Voltaire
était-il antisémite ?
Résumé
Voltaire
n'est pas antisémite :
l'antisémitisme se fonde sur l'idée
de «race». C'est une
invention de la fin du XIXe siècle.
Voltaire ne connaît absolument pas cette notion de «race» à son
époque.
En revanche, Voltaire est anti-juif,
anti-chrétien, anti-musulman :
son point de vue est religieux.
Il s'attaque violemment à la Bible, et quand il parle du «peuple
juif», des Juifs, il désigne le «peuple de la Bible», le «peuple
élu», les Juifs de l'Ancien Testament, les croyants d'une religion
révélée.
Voir ici :
Voltaire et Dieu
Voltaire et la Bible
Donc, à propos de Voltaire :
anti-judaïsme,
oui. Antisémitisme, non.
Voltaire est anti-juif (et anti-chrétien, anti-musulman) : pour
lui, toute religion révélée, ancrée dans l'Histoire est à
éliminer .
Céline est antisémite :
pour ce dernier, les Juifs sont une «race» à éliminer.

puis dans la revue La Pensée N° 203,1979, pp. 70-81.
Depuis quelques années, amplifiée par
l'usage de l'internet, l'attitude de Voltaire à l'égard des Juifs
fait généralement l'objet d'un jugement sévère.
Voltaire négrier, Voltaire antisémite : nous avons déjà
réfuté ici la première de ces
rumeurs.
On
estime que l'hostilité de Voltaire envers les Juifs contredit son
plaidoyer en faveur de la tolérance.
On affirme de façon péremptoire que l'«antisémitisme» de Voltaire
est une donnée d'évidence, qui permet - pourquoi pas ? - de servir
de caution ou d'alibi pour exprimer des idées nauséabondes.
Bref, il est chic et «branché» d'affirmer que Voltaire est
antisémite.
À y regarder de plus près, on
est surpris de la légèreté et de l'imprudence avec lesquelles ces affirmations sont
avancées.
1.
Où, quand et comment Voltaire parle-t-il des
Juifs ?
On cite volontiers l'article « Juifs » du
Dictionnaire
philosophique.
Or
il n'y a jamais eu un tel article dans ce
Dictionnaire.
Il suffit de feuilleter l'édition établie par Raymond Naves dans
les Classiques Gamier pour le savoir.
Mais Léon Poliakov, utilisant pourtant cette édition, affirme dans
son Histoire de
l'antisémitisme (t. III) que « l'article « Juifs » est
l'article le plus long du Dictionnaire (30 pages) » et précise en note que cet
article « ne figure pas dans l'édition
Benda-Naves du Dictionnaire » ; est-ce pour
suggérer que ces éditeurs ont écarté malhonnêtement un texte
gênant ?
L. Poliakov se réfère, bien sûr, à l'édition Moland des
Œuvres
complètes de
Voltaire. Mais s'il avait lu de plus près, il aurait constaté
que Voltaire
n'a jamais construit l’« article » en question.
Celui-ci a été fabriqué, après sa mort, à partir de quatre textes de trois
provenances différentes : la section I reproduit le
chapitre « Des Juifs » des Mélanges de 1756 ; la section IV
reproduit l'article « Juifs » des Questions sur
l'Encyclopédie (t. VII, 1 771). Quant aux
sections II et III, dont Moland n'indique pas l'origine,
elles reproduisent des fragments (non datés), des brouillons
trouvés dans les papiers de Voltaire et qui ont paru, pour la
première fois dans l'édition de Beaumarchais (Kehl, 1784).
2. Lorsqu'on rassemble les textes de Voltaire sur les juifs,
on
doit les rassembler tous, et ne pas se contenter des textes qui
manifestent l'hostilité du philosophe, même si ce sont les plus
nombreux. Le mauvais
exemple a été donné par un antisémite militant, un certain Henri
Labroue qui, en 1942, a cru bon de fournir à la politique
hitlérienne et vichyssoise la caution d'une anthologie de textes
voltairiens (et des autres philosophes des Lumières !) sous le
titre « Voltaire
antijuif ». Léon Poliakov se situe,
idéologiquement, aux antipodes de H. Labroue. Mais
il
s'appuie sur le même corpus que lui pour juger
Voltaire :
« Dans leur
monotonie, les textes ainsi réunis n'ajoutent rien à la gloire du
grand homme : c'est d'abord leur licence qui
frappe »,
etc.
