Théophile Gautier, « Gérard de
Nerval »Le
Moniteur,
25 février 1854.
À une époque où
chacun aurait voulu marcher dans les rues précédé par les
clairons des renommées où nulle affiche ne semblait assez
grande, nul caractère assez voyant, où l’on écrivait
volontiers sur son chapeau :
« C’est moi qui suis Guillot », Gérard de Nerval
cherchait l’ombre avec le soin que mettaient les autres à
chercher la lumière ;
nature choisie et délicate, talent fin et discret, il
aimait à s’envelopper de mystère ;
les journaux les moins lus étaient ceux qu’il préférait
pour y insérer des articles signés d’initiales imaginaires
ou de pseudonymes bientôt renouvelés, dès que l’imagination
charmante et le style pur et limpide de ces travaux en
avaient trahi l’auteur aux yeux attentifs. Comme Henri
Beyle, mais sans aucune ironie, Gérard de Nerval semblait
prendre plaisir à s’absenter de lui-même, à disparaître de
son œuvre, à dérouter le lecteur. Que d’efforts il a faits
pour rester inconnu !
Fritz, Aloysius Block, lui ont servi tour à tour de masque,
et il les a rejetés tous deux lorsque le secret du
déguisement a été pénétré ;
il lui a pourtant fallu accepter la réputation qu’il
fuyait ;
dissimuler plus longtemps eût été de l’affectation.
Cette conduite n’était nullement, nous pouvons l’affirmer,
le résultat d’un calcul pour irriter la curiosité, mais
l’inspiration d’une conscience rare d’un extrême respect de
l’art. — Quelque soin qu’il mît à ses travaux, il les
trouvait encore trop imparfaits, trop éloignés de l’idéal,
et les marquer d’un cachet particulier lui eût semblé une
vanité puérile.
Un des premiers il traduisit Faust,
et le Jupiter de Weimar, lisant cette version qui est un
chef-d'œuvre, dit que jamais il ne s’était si bien compris.
— C’était une rude tâche alors de faire passer dans notre
langue, rendue timide à l’excès, les bizarres et
mystérieuses beautés de ce drame
ultra-romantique ;
il y parvint cependant, et les Allemands, qui ont la
prétention d’être inintelligibles, durent cette fois
s’avouer vaincus :
le sphinx germain avait été deviné par l’Œdipe français.
De cette familiarité avec Goethe, Uhiand, Bürger,
L. Tieck, Gérard conserva dans son talent une certaine
teinte rêveuse qui put faire prendre parfois ses propres
œuvres pour des traductions de poètes inconnus
d’outre-Rhin. Ce germanisme n’était du reste que dans la
pensée, car peu de littérateurs de notre temps ont une
langue plus châtiée, plus nette et plus transparente. Bien
qu’il ait trempé, comme tous les écrivains arrivés
aujourd’hui, dans le grand mouvement romantique de 1830, le
style du dix-huitième siècle lui suffit pour exprimer tout
un ordre d’idées fantastiques ou singulières. — Il écrit un
conte d’Hoffmann avec la plume de Cazotte, et dans
ses Femmes
du Caire on croirait
entendre parler M. Galland par la bouche de
Schéhérazade :
l’étrangeté la plus inouïe se revêt, chez Gérard de Nerval,
de formes pour ainsi dire classiques ;
il a des pâleurs tendres, des tons amortis à dessein, des
teintes passées, comme dans les tapisseries de vieux
châteaux, d’une harmonie et d’une douceur extrêmes qui
plaisent mieux que les dorures neuves et les enluminures
criardes dont on a été si prodigue. Le détail, discrètement
atténué, laisse toute la valeur à l’ensemble, et, sur ce
fond de nuances neutres ou assoupies, les figures que
l’auteur veut mettre en relief se détachent avec une
illusion de vie magique pareilles à ces portraits peints
sur un champ d’ombrages vagues qui retiennent
invinciblement le regard.
Les sympathies et les études de Gérard de Nerval
l’entraînaient naturellement vers l’Allemagne, qu’il a
souvent visitée, et où il a fait de fructueux
séjours :
l’ombre du vieux chêne teutonique a flotté plus d’une fois
sur son front avec des murmures
confidentiels ;
il s’est promené sous les tilleuls à la feuille découpée en
cœur ;
il a salué au bord des fontaines l’elfe dont la robe
blanche traîne un ourlet mouillé parmi l’herbe
verte ;
il a vu tourner les corbeaux au-dessus de la montagne de
Kyffhausen ;
les kobolds sont sortis devant lui des fentes de rocher du
Hartz, et les sorcières du Brocken ont dansé autour du
jeune poète français, qu’elles prenaient pour un étudiant
d’Iéna, la grande ronde du
Walpurgisnachtstaum :
plus heureux que nous, il s’est accoudé sur la table d’où
Méphistophélès faisait jaillir avec un foret des fusées de
vins incendiaires. Il a pu descendre les degrés de cette
cave de Berlin au fond de laquelle glissait trop souvent
l’auteur de La Nuit de
la Saint-Sylvestre et du
Pot-d’Or
[1]. D’un œil
calme il a regardé quels jeux de lumière produisait le
vin du Rhin dans le roemer [2] d’émeraude
et quelles formes bizarres prenait la fumée des pipes
au-dessus des dissertations hégéliennes dans les
gasthaus
esthétiques.
