s’abat, tout cet éclat se perd dans
une sourde obscurité. À chaque année, toujours des fleurs
qui le flétrissent, et dont le germe se dessèche, sans
espoir qu’un sommeil de printemps ranime jamais leurs
rameaux !
Certes, je sais fort bien cela ;
mais une puissance ennemie, chaque fois que l’on touche à
sa fin, ne manque jamais de me le rappeler avec une
satisfaction cruelle :
« Vois, murmure-t-elle à mon oreille, vois combien de
plaisirs, cette année, t’ont abandonné pour
toujours !
Mais aussi tu es devenu plus sage, tu n’attaches désormais
aucun prix à des divertissements frivoles, te voilà de plus
en plus un homme grave, un homme sans plaisir. »
Le diable me réserve toujours pour le soir de saint
Sylvestre, un singulier régal de fête :
il prend bien son temps, puis s’en vient avec un rire
odieux, déchirer mon sein de ses griffes aiguës et se
repaître du plus pur sang de mon cœur. Il se sert à cet
effet de tout ce qui se présente, témoin hier encore le
conseiller de justice, qui se trouva être l’instrument
qu’il lui fallait. Il y a toujours chez lui (chez le
conseiller) grande réunion le soir de saint
Sylvestre ;
il a la fureur alors de vouloir ménager à chacun une
surprise agréable pour la nouvelle année, et s’y prend
d’une manière si gauche et si stupide que tous les plaisirs
qu’il avait imaginés, à grand-peine, aboutissent
d’ordinaire à un désappointement ridicule et pénible. Dès
que j’entrai dans l’antichambre, le conseiller de justice
se hâta de venir à ma rencontre, m’arrêtant à la porte du
sanctuaire, d’où partaient les vapeurs du thé accompagnées
de parfums exquis ;
il sourit d’une façon singulière et me dit, avec tout l’air
de finesse bienveillante qu’il put se
donner :
« Mon bon ami, mon bon ami, quelque chose de délicieux
vous attend dans le salon… une surprise
admirable !
digne de la belle soirée de saint Sylvestre. N’allez pas
vous effrayer ! »
Ces mots me tombèrent lourdement sur le
cœur ;
de sombres pressentiments s’en élevèrent, et je me sentis
cruellement oppressé. Les portes s’ouvrirent, je me
précipitai rapidement dans le salon, et sur le sopha, au
milieu des dames, son image radieuse s’offrit à moi.
C’était elle… elle-même
que je n’avais
point vue depuis tant d’années !
Tous les heureux moments de ma vie repassèrent soudain dans
mon âme comme un éclair rapide et puissant. Plus
d’éloignement funeste !
bien loin même l’idée d’une séparation
nouvelle !
Par quel hasard merveilleux se trouvait-elle de
retour ?
quel rapport existait-il entre elle et la société du
conseiller, qui ne m’avait jamais appris qu’il la
connût ?
Je ne m’arrêtai point un instant à ces pensers… je la
retrouvais enfin !
Immobile, tel qu’un homme frappé de la foudre, voilà comme
j’étais sans doute ;
le conseiller me poussa doucement :
« Allons, mon ami !
mon ami ! »
Machinalement, je m’avançai ;
mais je ne voyais qu’elle, et de mon sein oppressé ces mots
purent s’échapper à peine :
« Mon Dieu !
mon Dieu !
Julie ici ! »
J’étais auprès de la table à thé ;
ce fut alors seulement que Julie m’aperçut. Elle se leva et
me dit, du ton qu’on parlerait à un
étranger :
« Je me réjouis beaucoup de vous rencontrer ici. Votre
santé paraît bonne ! »
Puis elle se rassit, et s’adressant à une dame auprès
d’elle :
« Aurons-nous au théâtre quelque chose d’intéressant
la semaine qui vient ? »
Tu t’approches d’une fleur charmante qui éclatait à tes
yeux au milieu de parfums suaves et voluptueux, mais, au
moment où tu te penches pour admirer les vives couleurs,
voilà qu’un froid et venimeux basilic s’élance de sa
corolle enflammée pour te lancer la mort avec ses yeux
perfides… c’est ce qui venait de m’arriver. Je saluai
gauchement les dames, et pour ajouter encore le ridicule à
ma profonde douleur, je coudoyai, en me retournant
rapidement, le conseiller de justice, qui se trouvait
derrière moi, et lui jetai hors des mains une tasse de thé
fumant sur son jabot admirablement
plissé ;
on rit de l’infortune du conseiller et plus encore de ma
maladresse. Ainsi tout, ce soir-là, tendait à me rendre
excessivement bouffon, et je me résignai, en homme, à ma
destinée. Julie n’avait point ri ;
mes regards égarés rencontrèrent les siens, et ce fut comme
si un rayon de bonheur d’autrefois, de cette vie toute
d’amour et de poésie, revenait me sourire encore.
