Raymond Queneau,
Zazie dans le métro
Zazie, quel
bonheur !
un comique éclatant et pourtant purifié de toute
agressivité.
Quelques pistes d’analyse :
Queneau lutte avec la littérature. Son combat est un corps
à corps. Toute son œuvre colle au mythe littéraire, mais sa
contestation est aliénée, car
elle se nourrit de son objet ;
la littérature lui laisse toujours assez de consistance
pour de nouveaux repas !
1.
Un roman classique
Du point de vue de l’architecture, « Zazie » est
un roman « bien fait » :
- construction de type classique :
épisode temporel limité (une grève),
durée de type épique (itinéraire), objectivité (l’auteur
raconte),
distribution des personnages (héros, personnages
secondaires, comparses),
unité du milieu social et du décor, variété et équilibre
des procédés de
narration (récit et dialogue)
- familiarité de l’œuvre :
techniques de Zola, Stendhal, plaisir de la
lecture cursive.
2…
Doublé d’un néant insidieux :
-Jamais de « sécurité » :
récit déceptif. L’événement n’est jamais nié, démenti, mais
partagé en deux figures antagonistes (cf disque sélénien)
-formes de duplicité innombrables :
• antiphrases (le titre)
• incertitude (Panthéon ou Gare de Lyon ?)
• confusion des rôles (Pédro Surplus satyre et flic)
• confusion des âges (Zazie
« vieillit » :
c’est un mot de vieux)
• confusion des sexes (Gabriel est-il un
inverti ?)
• lapsus qui dévoile la vérité (Marceline devient Marcel)
• définition négative (le tabac qui n’est pas celui du
coin)
• tautologie (le flic embarqué par d’autres flics)
• dérision (la gosse brutalise l’adulte)
Ces figures sont inscrites dans la trame du récit.
3.
Procédés de « destruction » :
A Les figures de mots opèrent une destruction de
vocabulaire bien plus importante.
Figures de construction :
• l’épique (Gibraltar aux anciens
parapets)
• l’homérique (les mots
ailés)
• la latine (la présentation d’un
fromage morose par la servante
revenue)
• la médiévale (à l’étage second parvenue
sonne à la porte la neuve fiancée)
• la psychologique (l’ému
patron)
• la narrative (on, dit Gabriel, pourrait
lui donner…)
B. les temps grammaticaux :
• Présent épique (elle se
tire)
• passé simple des grands romans (Gabriel extirpa de sa
manche une pochette de soie mauve et s’en tamponna le
tarin)
≠ des parodies complices faites par
Giraudoux :
chez Queneau, expression parodique légère qui désarticule
C. figures de diction (Doukipudonktan,
lagoçamilébou)
Caractère d’agression et effet baroque. Envahissement de
l’enceinte sacrée du rituel orthographique (origine
sociale, clôture de classe)
Faire surgir un mot barbare = mise en doute de la
francité de l’écriture, la noble langue françouèze se
disloquant en vocables apatrides :
notre grande
littérature ne serait qu’un amas de débris russiens ou
kwakiutl…
D. mouvements obsessionnels du
découpage :
- rébus (le vulgue homme
Pécusse) fonction d’exploration des
structures :
chiffrer et déchiffrer (cf Rabelais)
Nouveau procédé de dérision :
dégonflage
- clausule vigoureuse des affirmations adultes
(Napoléon mon
cul)
— Tu
causes — perroquet).
Mais distinction à faire entre :
• langage objet, qui agit sur les choses, dans lequel vit
Zazie
• métalangage :
clausule assassine de Zazie,
• langage des grandes personnes
• langage parasite des affirmations sentencieuses (c’est
l’être même de la littérature)
Le monde réel puise son langage dans les grandes formes
littéraires. Ce n’est pas « le peuple » qui aux
yeux de Queneau possède la littérature utopique du
langage :
c’est Zazie
Zazie = être irréel, magique, faustien, contraction
surhumaine de l’enfance et de la maturité).
Son innocence n’est pas candeur, fraîcheur, virginité
fragile (≠méta représentation romantique).
Refus de cela :
Zazie génie ménager, à fonction hygiénique et
contre-mythique. Zazie rappelle à l’ordre.
La clausule zazique dépouille rétroactivement la phrase
mythique (sens littéral :
visiter le tombeau de Napoléon ;
sens mythique :
ton noble) ;
Zazie opère la dissociation des deux paroles. Elle possède
la littérature !
Le roman renvoie le sérieux et le comique dos à dos et veut
ruiner tout dialogue à son sujet en représentant par
l’absurde la nature insaisissable
du langage.
Zazie est un personnage utopique. Personne ne lui répond.
Elle dégage un certain malaise. Sa jeunesse est une
abstraction. Rôle irréel. L’expression d’une référence
plutôt que voix de la sagesse :
le procès du langage n’est jamais clos.
Queneau n’est pas juge mais partie :
il vit avec la littérature en état d’insécurité. Il trempe
tout entier dans le vide qu’il démontre.
La littérature est le mode de l’impossible puisqu’elle
seule peut dire son vide et qu’en le disant elle fonde à
nouveau une plénitude.
Queneau s’installe dans cette contradiction, qui définit
sans doute la littérature de son époque.