Ces excursions nous ont valu des pages d’un caprice
charmant et qu’on peut mettre sans crainte à côté des
meilleurs chapitres du Voyage
sentimental de Sterne ;
l’auteur de la façon la plus imprévue, mêle la pensée au
rêve, l’idéal au réel, le voyage dans le bleu à l’étape sur
la grande route ;
tantôt il est à cheval sur une chimère aux ailes
palpitantes, tantôt sur un maigre bidet de louage, et d’un
incident comique il passe à quelque extase éthérée. Il sait
souffler dans le cor du postillon les mélodies enchantées
d’Achim d’Arnim et de Clément Brentano, et s’il s’arrête au
seuil d’une hôtellerie brodée de houblon pour boire la
brune bière de Munich, la choppe devient dans ses mains la
coupe du roi de Thulé. — Pendant qu’il marche, des figures
charmantes sourient à travers le feuillage, les jolies
couleuvres de l’étudiant Anselme dansent sur le bout de
leurs queues, et les fleurs qui tapissent le revers du
fossé tiennent des conversations
panthéistes :
la vie cachée de l’Allemagne respire dans ses promenades
fantasques, où la description finit en légende et
l’impression personnelle en fine remarque philosophique ou
littéraire. Seulement, notez-le bien, la veine française ne
s’interrompt jamais à travers ces divagations germaniques.
À cette époque de la vie de l’auteur il faut rattacher le
beau drame de Léo
Burckart [3],
joué à la Porte Saint-Martin, et qui restera une des plus
remarquables tentatives de notre temps. Léo Burckart est un
publiciste qui, dans le journal qu’il dirige, a émis des
idées politiques et des plans de réforme d’une hardiesse et
d’une nouveauté à faire craindre pour lui les rigueurs du
pouvoir ;
mais le prince, convaincu de sa bonne foi, au lieu de le
bannir, lui donne la place du ministre qu’il a critiqué, le
sommant de réaliser ses théories et de mettre ses rêves en
action. Léo accepte, et le voilà en contact direct avec les
hommes et les choses, lui le libre rêveur qui au fond de
son cabinet tenait si aisément le monde en équilibre sur le
bec de sa plume. Épris d’un idéal abstrait, il veut
gouverner sans les moyens de
gouvernement ;
comme un ministre de l’âge d’or il ferme l’oreille aux
chuchotements de la police, et ne sait pas que la vie du
prince est menacée et que son propre honneur est compromis.
Regardé comme un traître par son ancien parti, suspect au
parti de la cour, faisant en personne ce qu’il devrait
laisser faire à des subalternes, contrariant les intérêts
par des rigorismes outrés, marchant en aveugle dans le
dédale des intrigues, en quelques mois de pouvoir il perd
sa popularité, ses amitiés et presque son honneur
domestique, et résigne sa charge, désabusé de ses rêves, ne
croyant plus à son talent, doutant de l’homme et de
l’humanité. Cependant ce n’est point un piège machiavélique
qu’on lui a tendu ;
le prince s’est prêté loyalement à
l’expérience ;
il a apporté en toute franchise son concours au penseur.
L’impression de ce drame, d’une rare impartialité
philosophique, serait triste, s’il n’était égayé par la
peinture la plus exacte et la plus vivante des
universités ;
rien n’est plus spirituellement comique que ces
conspirations d’étudiants pour qui boire est la grande
affaire, et qui songent à Brutus en chargeant leur pipe.
Cette pièce, d’un poète enivré à la coupe capiteuse du
mysticisme allemand, semble, chose bizarre, l’œuvre
froidement réfléchie d’un vieux diplomate rompu aux
affaires et mûri par la pratique des
hommes ;
nulle colère, nul emportement, pas une tirade déclamatoire,
mais partout une raison claire et sereine, une indulgence
pleine de pitié et de compréhension.