Quelqu’un qui commença à improviser sur le piano, dans la
chambre voisine, mit alors en mouvement toute la société.
C’était, disait-on, un virtuose étranger, nommé Berger, qui
jouait divinement, et à qui l’on devait toute son
attention. « Ne fais donc pas sonner ainsi ta cuiller
à thé, Mimi ! »
s’écria le conseiller ;
et, inclinant légèrement la main du côté de la porte, il
invita les dames avec un agréable « eh
bien ? »
à s’approcher du virtuose. Julie aussi s’était levée et se
dirigeait lentement vers la salle voisine. Tout en elle
avait pris je ne sais quel caractère
étrange ;
il me sembla qu’elle était plus grande qu’autrefois et que
ses formes s’étaient développées de manière à ajouter
merveilleusement à sa beauté. La coupe singulière de sa
robe blanche et surchargée de plis, qui ne couvrait qu’à
moitié sa gorge, son dos et ses épaules, ses vastes manches
qui se rétrécissaient aux coudes, sa chevelure séparée sur
le front et répandue derrière sa tête en tresses
multipliées, lui donnaient quelque chose
d’antique ;
elle rappelait les Vierges des peintures de
Miéris ;…
et pourtant il me semblait avoir vu quelque part, de mes
yeux bien ouverts, cet être en quoi Julie s’était
transformée. Elle avait ôté ses gants et rien ne lui
manquait, pas même les bracelets d’un merveilleux travail,
attachés au-dessus de la main, pour ressembler complètement
à cette image d’autrefois, qui m’assaillait toujours plus
vivante et plus colorée.
Julie se tourna vers moi avant d’entrer dans le salon
voisin, et je crus m’apercevoir que cette figure angélique,
jeune et pleine de grâce, se contractait dans une amère
ironie :
quelque chose d’horrible, de délirant, s’empara de moi et
fit frémir convulsivement tous mes nerfs.
« Oh !
il joue divinement bien ! »
murmura une demoiselle, animée par une tasse de thé bien
sucré ;
et que je ne sais comment il se fit que son bras se trouva
passé dans le mien et je la conduisis, ou plutôt qu’elle
m’entraîna dans la salle voisine. Berger faisait alors
mugir le plus furieux ouragan ;
ses accords puissans s’élançaient et retombaient comme les
vagues d’une mer en furie :
cela me fit du bien. Julie se trouvait à mon côté et me
disait de sa voix d’autrefois, la plus douce et la plus
tendre :
« Je voudrais te voir au piano et que tu chantasses
l’espérance et le bonheur qui sont
passés ! »
L’ennemi s’était retiré de moi, et, dans ce seul
mot :
Julie !
j’aurais voulu exprimer toute la félicité du ciel qui me
revenait. D’autres personnes, en passant entre nous,
m’éloignèrent d’elle. Il était clair qu’elle m’évitait
maintenant ;
mais je parvins, tantôt à respirer sa douce haleine, tantôt
à effleurer son vêtement, et l’aimable printemps, que
j’avais cru à jamais passé, ressuscitait paré de couleurs
éclatantes. Berger avait laissé s’abattre la
tempête ;
le ciel s’était éclairci, et, semblables aux petits nuages
dorés du matin, de vaporeuses mélodies nageaient, mollement
dans le pianissimo.
