L’œuvre
de Sade
La constance de la vie de Sade est la prison :
au total environ vingt-neuf ans d’internement…
Peut-être n’eût-il pas tant écrit si des conditions plus normales
d’existence lui avaient été données ;
en tout cas, il est évident que le
caractère carcéral de son univers romanesque s’explique en partie par cette
claustration. Il
fait subir à ses personnages de victimes le sort qu’il a lui-même
subi. Mais, par-delà
cette explication, Sade élabore un
univers tragique en proie aux forces du Mal, ce qui explique sans doute l’impact
qu’a eu cette œuvre au XXe siècle, depuis les Surréalistes
jusqu’à nos jours. (Guillaume Apollinaire, Georges Bataille, Pierre
Klossowski).
Impact qui dépasse de beaucoup la France :
il a fasciné aussi Peter Weiss, auteur de la pièce
Marat-Sade, ou l’écrivain japonais Mishima
(Madame de
Sade).
Luis Buñuel a transcrit les 120 journées de Sodome
dans son film
L’Âge
d’or, et P.P.
Pasolini a transposé cette œuvre dans l’Italie fasciste de 1945,
dans Salo.

Man Ray,
Sade, triptyque.
Cette œuvre s’impose en effet par son
abondance et
sa
violence :
Ouvrages
esthétiques (Idées sur les
romans) ;
philosophiques
(Dialogue d’un prêtre et
d’un moribond,
écrit en 1782) ;
théâtre ;
nouvelles
et romans
dont l’intention
philosophique est souvent évidente.
Nouvelles
(Historiettes, Contes et
fabliaux) ;
romans
historiques (La marquise de
Gange,
1813 ;
Adélaïde de
Brunswick ;
Histoire secrète
d’isabelle de Bavière reine de France) et surtout les vastes compositions
que forment la deuxième version de Justine, puis la troisième enrichie de
l’Histoire de
Juliette, les Cent vingt journées de Sodome,
Aline et Valcour.
Sa filiation
à l’endroit des Lumières est éclatante.
La première Justine est un conte
voltairien ;
le Dialogue d’un
prêtre et d’un moribond est un prolongement de la
Lettre sur les
Aveugles de
Diderot. Helvétius, d’Holbach ont nourri l’athéisme
de Sade, qui présente bien
des points communs avec celui du curé Meslier, à la fin du XVIIe
siècle.
Le caractère fondamentalement philosophique de sa création
romanesque est bien caractéristique aussi d’une époque
qui a fait de la littérature une arme :
les héros de Sade doublent sans cesse leurs exploits érotiques et
cruels d’un discours où sont violemment attaqués
tous les dogmes moraux et religieux, que l’œuvre, dans son ensemble, démolit
à son tour.
Sade serait-il un philosophe des Lumières ayant poussé à l’extrême
les conséquences du matérialisme ?
probablement en grande partie, mais à condition de bien marquer
son originalité.
1. Dans sa critique
de la société et du pouvoir royal d’abord. Les arguments de Sade contre
les abus de la monarchie n’émanent donc pas, comme
c’est le cas de beaucoup d’Encyclopédistes, d’un homme appartenant
à la bourgeoisie, mais d’un
homme issu de la vieille noblesse féodale. Ses attaques contre le roi sont
souvent celles de l’aristocratie
contre l’absolutisme, et curieusement chez lui fusionnent,
par-delà des siècles de centralisme monarchique, l’idéal féodal et
l’idéal républicain (« Français encore un effort si vous
voulez être républicain », intégré dans
La
Philosophie
dans le
boudoir.)
2. Sade se
sépare radicalement de tout un courant du
XVIIIe siècle (courant que l’on n’a que trop analysé comme
« bourgeois ») qui exalte la
nature et la vertu.
Toute son œuvre démontre que la vertu est toujours punie, que le
vice est plus « naturel » que la vertu, ou plus exactement que
la
Nature
est une force, une totalité qui englobe indistinctement vice et
vertu, naissance et destruction.
On lira sans peine dans cette œuvre d’innombrables
dénonciations de ce discours rassurant sur la Nature
qui prolifère à la fin du
XVIIIe siècle. Et cela dès les premiers textes, dès les
Idées sur les
romans, qui
s’achèvent par un Éloge de la
Nature, certes,
mais d’une Nature « plus bizarre que les moralistes ne nous la
peignent », une Nature « d’où s’élancent tour à tour, ou
des pierres précieuses servant au luxe des hommes, ou des globes de
feu qui les anéantissent ». Nature plus inquiétante, en effet,
que celle des moralistes, mais à peine plus que celle de
Diderot…
3. Enfin l’œuvre de Sade permet de démontrer incontestablement
combien l’athéisme
du XVIIIe siècle assure sa structuration et donc son fondement
à partir de la pensée théologique et contre elle.
Sade est un excellent théologien à qui n’échappe aucune des
subtilités de la controverse scolastique ;
mais, dans ce mouvement de subversion fondamentale qui est celui
même de son œuvre, il retourne tous les arguments et édifie
un vaste
monument d’athéisme.
L’œuvre de Sade a cessé de paraître aberrante mais elle reste
inclassable.
Fruit d’une certaine tradition, elle s’en distingue par sa violence
insoutenable. Elle relève à la fois du premier athéisme
« logique » du XVIIIe siècle mais elle achève aussi
les Lumières (selon Michel Foucault) en bafouant leur naturalisme
béat et en réduisant l’homme en pièces. Une écriture subversive au
sens propre du terme, coulée dans une syntaxe classique
irréprochable.
