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Perrault

La pantoufle de Cendrillon : verre ou vair ?

On se demande souvent pourquoi la pantoufle de Cendrillon est en verre, dans la version de Perrault. On prétend qu’il s’agit d’une erreur d’orthographe (!): il s’agirait de « vair », fourrure d’écureuil.
C’est une question qui appelle généralement des réponses bizarres.

En fait, il existe environ 342 versions recensées de
Cendrillon par Marian Cox. On a parfois écrit que l’histoire avait pour origine un conte chinois (à cause du thème des petits pieds, signe de beauté et de distinction), mais Bruno Bettelheim lui dénie cette origine. Les différentes versions couvrent le monde entier.
Certaines envoient l’héroïne au bal (versions populaires allemandes), d’autres à la messe (versions populaires françaises)
: deux endroits, moins opposés qu’il y paraît, qui ont en commun le fait que l’on revêt de beaux habits pour s’y rendre.
Si on lit simplement la version des frères Grimm, on comprendra l’explication du « mystère » de la pantoufle de verre.

Les frères Grimm ont fait un vrai travail de folkloristes, et ils ont transcrit les contes qu’ils avaient entendus, pratiquement sans y toucher. Ils sont donc bien plus proches, malgré les dates de publication, des traditions populaires, que Perrault, qui a fait une véritable œuvre littéraire en retravaillant très sensiblement les données du folklore.
Chez Grimm, la pantoufle est de fourrure.
Mais…
La mère des deux sœurs incite ces dernières à tricher
: à l’aînée des filles, elle conseille de se couper le bout du pied: « Quand tu seras reine, tu n’auras plus besoin de marcher ».
La jeune fille met la pantoufle, le prince ne s’aperçoit de rien. Mais les oiseaux volettent autour de lui et lui chantent
:
« 
Il y a du sang dans la pantoufle
Celle que tu emmènes n’est pas la vraie fiancée
 ».
Demi-tour du prince, retour à la ferme.
La cadette des méchantes sœurs se coupe le talon, à l’instigation de la marâtre, et pour la même raison
: « Quand tu seras reine, tu n’auras plus besoin de marcher ».
Même scénario, même intervention des oiseaux.

C’est alors que la pantoufle sanglante est essayée à Cendrillon. Les oiseaux chantent
:
« 
Il n’y a plus de sang dans la pantoufle
Tu as trouvé la vraie fiancée
 ».

On imagine bien que Perrault, pétri de bienséances classiques, a éliminé cet horrible détail des pieds coupés et, en inventant la « 
pantoufle de verre », d’une pierre trois coups: il crée un motif très poétique et merveilleux, il évite à ce benêt de prince charmant de se faire tromper de façon grossière, et il évite l’évanouissement des dames de la Cour.
De même il a transformé le nom de son héroïne, « 
Cucendron », celle qui a le cul dans les cendres de l’âtre, en « Cendrillon ». Et les sœurs ont des chambres « parquetées », comme des dames.

La correction bien connue de « verre » en « vair » a été commise par deux « réalistes »
: Balzac et Littré. Elle est cependant tout à fait incohérente au plan narratif: nobody’s perfect!
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