Le virtuose reçut, en terminant, des applaudissemens
unanimes et bien mérités ;
puis l’assemblée se mêla confusément, de sorte que je me
retrouvai auprès de Julie. J’avais l’esprit animé, je
voulus la saisir, l’embrasser, dans le transport de ma
douloureuse passion, mais la maudite figure d’un valet
importun surgit tout à coup entre nous deux. « Peut-on
vous offrir ?… »
nous dit-il d’une voix désagréable, en présentant un vaste
plateau. Au milieu des verres, remplis d’un punch fumant,
s’élevait une coupe artistement ciselée, remplie de la même
liqueur à ce qu’il paraissait. Comment cette coupe se
trouva parmi ces verres, c’est ce que sait mieux que moi
celui que j’apprends de plus en plus à
connaître :
celui qui, en marchant, décrit toujours avec son pied,
comme Clément
dans
Octavien,
des crochets fort bizarres, et qui aime par dessus-tout les
manteaux rouges et les plumes rouges. Julie prit cette
coupe ciselée qui brillait d’un éclat singulier, et me
l’offrit en disant :
« Recevras-tu encore ce breuvage de ma main aussi
volontiers qu’autrefois ? »
--- « Julie !
oh !
Julie ! »
m’écriais-je en soupirant. En saisissant la coupe,
j’effleurais ses doigts délicats, des étincelles
électriques pétillèrent en parcourant mes artères et mes
veines. Je buvais et je buvais toujours :
il me semblait que de petites langues de feu bleuâtres
voltigeaient à la surface du verre et autour de mes lèvres.
La coupe était vidée, et j’ignore moi-même comment il se
fit que je me trouvai dans un cabinet éclairé par une lampe
d’albâtre, assis sur une otttomane, et
Julie !
Julie à mes côtés, qui me souriait avec son regard
d’enfant… comme autrefois !
Berger s’était remis au piano ;
il jouait l’andante de la sublime symphonie en mi-bémol de
Mozart, et, enlevée sur les ailes puissantes de l’harmonie,
mon âme retrouvait ses plus beaux jours d’amours et de
bonheur. Oui, c’était Julie !
Julie elle-même, belle et douce comme les
anges !
Notre entretien, complainte d’amour passionnée, avait plus
de regards que de parole ;
sa main était dans la mienne :
« Désormais je ne te quitte plus ;
ton amour est l’étincelle qui va rallumer en moi une vie
plus élevée dans l’art et dans la poésie :
sans toi, sans ton amour tout est froid, tout est
mort !
Mais n’es-tu donc pas revenue afin de m’appartenir pour
toujours ?… »
En ce moment il entra, en se dandinant lourdement, une
longue figure, aux jambes d’araignée, avec des yeux sortant
de la tête comme ceux des grenouilles, qui, souriant d’un
air coquet, criait de sa petite voix
aigre :
« Mais où diantre est donc restée ma
femme ! »
Julie se leva et me dit, d’un ton de voix qui n’était plus
la sienne :
« Retournons vers la compagnie ;
mon mari me cherche. Vous avez été encore fort amusant, mon
cher ami :
c’est toujours la même humeur fantasque et capricieuse
qu’autrefois ;
seulement ménagez-vous sous le rapport de la boisson.
« Et le petit-maître aux jambes d’araignée lui prit la
main ;
elle le suivit, en riant, dans le salon.
« Perdue à jamais !
« m’écriais-je.
"Eh !
sans doute, Codille, mon cher !
« observa une bête qui jouait à l’hombre.
Je me précipitai dehors… dehors, dans la nuit orageuse…
(La Suite à la prochaine
livraison.)
II.
LA SOCIÉTÉ DANS LE CABARET
Il
peut être fort agréable de se promener de long en large
sous les tilleuls, mais non pas dans la nuit de saint
Sylvestre, par un froid suffisant et une neige battante.
C’est une réflexion que je fis étant nu-tête et sans
manteau, quand je sentis un vent glacé envelopper mon corps
tout brûlant de fièvre. Je traversai dans cet état le pont
de l’Opéra, et passant devant le château, je me détournai
et je pris par le pont des Écluses en laissant la Monnaie
derrière moi. — J’arrivai dans la rue des Chasseurs, près
du magasin de Thiermann :
les appartemens étaient fort bien
éclairés ;
j’allais entrer, car j’étais transi de froid, et je sentais
le besoin de m’abreuver à longs traits de quelque liqueur
forte. En ce moment une société, toute animée d’une joie
bruyante, se précipita hors de la maison :
ils parlaient d’huîtres superbes et de l’excellent vin de
la comète de 1811. « Il avait bien raison, s’écria
l’un d’eux, que je reconnus pour un officier supérieur des
hulans, celui qui l’an passé, à Mayence, pestait contre ces
faquins d’aubergistes qui n’avaient pas voulu absolument,
en 1794, lui servir de leur vin de 1811. » — Tous
riaient à gorge déployée. J’étais allé involontairement
quelques pas plus loin, et je me trouvais devant un cabaret
éclairé d’une seule lumière. Le Henri V de Shakespeare ne
se vit-il pas réduit un jour à un tel degré de lassitude et
d’humilité, que la pauvre créature nommée
Petite-Bière
lui vint à
l’esprit ?
