Théophile Gautier, « Charles Baudelaire »
Le
Moniteur,
9 septembre 1867Portraits
contemporains,
Éd. Charpentier et Cie, Paris, 1874, pp.
159-164.
Quoique son existence ait été
courte, il avait quarante-six ans à peine, Charles
Baudelaire a eu le temps de s’affirmer et d’écrire son nom
sur cette muraille du dix-neuvième siècle chargée déjà de
tant de signatures dont beaucoup ne sont plus lisibles. La
sienne y restera, nous n’en doutons pas, car elle désigne
un talent original et fort, dédaigneux jusqu’à l’excès des
banalités qui facilitent la vogue, n’aimant que le rare, le
difficile et l’étrange, d’une haute conscience littéraire,
n’abandonnant à travers les nécessités de la vie une œuvre
que lorsqu’il la croyait parfaite, pesant chaque mot comme
les avares de Quintin Matsys pèsent un ducat suspect,
revoyant dix fois une épreuve, soumettant le poète au
subtil critique qui était en lui, et cherchant avec un
effort infatigable l’idéal particulier qu’il s’était fait.
Né dans l’Inde et possédant à fond la langue anglaise, il
débuta par des traductions d’Edgar Poe, traductions
tellement excellentes qu’elles semblent des œuvres
originales et que la pensée de l’auteur gagne à passer d’un
idiome dans l’autre. Baudelaire a naturalisé en France cet
esprit d’une imagination si savamment bizarre prés de qui
Hoffmann n’est plus que le Paul de Kock du fantastique.
Grâce à Baudelaire, nous avons eu la surprise si rare d’une
saveur littéraire totalement inconnue. Notre palais
intellectuel été étonné comme lorsqu’on boit à l’Exposition
universelle quelques-unes de ces boissons américaines,
mélange pétulant de glace, de soda water, de gingembre et
autres ingrédients exotiques. Dans quelle ivresse
vertigineuse nous a jeté la lecture du Scarabée
d’or,
de la
Maison Usher, du Cas de monsieur
Waldemar, du Roi
Peste,
de Monosuna,
des Dents de
Bérénice et de toutes ces histoires si
bien qualifiées d’extraordinaires !
Ce fantastique fait par des procédés d’algèbre et entremêlé
de science, ces contes, comme l’Assassinat de la rue
Morgue,
poursuivis avec la rigueur d’une enquête judiciaire, et
surtout la Lettre
volée,
qui pour la sagacité des inductions en remontrerait aux
plus fins limiers de police, surexcitaient au plus haut
point la curiosité, et le nom de Baudelaire devenait en
quelque sorte inséparable du nom de l’auteur américain.
Ces traductions étaient précédées d’un travail des plus
intéressants sur Edgar Poe au point de vue biographique et
métaphysique. On ne pouvait analyser plus finement ce génie
d’une excentricité qui semble parfois toucher à la folie,
et dont le fond est une logique impitoyable poussant à bout
les conséquences d’une idée. Ce mélange d’emportement et de
froideur, d’ivresse et de procédés mathématiques, cette
raillerie stridente traversée d’effusions lyriques de la
plus haute poésie, furent admirablement compris par
Baudelaire. Il s’était épris de la plus vive sympathie pour
ce caractère altier et bizarre qui choqua si fort le
cant
américain, une
variété désagréable du cant
anglais, et la
fréquentation assidue de cet esprit vertigineux exerça une
grande influence sur lui. Edgar Poe n’était pas seulement
un conteur d’histoires extraordinaires, un journaliste que
nul n’a dépassé dans l’art de lancer un canard
scientifique, le mystificateur par excellence de la
crédulité béante, c’était aussi un esthéticien de première
force, un très-grand poète, d’un art très-raffiné et
très-compliqué. Son poème du Corbeau
arrive par la
gradation des strophes et la persistance inquiétante du
refrain à un effet intense de mélancolie, de terreur et de
pressentiment fatal dont il est difficile de se défendre.
Ce n’est pas faire tort à l’originalité de Baudelaire de
dire qu’on retrouve dans les Fleurs du
mal comme un reflet de la manière
mystérieuse d’Edgar Poe sur un fond de couleur romantique.
Il y a quelques années, comme il n’est pas dans nos
habitudes d’attendre que nos amis soient morts pour faire
leur éloge, nous avions fait une notice sur Baudelaire,
imprimée en tête d’un extrait de ses poésies, inséré au
recueil des poètes français, où se trouve ce passage
sur les
Fleurs du mal, l’œuvre la plus importante et
la plus originale de l’auteur. Cette page ne saurait être
suspecte de complaisance posthume, et ce que nous avons dit
du poète vivant, nous pouvons le répéter à propos du poète
mort si prématurément et si malheureusement.
« On lit dans les Contes de Nathaniel Hawthorne la
description d’un jardin singulier, où un botaniste
toxicologue a réuni la flore des plantes vénéneuses. Ces
plantes, aux feuillages bizarrement découpés, d’un vert
noir ou minéralement glauque, comme si le sulfate de cuivre
les teignait, ont une beauté sinistre et formidable. On les
sent dangereuses malgré leur charme ;
elles ont dans leur attitude hautaine, provocante ou
perfide, la conscience d’un pouvoir immense ou d’une
séduction irrésistible. De leurs fleurs férocement
bariolées et tigrées, d’un pourpre semblable à du sang figé
ou d’un blanc chlorotique, s’exhalent des parfums âcres,
pénétrants, vertigineux. Dans leurs calices empoisonnés, la
rosée se change en acqua-toffana,
et il ne voltige autour d’elles que des cantharides
cuirassées d’or vert, ou des mouches d’un bleu d’acier dont
la piqûre donne le charbon. L’euphorbe, l’aconit, la
jusquiame, la ciguë, la belladone y mêlent leurs froids
virus aux ardents poisons des tropiques et de l’Inde. Le
mancenillier montre ses petites pommes mortelles comme
celles qui pendaient à l’arbre de
science ;
l’upa distille son suc laiteux plus corrosif que
l’eau-forte. Au-dessus du jardin flotte une vapeur malsaine
qui étourdit les oiseaux lorsqu’ils la traversent.
