Passion Lettres Deux

Livre du jour P.J. Toulet Les Demoiselles La Mortagne

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Un ménage parisien
Le crépuscule tombait sur Paris, comme de la cendre ; comme la cendre du
jour consumé. Depuis le matin, sous le cruel soleil, les hommes avaient
couru çà et là, aimé, haï et fait leur besogne. Puis le couchant était devenu
rougeâtre, le reste du ciel gris-de-perle ; et l'heure équivoque avait tinté où
les cœurs se sentent battre plus tendres et plus lourds.
Par la fenêtre ouverte, Marie-Louise La Mortagne regardait sans les voir,
de l'autre côté de la place, les inégales tours de Saint-Sulpice, dressées
contre le ciel comme une sombre découpure. Marie-Louise ne bougeait pas
de la chaise basse où elle se tenait assise, sagement, sa jupe courte à
carreaux roses rabattue sur les genoux. Car sa mère lui défendait de se tenir
sur le balcon en son absence ; et Mme La Mortagne était rigoureuse envers
ses filles, à qui elle enseignait durement la vertu. Certes, elle n'y apportait
ni abandon, ni bonne grâce ; et la morale, dans sa bouche, avait l'air d'une
de ces méthodes nouvelles qu'on a « pour apprendre l'anglais en vingt et
une leçons ».
C'est qu'elle connaissait par elle-même la vanité du vice, et combien il est
malaisé qu'on en tire un honnête profit.

Paul-Jean Toulet, Les Demoiselles La Mortagne
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