Dans le fait, pareille chose m’arriva :
j’avais soif d’une bouteille de bonne bière anglaise, et je
descendis rapidement dans le cabaret.
« Que désirez-vous ? »
dit l’aubergiste, s’avançant d’un air agréable et la main à
son bonnet :
je demandai une bouteille de bonne bière anglaise, avec une
pipe d’excellent tabac, et je me trouvai bientôt dans une
quiétude si sublime que force fut au diable lui-même de me
respecter et de me laisser quelque repos. —
Oh !
conseiller de justice !
si tu m’avais vu, au sortir de ton brillant salon, dans un
obscur cabaret, buvant, au lieu de thé, de la petite bière,
tu te serais détourné de moi avec un orgueilleux
dédain :
« Est-il donc étonnant, aurais-tu murmuré, qu’un
pareil homme soit dans le cas de ruiner les jabots les plus
délicieux ? »
Sans chapeau, sans manteau, je devais être pour ces gens un
sujet d’étonnement. L’hôte avait une question sur les
lèvres, quand on frappa à la fenêtre ;
une voix cria d’en haut :
« Ouvrez, ouvrez, me voici ! »
L’hôte se hâta de monter et rentra bientôt, élevant dans
ses mains deux flambeaux ;
un homme fort grand et fort maigre descendit après lui. En
passant sous la porte fort basse, il oublia de se baisser
et se heurta assez rudement ;
mais un bonnet noir en forme de barrette, qu’il portait, le
préserva de tout accident. Il eut soin de passer le plus
près possible de la muraille et s’assit en face de moi,
pendant que l’on plaçait les lumières sur la table. On
pouvait bien dire de lui qu’il avait un air distingué et
mécontent :
il demanda, d’un ton de mauvaise humeur, une pipe et de la
bière, et à peine avait-il rendu quelques bouffées de tabac
qu’un nuage épais de fumée nous
enveloppa :
sa figure avait au reste quelque chose de si
caractéristique et de si attrayant que j’en fus charmé
d’abord, malgré sa mine sombre. Sa chevelure noire et
épaisse, séparée sur son front, se répandait des deux côtés
en une profusion de petites boucles, ce qui lui donnait
quelque ressemblance avec les portraits de Rubens. Quand il
fut débarrassé de son vaste manteau, je m’aperçus qu’il
était vêtu d’un kurtka noir avec des tresses
nombreuses ;
mais ce qui me surprit davantage, c’est qu’il portait, par
dessus ses bottes, de fort belles pantoufles. Je remarquai
cela pendant qu’il secouait sa pipe, fumée en cinq minutes.
Notre conversation avait peine à se lier ;
l’étranger semblait très occupé d’un grand nombre de
plantes singulières qu’il avait tirées d’un étui, et qu’il
examinait avec soin. Je lui témoignai mon étonnement de
voir d’aussi belles plantes, et lui demandai, comme elles
paraissaient toutes fraîches, s’il les avait recueillies au
jardin botanique ou chez Boucher. Il me sourit d’une
manière assez étrange et répondit :
« Vous ne me paraissez pas fort sur la botanique,
autrement vous ne m’auriez point aussi… » Il
hésita ;
j’ajoutai à demi-voix :
« sottement… questionné, » termina-t-il d’un ton
de franchise bienveillante :
« Vous auriez, poursuivit-il, reconnu du premier
coup-d’œil que ce sont là des plantes alpestres qui ne
croissent que sur le Chimborasso. »
L’étranger prononça ces mots presque à voix basse, et tu
peux penser qu’ils me causèrent une singulière émotion. Les
questions expiraient sur mes lèvres, mais une sorte de
pressentiment s’élevait en moi, et je me figurai que si je
n’avais pas vu souvent l’étranger, je l’avais du moins
souvent rêvé.
On frappa de nouveau à la fenêtre ;
l’hôte ouvrit, et une voix cria :
« Ayez la bonté de couvrir votre
miroir !