(Nous préparons un compte-rendu critique du texte de
Labroue.)
Or une lecture, même rapide, de la compilation de 1942 fait
apparaître :
1. que
les textes favorables aux Juifs en ont été systématiquement
écartés ;
2. que l'anthologie Vvoltaire antisémite» (que l'on trouve dans
tous les sites internet
vraiment antisémites) ne peut se constituer
qu'au
prix d'une triple manipulation des textes : découpage
de portions de textes selon une problématique raciste
(« caractère physique des Juifs », « leurs stigmates
intellectuels », « tares morales », etc.) qui est le
fait du compilateur et non celui de
Voltaire ;
mutilation des textes dont on gomme les phrases qui
orienteraient leur lecture autrement ; annotation
abondante, à coups de gloses ou de citations et références
puisées dans Céline, Leroy
Beaulieu, J. et J. Tharaud, etc..
Ce n'est donc pas sans très gros efforts et ruses malhonnêtes que
l'image d'un Voltaire antisémite a pu être fabriquée en
1942.
3. On oublie ou feint d'oublier que, dans le vocabulaire français,
les mots antisémite et antisémitisme
n'apparaissent, sous la
plume d'Édouard Drumont, qu'en 1891.
D'ailleurs, Drumont dixit, Voltaire « avait l'âme
juive »
!
Il
serait intéressant d'étudier ce curieux renversement dans
l'histoire de l'antisémitisme français : comment Voltaire, repoussé par
les antisémites vers (et à) l'époque de l'affaire Dreyfus, est
devenu leur « allié » sous Hitler et Pétain !
4. Que pensaient les contemporains de la position de Voltaire
? quatre
constatations s'imposent.
a) Lorsque les polémistes critiquent les attaques de Voltaire
contre les juifs, ils dénoncent en lui l'incrédule.
Ils visent en lui
le railleur qui ruine l'autorité de la
Bible.
b) Lorsque Pinto, en 1762, publie son Apologie pour la nation
juive,
tout
en déplorant les sarcasmes de Voltaire contre les juifs, il
s'adresse à lui comme à un allié possible.
c) En 1789, lorsque Zalking Hourwitz réfutera Voltaire à son tour,
il précisera que « les
Juifs lui pardonnent tout le mal qu'il a dit d'eux en faveur du
bien qu'il leur a fait, quoique sans le vouloir, peut-être même
sans le savoir, car s'ils jouissent, depuis quelques années d'un
peu de repos, ils en sont redevables au progrès des Lumières,
auquel Voltaire a sûrement plus contribué qu'aucun autre écrivain,
par ses nombreux ouvrages contre le
fanatisme ».
d) Enfin, lorsque l'abbé Grégoire écrit son livre fameux en faveur
de l'émancipation des Juifs (Essai sur la régénération physique,
morale et politique des juifs, Metz, 1789), il commence par
accumuler, dans une série de chapitres, tous les reproches qu'on
peut faire aux Juifs sans qu'on sache toujours s'il les prend ou
non à son compte. Cette somme « anti-juive », qui a
surtout l'intérêt de mieux faire connaître la mentalité du
XVIIIe siècle, n'approche que de loin tout ce qu'on peut
trouver d'analogue dans l'œuvre de Voltaire. Cela ne fait pas de
l'abbé Grégoire un antisémite frénétique.
5.
Sous quels aspects les Juifs sont-ils présentés dans le
Dictionnaire philosophique ?
Quelle est l'attitude de Voltaire à leur égard
?
Occurrences
des mots « Juif » et
« Hébreu »
S'il n'y a pas, redisons-le, d'article « Juifs » dans les
118 articles de l'édition définitive (1769) on en dénombre 18
consacrés à l'histoire ou aux croyances des Juifs. Mais il est
aussi question des Juifs, ne serait-ce qu'en passant, dans un grand
nombre d'autres articles, au point que la fréquence des occurrences
du mot Juif (nom ou adjectif) est, de loin, bien
plus forte que celle des mots comparables (arabe, chrétien,
romain,
etc.).
Si on ajoute les occurrences du mot hébreu, il n'est pas douteux que les Juifs
constituent pour l'auteur un sujet privilégié de
réflexion.
