TRAVAIL SUR LE PASTICHE : HISTOIRES DE VELOSOLEX


1. UNE HISTOIRE DE VÉLOSOLEX A LA MANIÈRE D’ARTHUR CONAN DOYLE

Il était douze heures moins cinq à la pendule de mon vieil ami Sherlock Holmes. Il avait posé près de lui son vieux violon et son archet et il examinait attentivement une feuille de papier qu’il avait tirée de son antique robe de chambre. Apparemment satisfait de son examen, avec un sourire heureux, il entreprit de bourrer sa vieille bouffarde de son fameux mélange de tabac de Turquie et de Virginie, et projetant en ma direction un nuage de fumée bleuâtre et odoriférante, il déclara d’une voix chevrotante.
— Elle sera vêtue de sombre. Elle présentera tous les signes d’un essoufflement certain et aura les pommettes très roses. Elle portera un chapeau, un manteau assez court et elle aura un sac. Elle boit son thé avec deux sucres. Elle sera là dans une seconde.
— Mais qui ? interrogeai-je, légèrement surpris.
— Elle, répondit Sherlock Holmes en orientant le tuyau de sa pipe vers la porte juste au moment où celle-ci s’ouvrait lentement.
Elle se tenait sur le seuil. Elle était vêtue d’un manteau gris sombre de coupe trois-quart.
Elle respirait bruyamment et serrait contre elle un large sac assorti à son chapeau ; et ses joues étaient rouges.
J’allais émettre une exclamation interloquée mais sans m’en laisser le temps, Holmes s’exclama :
— Watson, je vous vois sidéré. Pourtant rien de médiumnique dans mes prévisions. J’ai reçu hier cette lettre postée à Charing Cross qui me prévenait en termes laconiques d’une visite sur le coup de midi. Une analyse rapide de l’écriture avec laquelle étaient tracés ces quelques mots et particulièrement des jambages des « t » et des « f » m’indiqua que le scripteur était une femme, plutôt maniaque obsessionnelle de surcroît. Ceci explique la précision de son arrivée. Voyez, l’horloge indique douze heures. Quant au reste, il suffisait de tendre l’oreille.
— À vrai dire, Sherlock, je n’ai rien entendu, me sentis-je contraint de lui avouer.
— Justement ! s’écria Holmes qui semblait s’amuser énormément. Vous n’avez rien entendu. Je vous ai dit que cette lettre avait été postée à Charing Cross. C’est beaucoup trop loin pour faire le chemin à pied. De plus, il fallait à cette personne un véhicule extrêmement fiable (n’oublions pas sa tendance maladive à l’exactitude). Ces faits indiquent rationnellement qu’elle est venue en Vélosolex, cycle unique par sa robustesse et le silence de son déplacement.
D’autre part, un examen approfondi de la qualité du papier où est tracée cette missive dénote une femme très soucieuse d’élégance. Aucun hasard donc à ce qu’elle eût assorti son manteau à la couleur sombre de son moyen de locomotion.
Maintenant, vous savez probablement qu’un Vélosolex, s’il est capable de développer une puissance de 0,8 chevaux-vapeur et d’atteindre les 35 km/heure sur terrain plat, manque un peu de souffle sur des pentes un peu rudes. Or, la montée est sévère depuis Charing Cross : elle a dû pédaler pour la franchir. D’où son essoufflement et la délicate carnation de son visage, rosi par ce léger effort. Quant à la coupe de son manteau et à la présence du chapeau et du sac, voici trois questions bien élémentaires, mon cher Watson.
Un long pardessus l’eût gênée pour pédaler ; voilà pour le manteau.
Le
Times de ce matin annonçait de la pluie ; voilà pour le chapeau.
Et aucune femme ne sort sans son sac ; voilà pour le sac !
— Mais enfin Holmes… ne pus-je m’empêcher de nouveau de dire, époustouflé par cette démonstration.
— Oui, oui, je sais, Watson, répliqua mon ami dans un nouveau nuage de fumée, les deux sucres dans le thé, n’est-ce pas ? Eh bien, je ne vous le dirai pas. J’ai bien le droit de garder secrets certains trucs de ma méthode déductive. Sinon, où serait le sport ?
C’est à ce moment qu’avec un grand soupir, Miss Fromapit posa son sac, son chapeau et son manteau sur le guéridon près de l’entrée et commença de débarrasser le plateau du petit-déjeuner.
— Pauvre vieux Monsieur Holmes, du diable si je comprends un traître mot de cette histoire de lettre, de Charing Cross, et de maniaco-machin-chose, marmonna-t-elle. Voilà qu’il ne me reconnaît plus à présent. Moi, Miss Fromapit. Ca fait pourtant plus de vingt ans que je suis sa gouvernante.
Vous faites bien de ne pas le quitter d’une semelle, docteur.
Si je suis essoufflée, c’est tout bonnement que ce maudit escalier de service est sacrément raide. Cette prétendue lettre, je la reconnais, c’est la facture du boucher qui est venu livrer avant-hier. Depuis le temps que je viens tous les après-midi, Mr Holmes sait bien comment je suis vêtue. Quant à cette machine capable de vous transporter à plus de 35 km à l’heure, une femme de mon âge et dans ma situation, Dieu m’en préserve, conclut-elle en passant un dernier coup de plumeau sur le fauteuil de mon ami.
Celui-ci ne répondit pas. Les yeux dans le vague, l’air somnolent, il avait repris son archet qu’il baladait avec un grincement plaintif sur les cordes de son violon. Son visage affichait une moue d’enfant boudeur, et il ne semblait plus nous entendre.
Miss Fromapit et moi échangeâmes un regard indulgent. Sacré vieux Sherlock ! Il avait un peu tendance à se raconter des histoires, mais on l’aimait bien quand même.