« — « Ah !
ah dit l’hôte, c’est le général Suwarow, qui vient bien
tard ! »
L’hôte couvrit son miroir, et aussitôt sauta, avec une
rapidité maladroite, ou mieux avec une légèreté assez
pesante, un petit homme grêle, enveloppé d’un manteau d’une
couleur brune singulière, qui formait mille plis et un
grand nombre d’autres plus petits encore, et flottant
autour de sa taille d’une manière si étrange qu’à la lueur
des flambeaux on eût cru voir plusieurs formes se déployer
et se replier sur elles-mêmes comme dans les fantasmagories
d’Ensler. Il se mit à frotter ses mains, cachées dans ses
longues jambes et s’écria :
« Froid !
Froid !
oh !
qu’il fait froid !…
en Italie c’est bien différent !
bien différent !… »
Il finit par prendre place entre moi et mon grand voisin,
disant :
« Cette fumée est insupportable !…
Tabac contre tabac !…
si j’avais une prise seulement… » La tabatière de
métal poli dont tu m’as fait cadeau se trouvait dans ma
poche ;
je la tirai afin d’offrir du tabac au petit étranger. À
peine l’aperçut-il qu’il la repoussa violemment des deux
mains, en s’écriant :
« Loin !
bien loin cet odieux miroir !… »
Sa voix avait quelque chose d’effrayant, et quand je le
regardai, tout étonné, il était entièrement différent de ce
qu’il m’avait paru d’abord. Il avait sauté dans la salle
avec une physionomie agréable et toute jeune, mais il
présentait maintenant le visage ridé, pâle comme la mort,
d’un vieillard aux yeux caves. Saisi d’effroi, je m’élançai
vers le plus grand des deux étrangers :
« Au nom du ciel, regardez donc ! »
allais-je m’écrier ;
mais lui, absorbé dans l’examen de ses plantes, n’avait
rien vu de ce qui venait de se passer, et dans le même
instant, le petit cria :
« Vin du Nord ! »
avec son ton un peu précieux. Bientôt l’entretien commença
entre nous ;
le petit me déplaisait assez, mais le grand savait parler
sur les choses les moins importantes en apparence avec
beaucoup de profondeur et d’agrément, quoiqu’il eût à
lutter sans cesse contre une langue qui n’était pas la
sienne, et qu’il se servît souvent de mots impropres, ce
qui, du reste, donnait à son langage une originalité
piquante ;
de sorte que tout en m’inspirant pour lui-même un sentiment
d’estime et d’amitié, il affaiblissait aussi l’impression
désagréable que le petit homme m’avait fait éprouver.
Ce dernier semblait supporté par des ressorts, car il
s’agitait ça et là sur sa chaise, gesticulant beaucoup des
mains ;
— mais une sueur glacée découla de mes cheveux sur mon dos,
quand je m’aperçus clairement qu’il me regardait avec deux
visages différents ;
et surtout il considérait souvent, avec son vieux visage,
quoique moins horriblement qu’il ne m’avait fixé d’abord,
l’autre étranger, dont l’air paisible contrastait avec sa
perpétuelle mobilité.
Dans cette mascarade de notre vie d’ici-bas, souvent
l’esprit regarde avec des yeux pénétrans au-travers des
masques et reconnaît ceux qui sont de sa
famille ;
c’est de cette manière que, si différens du reste des
hommes, nous nous regardâmes et nous reconnûmes tous trois
dans ce cabaret. Dès-lors, notre entretien prit ce
caractère sombre qui ne convient qu’aux âmes blessées à
mort pour jamais :
« C’est encore un clou, dans cette vie, dit le grand.
— Ah Dieu !
repris-je, le diable n’en a-t-il pas enfoncé partout à
notre intention ?
Dans les murs de nos demeures, dans les bosquets, dans les
buissons de roses… où pouvons-nous passer sans y laisser
accroché quelque lambeau de nous-mêmes ?
Il semble, mes dignes compagnons, que nous ayons tous perdu
quelque chose de cette manière :
moi, par exemple, il me manque cette nuit mon chapeau et
mon manteau ;
tous deux sont pendus à un clou, dans l’antichambre du
conseiller de justice, comme vous savez bien. »
Le petit homme et le grand tressaillirent à la fois, comme
frappés du même coup à l’imprévu :
le petit me regarda en grimaçant avec sa plus laide figure,
puis sautant rapidement sur une chaise, il alla raffermir
la toile qui couvrait le miroir, pendant que l’autre
mouchait les chandelles avec soin.