Cependant la fille du docteur vit impunément dans ces
miasmes méphitiques. Ses poumons aspirent sans danger cet
air où tout autre qu’elle et son père boirait une mort
certaine. Elle se fait des bouquets de ces fleurs, elle en
pare ses cheveux, elle en parfume son sein, elle en
mordille les pétales comme les jeunes filles font des
roses. Saturée lentement de sucs vénéneux, elle est devenue
elle-même un poison vivant qui neutralise tous les
toxiques. Sa beauté, comme celle des plantes de son jardin,
a quelque chose d’inquiétant, de fatal et de morbide. Ses
cheveux, d’un noir bleu, tranchent sinistrement sur sa
peau, d’une pâleur mate et verdâtre, où éclate sa bouche
qu’on dirait empourprée à quelque baie sanglante. Un
sourire fou découvre des dents enchâssées dans des gencives
d’un rouge sombre, et ses yeux fixes fascinent comme ceux
des serpents. On dirait une de ces Javanaises, vampires
d’amour, succubes diurnes, dont la passion tarit en quinze
jours le sang, les moelles et l’âme d’un Européen. Elle est
vierge pourtant la fille du docteur, et languit dans la
solitude. L’amour essaye en vain de s’acclimater â cette
atmosphère, hors de laquelle elle ne saurait vivre.
« Nous n’avons jamais lu les Fleurs du
mal de
Ch. Baudelaire sans penser involontairement à ce conte de
Hawthorne ;
elles ont ces couleurs sombres et métalliques, ces
frondaisons vert-de-grisées et ces odeurs qui portent à la
tête. Sa muse ressemble à la fille du docteur, qu’aucun
poison ne saurait atteindre, mais dont le teint, par sa
matité exsangue, trahit le milieu qu’elle habite. »
Cette comparaison plaisait à Baudelaire, et il aimait à y
reconnaître la personnification de son talent. Il se
glorifiait aussi de cette phrase d’un grand
poète :
« Vous dotez le ciel de l’art d’on ne sait quel rayon
macabre ;
vous créez un frisson nouveau. »
Cependant ce serait commettre une grave erreur de croire
que parmi ces mandragores, ces pavots et ces colchiques il
ne se rencontre pas çà et là une fraîche rose au parfum
innocent, une large fleur de l’Inde ouvrant sa coupe
blanche à la pure rosée du ciel. Lorsque Baudelaire peint
les laideurs de l’humanité et de la civilisation, ce n’est
qu’avec une secrète horreur. Il n’a pour elles aucune
complaisance et les regarde comme des infractions au rythme
universel. Quand on l’a traité d’immoral, grand mot dont on
sait user en France comme en Amérique, il a été aussi
étonné que s’il eût entendu vanter l’honnêteté du jasmin et
stigmatiser la scélératesse de la renoncule âcre.
Outre les Histoires
extraordinaires d’Edgar Poe, Baudelaire a
traduit du même auteur les Aventures d’Allan
Gordon Pym, qui se terminent par cet
épouvantable engloutissement dans le tourbillon du pôle
austral. Il a aussi fait passer en français ce rêve
cosmogonique intitulé Eurêka,
où l’auteur américain, s’étayant de la Mécanique
céleste de La Place, cherche à deviner
le secret de l’univers et croit l’avoir
trouvé ;
ce que présentait de difficultés la traduction dune
pareille œuvre, on l’imagine sans peine. Sous ce titre
des Paradis
artificiels, Baudelaire a résumé, en y
mêlant ses réflexions propres, l’ouvrage de Quincy, le
mangeur d’opium anglais, et en a fait une sorte de traité
qui, en plusieurs endroits nécessairement, doit se
rencontrer avec la fameuse théorie des excitants de Balzac,
restée inédite ;
c’est une lecture des plus curieuses, illuminée par la
fantasmagorie de l’opium et la peinture des hallucinations
les plus brillantes, les plus bizarres ou les plus
terribles produites par ce séduisant poison qui hébète la
Chine et l’Orient de ses bonheurs factices. L’auteur blâme
l’homme qui veut se soustraire à la fatalité de la douleur
et ne s’élève vers un paradis artificiel que pour retomber
bientôt dans un plus noir enfer.
Baudelaire était un critique d’art d’une sagacité parfaite,
et il apportait dans l’appréciation de la peinture une
subtilité métaphysique et une originalité de point de vue
qui font regretter qu’il n’ait pas consacré plus de temps à
ce genre de travail. Les pages qu’il a écrites sur
Delacroix sont des plus remarquables.
Vers la fin de sa vie, il a fait quelques courts poèmes en
prose, mais en prose rythmée, travaillée et polie comme la
poésie la plus condensée ;
ce sont des fantaisies étranges, des paysages de l’autre
monde, des figures inconnues qu’il vous semble avoir vues
ailleurs, des réalités spectrales et des fantômes ayant une
réalité terrible. Ces pièces ont paru un peu au hasard, çà
et là, dans diverses revues, et il serait à désirer qu’on
les réunit en volume en y ajoutant celles que l’auteur
pouvait avoir gardées en portefeuille.
(Théophile Gautier, Le
Moniteur, 9 septembre 1867.)