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2. UNE HISTOIRE DE VÉLOSOLEX A LA MANIÈRE DES MILLE ET UNE NUITS


Et le soir de la CCXCIIe nuit, Shéhérazade entreprit de conter ainsi l’histoire du secret de Soliman l’Excellent.
« Il y avait à Bagdad un Calife très riche et très puissant qui, malgré sa fortune, ne laissait pas d’être affreusement jaloux de son voisin le Prince Soliman l’Excellent. Des espions avaient rapporté au Calife que le prince possédait une monture d’une grande merveille. Une monture d’un noir de jais, qui ne portait qu’un œil au milieu du front et qui se déplaçait à la vitesse du sirocco, sans émettre le moindre bruit. On n’avait jamais vu éléphant, chameau ou tapis volant qui ressemblât de près ou de loin à cela. Les mouchards avaient indiqué un autre sujet d’étonnement : il paraissait que la monture était la propriété du Prince depuis fort longtemps, et avait été celle de son père avant lui. Ce phénomène semblait donc ajouter la longévité à ses autres qualités. Le Calife s’interrogeait sur la force et la nature de ce prodige et il ne se passait de soir qu’il ne se mit en rage.
« Il me le faut, il me le faut. » trépignait-il en tapant le sol de sa babouche. Et Sardhita, sa favorite aux paupières bistrées d’antilope souriait sans rien dire.
Mais le Calife tenait à son idée, et il envoya son Grand Vizir porter au Prince une cassette pleine de lapis-lazuli, dont le moindre atteignait la taille d’un œuf de pigeon.
Le Prince fit grand compliment de toute cette joaillerie, mais refusa poliment de céder sa monture au Calife. Il garda le Grand Vizir près de lui quelques jours, le combla de ses bienfaits et le renvoya porter, accompagné d’une cassette pleine de saphirs, d’émeraudes et de rubis dont le moindre dépassait la taille d’un œuf d’autruche, ses salutations à son maître. Le Calife furieux fit décapiter l’émissaire et résolut d’user de fourberie.
Un jour donc, sur ses ordres, on enleva le Prince et sa monture alors qu’ils filaient dans le désert et on les amena, étroitement entravés dans le filet qui avait servi à la capture, devant le Calife et Sardhita, sa favorite à la jambe tendre de gazelle.
Le Prince opposa un silence plein de mépris à toutes les questions qui lui furent faites. Puis il prononça ces mots : « Je ne livrerai pas le secret de ma monture, mais sache bien une chose, c’est qu’elle ne se nourrit ni d’eau, ni de fruit, ni de fourrage, ni de sésame ; ni même de couscous, de brick à l’œuf, ni de méchoui ; non plus de gâteau au miel, de thé ou de merguez.
Sache aussi cela : si tu ne la nourris pas convenablement, elle n’avancera pas. Mais si tu sais la contenter (et des repas frugaux lui suffisent s’ils sont à sa convenance), alors elle pourra t’emmener plus loin que Serendib, plus loin même que l’Égypte ou la lointaine Éthiopie. Je te dis cela parce que j’aime cette monture et que je ne souffrirai pas de la voir maltraitée. Mais je suis tranquille, tu ne sauras pas la faire aller. Moi seul sais ce secret ».
Dans le palais du Calife, on exposa la merveille. Chacun se pressait pour la voir. Qui pour admirer la noirceur de son pelage, qui pour anticiper le confort d’une selle à nulle autre pareille. Les charrons et les chaudronniers les plus expérimentés du califat examinèrent la monture de Soliman l’Excellent (on disait « Sol l’Ex » pour faire plus court), sans rien découvrir des secrets de son fonctionnement. Le Calife convoqua des mages réputés aux fins de voir s’il n’y avait pas moyen de faire parler la monture. Ils échouèrent. Tout le petit peuple de Bagdad se perdait en conjectures : certains assuraient que la monture ne se nourrissait que d’or et de pierreries, d’autres tenaient pour qu’un génie fût caché dedans. Mais on n’osait rien tenter de peur d’endommager la merveille. Et le captif restait coi.
À bout de patience, le Calife posa ses conditions au Prince : si le lendemain il n’avait pas livré son secret, il serait empalé sur la place publique. Le Prince accepta cette nouvelle d’un simple haussement d’épaules, car il était fier. Sardhita la favorite à la crinière de lionne, qui avait été émue dans le secret de son cœur par la bravoure et l’honnête figure du Prince, décida de sauver le prisonnier.
Au crépuscule, vêtue de sept voiles, elle descendit vers les cachots.