De longs voyages en Orient [4]
succédèrent à ces travaux. Les femmes
du Caire et
Les Nuits du
Rhamadan marquent cette
nouvelle période. Passer des brumes d’Allemagne au soleil
d’Égypte la transition était brusque, et une moins heureuse
nature eût pu en rester éblouie. Gérard de Nerval, dans ce
livre, dont le succès grandit à chaque édition, a su éviter
l’enthousiasme banal et les descriptions « d’or et
d’argent plaquées » des touristes vulgaires. Il nous a
introduit dans la vie même de l’Orient, si hermétiquement
murée pour le voyageur rapide. — Sous un voile transparent
il nous a raconté ses aventures avec ce ton modeste et
cette naïveté enjouée qui font de certaines pages
des Mémoires
du
Vénitien Carlo Gozzi [5]
une lecture si attrayante. L’histoire de Zeynab, la belle
esclave jaune achetée au djellab dans un moment de pitié
philanthropique, et qui embarrasse son voyage de tant de
jolis incidents à l’orientale, est contée avec un art
parfait et une discrétion du meilleur goût. Les mariages à
la cophte, les noces arabes, les soirées de mangeurs
d’opium, les moeurs des fellahs, tous les détails de
l’existence mahométane sont rendus avec une finesse, un
esprit et une conscience d’observation rares. Le style se
réchauffe et prend des nuances plus ardentes sans rien
perdre de sa clarté.
Les légendes de l’Orient ne pouvaient manquer d’exercer une
grande influence sur cette imagination aisément excitée,
que l’érudition sanscrite des Schlegel, le
Divan
oriental-occidental de Goethe,
les Ghazels
de
Ruckert et de Platen avaient d’ailleurs préparée depuis
longtemps à ces magies poétiques. La
Légende du calife Hakem,
l’Histoire de
Belkis et de Salomon montrent à quel
point Gérard de Nerval s’était pénétré de l’esprit
mystérieux et profond de ces récits étranges où chaque mot
est un symbole :
on peut même dire qu’il en garda certains sous-entendus
d’initié, certaines formules cabalistiques, certaines
allures d’illuminé qui feraient croire par moments qu’il
parle pour son propre compte. Nous ne serions pas très
surpris s’il avait reçu, comme l’auteur du
Diable
amoureux, la visite de
quelque inconnu aux gestes maçonniques tout étonné de ne
pas trouver en lui un confrère. Une préoccupation du monde
invisible et des mythes cosmogoniques le fit tourner
quelque temps dans le cercle de Swedenborg, de l’abbé
Terrasson et de l’auteur du Comte de
Gabalis [6].
Mais cette tendance visionnaire est amplement
contre-balancée par des études d’une réalité parfaite,
telles que celles sur Spifane, Rétif de la Bretonne
[7],
la plus complète, la mieux comprise que l’on ait faite sur
ce Balzac du coin de la borne, étude qui a tout l’intérêt
du roman le mieux conduit. Sylvie [8],
l’œuvre la plus récente de l’écrivain, nous semble un
morceau tout à fait irréprochable ;
ce sont des souvenirs d’enfance ressaisis à travers ce
gracieux paysage d’Ermenonville, sur les sentiers fleuris,
le long des rives du lac, au milieu des brumes légères
colorées en rose par les rougeurs du matin, une idylle des
environs de Paris, mais si pure, si fraîche, si parfumée,
si humide de rosée, que l’on pense involontairement à
Daphnis et Chloé, à Paul et Virginie, à ces chastes couples
d’amants qui baignent leurs pieds blancs dans les fontaines
ou restent assis sur les mousses aux lisières des forêts
d’Arcadie ;
on dirait un marbre grec légèrement teinté de pastel aux
joues et aux lèvres par un caprice de sculpteur. — Dans
cette rapide esquisse, nous sommes loin d’avoir indiqué
toutes les œuvres de Gérard de Nerval, qui a versé, comme
tout le monde, plus d’une urne dans le tonneau sans fond du
journalisme ;
nous avons simplement profité de l’occasion d’un livre pour
tirer un léger crayon d’une figure plus connue des poètes
que du public. Une amitié d’enfance nous donnait ce droit,
nous en avons usé.
Le
Moniteur, 25 février
1854.
Notes
[1]
E.T.A. Hoffmann.
[2]
Verre à vin du Rhin.
[3]
Drame écrit en 1838, en collaboration avec Alexandre Dumas.
[4]
Nerval visita le Moyen-Orient en 1843. II en rapporta son
célèbre Voyage en
Orient (1851) qui parut
d’abord par fragments en revue.
[5]
Carlo Gozzi (1720-1806) dramaturge italien qui donna, en
1797, des Mémoires
inutiles publiés par humilité.
[6]
L’abbé de Villars (1635-1673).
[7]
In Les
Illuminés (1852).
[8]
Parue en 1853.