Ode à George Sand
De
Théodore de Banville,
Ode à George Sand, tirée du
recueil Les
Exilés (1867)
Ode dite par M. Talien pour la reprise de
« Claudie » au Théâtre Cluny le 17
septembre 1879.
George Sand !
ô beauté, cœur, âme, esprit, génie,
Rien n’a troublé jamais ton effort valeureux,
Et ta pensée, en pleurs comme une Iphigénie,
Combattait pour le pauvre et pour le malheureux.
Car tu les as chéris comme une douce mère.
Femme, tu partageas leur deuil et leur
émoi ;
Et, le cœur déchiré par son angoisse amère,
Pitié, labeur, amour, tout était peuple en
toi !
Bien d’autres, détournant leurs yeux du sombre
gouffre,
Savent goûter la joie en fleur, les longs repas,
Cependant qu’à leurs pieds l’esclave prie et
souffre :
Toi, tu ne voulais pas, et tu ne savais
pas !
Non, tu plaignais les noirs sanglots, les funérailles
Des êtres pour lesquels le pain est toujours
cher ;
Et la Faim, qui déchire et qui tord leurs entrailles,
Plantait en même temps ses ongles dans ta chair.
Mais tu chantas surtout la fatigue essuyée
Par ton frère au front noir, le rude paysan,
Et souvent, t’enfuyant de la ville ennuyée,
Tu disais à l’oisif, au riche :
Viens-nous-en !
Alors tu l’emmenais dans la grande nature
Qui se livre éperdue au soleil, ce doreur,
Et là, tu lui montrais, dans l’atmosphère pure,
Le saint, le glorieux travail du laboureur.
Suivant toujours la terre à ses pieds disparue,
Marchant et poursuivant son but essentiel,
Il tient les oreillons de l’austère charrue
Et travaille, applaudi par les oiseaux du
ciel !
Puis il sème le grain avec un geste auguste,
Et plus tard, quand flamboie et brûle Messidor,
Sous les rayons de feu courbant son flanc robuste,
De sa faucille ardente il coupe les blés
d’or !
Il est pauvre, il n’a pas son chêne ou son érable.
Il est en butte aux maux obstinés et troublants,
Et quand l’âge a neigé sur son front vénérable,
Il lutte et peine encor sous ses longs cheveux
blancs !
Ô femme !
en ton églogue avec amour écrite
Jasent le ruisseau clair et le vent querelleur,
Et dans tes prés, pareils à ceux de Théocrite,
Le gai chevreau lascif mord le cytise en
fleur ;
Et tandis que murmure une plainte étouffée,
Dans le doux flot d’argent frais et délicieux,
Passe, la jambe nue, une petite fée
Riante et folle, avec ses cheveux dans ses yeux.
La belle Poésie est comme la
lumière :
Elle aime à déployer la pourpre sous nos pas.
Donc, toi qui te donnais même à l’humble chaumière,
Poëte au cœur divin, ne nous dédaigne
pas !
Car nous sommes tous là pour payer notre dette,
Peuple ému qui jadis de ton front
s’envola :
Ton Rémy, Bois-Doré, la petite Fadette,
Les Villemer, Edmée et maître Favilla,
Et le Champi, qui songe auprès de
Madeleine ;
Frissonnants et pensifs, nous tous qui t’adorons,
Comme si le zéphyr à la tremblante haleine
Nous touchait de son aile et courait sur nos fronts.
Mais c’est toi qu’on entend parler par notre
bouche !
Ton œuvre, harmonieuse et fière comme un lys,
Donne un parfum suave à tout ce qui la touche,
Et tu ne voudras pas abandonner tes
fils !
Toi dont la chevelure éblouissait le pâtre
Enchanté par ta lèvre où la rose fleurit,
Tu seras avec nous sur ce petit théâtre,
Si nous avons en nous ton souffle et ton esprit.
La masure est palais si la Muse y respire,
Les Dieux viennent toujours où les nomme la
foi :
Puisqu’un humble tréteau suffisait pour Shakspere,
Le nôtre, si tu veux, sera digne de
toi !
Ah !
permets que ton nom, belle âme, y
retentisse !
Toi par qui le funeste orgueil fut châtié,
Poëte qui tournais tes yeux vers la Justice,
Et qui tendais tes mains, femme, vers la
Pitié !