* * *

À l’aurore du lendemain, elle se glissa le long des murailles. Sa crinière de lionne était échevelée, sa démarche était mal assurée sur ses jambes tendres de gazelle, et ses paupières bistrées d’antilope étaient encore plus bistrées que d’habitude. Elle avait passé la nuit à se démener et à cajoler pour convaincre le Prince de lui livrer son secret. Elle portait à la main une jarre en terre cuite pleine d’un philtre magique à base de naphte, liquide huileux et nauséabond que l’on trouvait à profusion dans la région.
Parvenue à la salle où était exposée la monture, sans se faire voir, elle lui donna à boire quelques gorgées du contenu de la jarre et la merveille s’anima enfin. Sardhita se mit en selle et, propulsée silencieusement, s’en fut délivrer le Prince.
Lorsque le palais s’éveilla, ce fut un tohu-bohu. On ne retrouva ni la favorite, ni « Sol l’Ex », ni la monture ;
On ne découvrit qu’une jarre à moitié pleine de naphte. Et chacun de s’étonner qu’une monture aussi fabuleuse eût pu se contenter d’une nourriture si vulgaire et trouver la force de porter encore deux cavaliers.
Le Calife voulut essayer à son tour, but le contenu qui restait dans la jarre et mourut… »

Mais je vois le jour poindre, dit Shéhérazade, et je finirai l’histoire demain.


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3. UNE HISTOIRE DE VÉLOSOLEX A LA MANIÈRE D’ÉMILE ZOLA.