Notre entretien eut peine à se renouer :
nous en vînmes cependant à parler d’un jeune peintre fort
distingué, nommé Philippe, et du portrait d’une princesse
qu’il avait exécuté admirablement, inspiré dans son œuvre
par le génie de l’amour et par cet ineffable désir des
choses d’en haut qu’il avait puisé dans l’âme profondément
religieuse de celle qu’il aimait :
« Il est tellement ressemblant, dit le plus grand
étranger, que c’est moins son portrait que le reflet de son
image. — C’est vrai, m’écriai-je, on le dirait volé dans un
miroir ! »
Le petit se leva tout d’un coup, me regarda furieusement
avec son vieux visage, dont les yeux lançaient du
feu :
« Cela est absurde, s’écria-t-il, cela est
insensé !
qui pourrait dérober une image dans un
miroir ?
— Qui le pourrait ?
le diable peut-être, à votre avis ?
— Ho, ho, frère, celui-là brise la glace avec ses lourdes
griffes, et les mains blanches et frêles d’une image de
femme se couvrent de blessures et de sang. Ha,
ha !
montre-moi l’image — l’image volée dans un miroir, et je
fais devant toi le saut de la carpe de mille toises de
haut. Entends-tu, misérable drôle ? »
Le grand se leva à son tour, s’avança vers le petit, et lui
dit :
« Ne faites donc pas tant d’embarras, mon ami, ou vous
vous ferez jeter bas de l’escalier en
haut :
je crois du reste, qu’une part de vous est dans un
misérable état. — Ha, ha, ha !
s’écrie-t-il en riant dédaigneusement et avec une sorte de
frénésie :
Ha, ha, ha !
crois-tu ?….
crois-tu ?….
j’ai du moins encore ma belle ombre !
pitoyable faquin, j’ai encore mon ombre ! »
À ces mots il sauta dehors du cabaret, et nous l’entendîmes
encore qui éclatait de rire et criait dans la
rue :
« J’ai encore mon ombre — mon ombre ! »
Le grand était retombé anéanti et tout blême, sur sa
chaise, la tête dans ses deux mains, et sa poitrine
oppressée exhalait à grande peine un profond
soupir :
« Qu’avez-vous ?
lui demandai-je avec intérêt. — Oh !
monsieur, ce vilain homme qui en a si mal agi avec nous,
qui m’a relancé jusque dans ce cabaret, ma retraite
ordinaire, où j’aime à rester seul, à peine visité de temps
à autre par quelque gnome qui vient s’accroupir sous la
table, et grignoter quelques miettes de
pain :
ce méchant homme m’a replongé dans ma plus cruelle
infortune… Hélas ?
j’ai perdu, — à jamais perdu mon… Adieu ! »
Il se leva et traversa le caveau pour
sortir :
tout restait éclairé autour de lui, — il ne projetait
aucune ombre. Je m’élance à sa poursuite avec
transport :
« Pierre Schlemihl !*
— Pierre Schlemihl ! »
m’écriai-je tout joyeux ;
mais il avait jeté ses pantoufles ;
je le vis enjamber par-dessus la caserne des gendarmes, et
disparaître dans l’obscurité.
Lorsque je voulus rentrer dans le caveau, l’hôte me jeta la
porte au nez, en s’écriant :
« Le Bon Dieu me garde de pareils
hôtes ! »
Gérard
*Tout le monde connaît le roman de Chamisso intitulé
Pierre
Schlemihl, dont M. Trufigny a
publié le texte il y a quelques années. Pierre Schlemihl
est le héros de l’Allemagne ;
son histoire appartient, ainsi que celle-ci à cette sorte
de fantastique,
dont le procédé consiste à placer un homme dans une
situation surnaturelle ou bizarre, et à analyser ensuite
ses sentiments et ses actions. Il a été publié l’année
dernière, dans le
Mercure, un conte fort remarquable
intitulé La
Métempsychose. L’auteur y supposait un homme
qui se trouve forcé de changer de corps avec un de ses
amis, ce qui amène des aventures extrêmement singulières.
Voir la bibliographie
correspondant à ce texte :
Histoire de
doubles