Toutefois
le fait que 60 articles ne contiennent absolument aucune référence
ou allusion aux juifs, même indirectement (comme « Dieu »,
« Dogmes », « Foi », « Liberté de
penser », « Persécution », « Tyrannie »,
où la charge militante est particulièrement forte),
nous
rappelle que le
Dictionnaire philosophique n'est
pas essentiellement un livre sur (ou contre) les Juifs et suggère
que les Juifs n'obsèdent pas leur auteur autant qu'on veut bien le
dire.
À
quelques exceptions près, les Juifs dont il s'agit sont les Juifs
anciens.
Voltaire
n'évoque les Juifs ses contemporains que dans huit brefs
passages […]
En
revanche les passages relatifs aux Juifs anciens sont
innombrables.
Dégageons seulement les traits essentiels de l'image du peuple juif
proposé par Voltaire.
[…]
« C'est un
exemple singulier de la stupidité humaine que nous avons si
longtemps regardé les juifs comme une nation qui avait tout
enseigné aux autres » (p. 5).
Sans avoir donc rien apporté aux hommes, les juifs se sont
distingués par leur « aliénation d'esprit » d'une part,
par leur inhumanité d'autre part. À
travers cette évocation des Juifs, c'est
l'Ancien Testament
qui est visé comme ouvrage monstrueux et choquant.
[…]
La
Bible est un défi au bon sens, l'effarement de
« l'esprit
humain »
[…]
Voltaire
ne se prive pas d'exercer son ironie qui confond dans la même
raillerie le livre saint et ceux qui s'en réclament,
« les Hébreux, ce seul peuple conduit
par la divinité même », (p. 22).
Voltaire ne se prive pas de faire un relevé de ce que la Bible
accumule de crimes et turpitudes : anthropophagie
(p. 26), coprophagie (p. 191), lubricité démente (pp.
192-193), inceste (p. 224), sacrifices humains
(« Jephté », pp. 256-257), assassinats en chaîne (pp. 234
et 345). […]
La conclusion va de soi : « si le Saint-Esprit a écrit cette
histoire, il n'a pas choisi un sujet fort
édifiant »
(p. 234).
Antijudaïsme
et antisémitisme
[…]
Est-il
aussi logique, pour autant, qu'on puisse parler
d'antisémitisme ?
Dans
ce cas, ceux qui avant Voltaire ont fait le procès des croyances
bibliques et qui ont pu lui servir de modèles comme les déistes
anglais, Bayle ou les auteurs des manuscrits clandestins, seraient
également antisémites.
Antisémite
aussi le curé Meslier. […] qui tire argument du mépris de
ses contemporains envers les juifs pour mieux instruire le procès
« de toutes
les divinités et de toutes les religions du
monde »
[…]
.
On
doit d'abord constater que chez Voltaire les attaques contre les
anciens juifs n'excluent nullement, dans le
Dictionnaire philosophique,
l'appel à la tolérance envers les juifs
contemporains.[…]
Voltaire invite tous les croyants à « se
tolérer mutuellement »
(p. 91) et, de toute évidence, n'inspire aucune sympathie pour
les inquisiteurs qui brûlaient « les
hérétiques, les musulmans et les juifs »
(p. 252) ou pour ces Romains qui « éventraient
les Juifs »
(p. 281). […]
« On
doit certainement en conclure que ceux qui entendent parfaitement
ce livre doivent tolérer ceux qui ne l'entendent pas [...], mais
ceux qui n'y comprennent rien doivent tolérer aussi ceux qui
comprennent tout »
(pp. 224-225).[…]
[...],
il est plus clair encore que nous devons nous tolérer mutuellement
parce que nous sommes tous faibles, inconséquents, sujets à la
mutabilité, à l'erreur » (p. 407).
Si des lecteurs d'aujourd'hui tendent à négliger
ces appels réitérés à la tolérance
en faveur des Juifs, c'est sans doute qu'ils sont plus
sensibles aux attaques outrancières dont les Juifs et l'Ancien
Testament sont la cible.
[…]
Voltaire s'en prend à la Bible parce qu'il en veut à
« l'ignorance » et au
« fanatisme »
des chrétiens .
À l'article « Fanatisme », il n'est pas question de juifs
mais de Clément, Châtel, Ravaillac, Damiens, des convulsionnaires
et autres « énergumènes ». Or « ces misérables ont sans cesse
présents à l'esprit les exemples d'Aod, de Judith ou de
Samuel »
(p. 197).