Il n’était pas cinq heures et la nuit restait noire. Le coron dormait encore, comme empâté de fatigue. Seul, là-bas, au bout de la ruelle, l’estaminet jetait une lueur blême sur le pavé.
Pascaline, les joues rouges sous un fichu, poussa la porte de la remise. Là, dans l’ombre, reposait son Solex. C’était une bête noire et luisante, superbe. À l’avant de la fourche, un moteur cylindrique qui développait jusqu’à 0,8 CV montrait ses rondeurs sombres.
Elle enfourcha l’engin et poussa le moteur. Un ronronnement doux s’éleva. Elle était prête à partir.
Mais devant elle, une longue figure s’était dressée. Elle reconnut Octave, son compagnon, qui rentrait en titubant. Il ne s’était décidément pas couché, à vider des gouttes toute la nuit avec les camarades.
« Nom de Dieu !, gronda-t-il, te voilà donc encore avec ta sacrée machine ».
Pascaline eut un geste vague pour dire qu’elle devait partir.
Mais Octave grogna, gagné par une fureur froide d’ivrogne.
« Dis-donc, la vieille, tu te la coules douce… C’est que ça consomme, un engin pareil ! »
—  À peine » répondit calmement la femme.
Octave, avec un mauvais sourire, ricanait.
« Ah, tiens, et moi je vais te dire. En voilà de la dépense ! Est-ce que c’est nécessaire tout ça ?… Quand l’atelier n’est qu’à deux lieues ! Je t’avais dit de le vendre… »
Pascaline fit mine de s’en aller. Mais l’ivrogne s’entêtait. Il avait cédé à l’irrésistible besoin de s’asseoir sur le sol. Il voulut donner un ordre.
« Je t’interdis, tu entends… Je t’interdis… »
Il ne trouvait plus les mots, la bouche empâtée de fatigue ; et, tout d’un coup, il s’abattit dans le ruisseau, foudroyé par l’ivresse.
Au clocher de l’église, la cloche sonnait cinq heures. Il fallait partir pour ne pas se mettre à l’amende. Pascaline poussa sa machine et, les oreilles sifflantes, s’engagea dans la grand-rue. Un immense dégoût la prenait, une rage qui lui battait les tempes et lui faisait serrer les poings. Quoi ! Il lui faudrait se crever à la tâche et en plus se passer de Solex pour abreuver ce soiffard ! C’était fort, ça, c’était trop fort ! Et, emportée à plus de 35 km/h, elle filait en direction de l’usine.
Les maisons défilaient toutes semblables, coupées parfois par la haute silhouette d’un hangar. Pour franchir la longue montée qui conduisait à Valenciennes, elle n’eut presque pas à pédaler tant la puissance du moteur était forte. Au fur et à mesure qu’elle allait, d’autres ombres sortirent des ténèbres et se joignirent à elle : les ouvrières qui, comme elle, partaient pour la fabrique. C’étaient des saluts, des appels, des plaisanteries, que de monture à monture, les femmes se lançaient. Mais Pascaline regardait devant elle, sans rien voir que la route, sourde à cette gaîté.

* * *

Toute la journée, elle se tourna les sangs. Et s’il fallait abandonner sa machine, céder encore une fois au mauvais sort ? Depuis qu’Octave s’était cassé le gros orteil en tombant d’un toit, la guigne les avait poursuivis. L’inaction et la neurasthénie, de terribles crises de cafard qui laissaient Octave prostré pendant des heures sur son matelas. Puis, l’alcool. De petits verres d’abord, pour se remonter le moral. Puis les litres cachés sous le matelas. La mauvaise habitude s’était installée, comme une bête hideuse qui ne veut plus lâcher sa proie.
Non sûrement la vie n’était pas drôle, mais elle supportait tout, avec une patience de femme amoureuse. Elle faisait bouillir la marmite avec sa maigre paye, faisant contre mauvaise fortune bon cœur. Ce sacré gros orteil était pourtant bien guéri. Mais ça durait toujours.
Sa seule joie de vivre, c’était son Solex.
Elle en était folle. Et en ouvrière qui sait ce que vaut un sou, elle n’en revenait pas d’avoir pu acquérir si bon marché une telle merveille de simplicité mécanique. Entre elle et son Solex passait une complicité animale et souvent en chemin, elle se surprenait à l’encourager de la voix.
« Allez, va, mon beau, file tout droit ».
Des larmes, parfois, lui venaient aux yeux : sans doute, si la misère venait, il lui faudrait vendre sa machine.

* * * * * * * *

Le soir était venu. En une petite demi-heure, elle avait fait les deux lieues du retour. Elle attacha son Solex dans la cour et poussa la porte de chez elle. Octave était là, propre et bien rasé. Il souriait.
« Tiens, regarde. » dit-il.
Pascaline eut un geste de surprise heureuse. Elle voyait par la fenêtre un second Solex, tout semblable au sien.
« C’est le mien, dit-il. Ah, bah ! J’ai réfléchi. J’ai trouvé de l’embauche. On engage à la mine. Mais c’est à l’autre bout du canton. Alors, j’ai fait comme toi. J’en ai pris un ».
Éperdue de bonheur, elle le regardait de toute son âme.
« Mais Octave, dit-elle doucement, l’argent, comment as-tu fait ? »
Le cœur serré, elle redoutait une nouvelle folie, l’endettement. Octave partit d’un bon rire.
« Tiens, grosse bête, c’est la consigne ».
Pascaline sourit timidement, elle ne comprenait pas.
« Mais oui, dit Octave. J’ai rapporté les bouteilles vides ! ».

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