Inutile donc de contredire ou d'atténuer l'interprétation qu'on a
souvent donnée et dès le XVIIIe siècle de l'antijudaïsme
voltairien : celui-ci n'est que la pierre angulaire de son
combat contre l'infâme.
[…]
On
ne parlera donc pas d'antisémitisme, à propos de Voltaire, mais
d'antijudaïsme. Cet antijudaïsme étant, fondamentalement, une
dimension de son antichristianisme.
[…]
La problématique dans laquelle Voltaire enferme son lecteur et où
il s'enferme lui-même l'amène, en toute logique, à noircir
l'« horrible tableau » du judaïsme. Du même coup,
l'horreur que les Juifs inspirent se déplace. Ce n'est plus le
peuple déicide qui est l'objet du mépris légitime, mais le peuple
de Moïse et de David d'où le Christ est issu.
On le comprend mieux en comparant la vision des juifs contenue dans
le Dictionnaire
philosophique à
celle que reflète et accrédite le
Dictionnaire de Trévoux (1771, art. « Juif ») :
ici le « peuple juif » a été le seul peuple « qui
connût le vrai Dieu et qui l'adorât purement » mais, après
avoir méconnu et crucifié le Christ, « depuis ce temps-là, ils
ont toujours porté les marques de la malédiction divine.., méprisés
et haïs partout… ».
Si on veut à tout prix parler d'antisémitisme au
XVIIIe siècle, c'est plutôt du côté de cette idéologie
traditionnelle qu'il faut le chercher, en 1771, que du côté de
Voltaire.
[…]
On
a voulu invoquer encore d'autres motifs.
Faut-il,
une fois de plus, spéculer sur les déboires personnels de Voltaire
avec des financiers juifs ?
Cette question, comme la précédente, remarquons-le, n'a de sens que
si on accepte d'abord l'antisémitisme de Voltaire comme une donnée
d'évidence et qu'on cherche à l'expliquer.
Il est impossible en lisant le Dictionnaire
philosophique,
de savoir si son auteur a eu des démêlés avec des banquiers
israélites.
[…]
Voltaire, tout en accablant les juifs anciens, invite à tolérer les
juifs modernes. […]
La
lecture du
Dictionnaire philosophique,
si elle met bien en évidence l'antijudaïsme de Voltaire, n'autorise
donc pas à parler de son antisémitisme. […]
Son antijudaïsme, indéniable, procède de la logique d'une polémique
soutenue par une idéologie où la haine du juif en tant que tel
n'entre en aucune façon, bien au contraire.
«Que l'antisémitisme ait eu recours occasionnellement à Voltaire ne
suffit pas à prouver que celui-ci ait été antisémite et moins
encore l'instigateur de l'antisémitisme moderne.
Pour
nous qui avons souffert du nazisme et qui tenons la lutte contre le
racisme pour une obligation civique élémentaire, il est évident que
tout mépris à l'égard des juifs crée un sentiment de gêne.
Mais ce n'est pas parce que certaines phrases de Voltaire nous font
mal que nous devrions le confondre dans la tourbe des
persécuteurs.
Voltaire n'est pas Céline. Le paradoxe serait trop fort qu'on fasse
de celui-là un raciste dans le temps même qu'on réhabilite
celui-ci.»
«L'antisémitisme
n'explique pas plus Voltaire que Voltaire n'explique
l'antisémitisme.
Ce n'est pas à la lecture du
Dictionnaire philosophique
qu'on devient antisémite. L'antisémitisme n'a jamais cherché sa
doctrine chez Voltaire. On peut s'en convaincre en lisant
l'annotation du
Voltaire antijuif
de 1942.
Il est non moins vrai que ce n'est pas d'abord chez Voltaire qu'on
trouve des raisons pour combattre l'antisémitisme. Pour ce combat,
il y a d'abord l'expérience et les raisons de notre temps. Ce qui
ne signifie pas que Voltaire, en compagnie de quelques autres,
n'ait pas sa place dans la lointaine genèse et l'histoire de ces
raisons-là.»
Roland Desné, 1975.
La pagination renvoie à l'édition du Dictionnaire
philosophique dans les « Classiques
Gamier » (texte établi par R. Naves, préfacé par Julien Benda
depuis la première édition (1936) jusque dans les rééditions
antérieures à 1967, et depuis cette date, par Étiemble.
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