Molière,
Les Femmes savantes
Notes critiques
texte intégral de la pièce ici
Détails
sur la
vie de Molière ici
Il me paraît
important de relier Les
Précieuses ridicules et
Les Femmes
savantes :
les précieuses et les pédantes, deux comédies apparues au
début et à la fin de la carrière de Molière.
Pour bien comprendre les intentions de Molière, je crois
qu’il faut se pencher sur l’évolution du courant précieux
au cours du XVIIe siècle.
Né juste après la Fronde, le courant précieux est illustré
par la marquise de Rambouillet et son salon – de 1610 à
1650 environ, c’était le nec plus
ultra :
les plus grands seigneurs, les plus belles plumes (Sévigné,
les plus grands littérateurs et grammairiens). L’influence
est alors très bénéfique, sur tous les
plans :
raffinement des mœurs, du langage, vie intellectuelle…).
Dix ans plus tard, cela commence à se gâter avec Melle de
Scudéry. Plus de grands seigneurs, de belles plumes, mais
des littérateurs de profession (Pélisson, Chapelain), plus
de grandes dames, mais des femmes de la moyenne bourgeoisie
(la Roxane de Cyrano…).
Qu’on le veuille ou non, c’est Scudéry qui a formé les
Précieuses telles que Molière les épingle. Ces gens
considèrent que l’esprit, le goût, le charme, sont des
choses qui s’apprennent comme dans un manuel de Nadine de
Rotschild.
Dix ans plus tard encore, le courant sombre dans le
ridicule achevé :
les romans (le Grand
Cyrus, Clélie) deviennent des
autorités en matière de politesse et de raffinement, de
galanterie et de littérature. On tombe alors
« de plus en
plus dans l’affectation du savoir et du bel esprit et dans
un jargon insupportable ». C’est alors
l’époque du pédantisme, de l’affectation dans le langage,
les sentiments, l’habillement, mais également dans le
savoir. C’est alors l’époque des « pédantes ».
Mêmes ennemies que les précieuses, pour Molière.
Le
code précieux
Molière ne raille pas seulement les précieuses et les
pédantes dans leurs ridicules de détail, mais aussi leur
ridicule suprême :
avoir sur tout sujet une théorie toute prête et bien
arrêtée, un « prêt à penser », ce que les
Précieux appellent la « philosophie ».
Entre 1650 et 1670, le monde précieux adhère à une
« pensée
unique » de l’époque.
La
religion
Les précieux, apparemment intéressés par Descartes,
Gassendi, ne s’adonnent pas en réalité à la
métaphysique :
Philaminte :
«… sur les
questions qu’on pourra reposer
Faire entrer chaque secte et n’en point épouser
(FS,
III, 2). C’est juste de la façade, du décor sans rien
derrière.
Science
et politique
Les précieux ne pouvaient pas accéder à la science
approfondie :
ils ne retenaient que certains éléments qui leur
permettaient de briller dans la conversation. Aussi peu d’a
propos dans Les
Précieuses ridicules que chez les
Femmes Savantes en ce qui concerne les discussions
scientifiques.
En politique, l’infatuation nobiliaire, le snobisme sont un
trait caractéristique :
tous entêtés de « qualité ».
La
morale
Les précieux n’ambitionnent que la sagesse mondaine, non
« l’homme de bien », mais « l’honnête
homme », non pas celui qui pratique la vertu, mais
celui qui se conforme aux convenances.
L’élégance
Toilette irréprochable, art de célébrer sa propre beauté
« savoir, en
douze façons plus le moins, dire qu’elle était
belle » (voir
l’attaque féroce contre Mascarille :
« Vous ne me
dites rien de mes plumes ? »
et il en dit le prix !)
L’amour
C’est un amour qui n’engage pas le cœur. La passion
précieuse n’est qu’un cérémonial, un monopoly (ou un jeu de
l’oie…). Chez les pédantes, on remet en cause l’idée même
du mariage. Tout le ridicule des Femmes
savantes est dans leur
obsession d’égalité :
elles se croient tenues de mépriser l’amour pour échapper à
l’infériorité féminine. Molière a lié leur pruderie à leur
révolte et a condamné d’un seul coup l’un et l’autre. Il a
bien vu le paradoxe du féminisme :
réprouver l’amour tout en l’exaltant, faire régner la femme
et dénoncer le danger de la dépendance
féminine :
d’où la naissance d’un type insupportable de
femme :
la coquette prude (Armande) qui désire l’amour tout en se
révoltant contre lui.
La
littérature et le langage
C’est surtout là qu’éclate le formalisme. Bien que les
précieux aient la prétention de tout savoir sans avoir rien
appris, ils ont le culte des Anciens. Dès qu’ils ont cité
Aristote, tout est dit !
Quant à la langue, un goût insupportable pour l’hyperbole
et une inflation extraordinaire du goût pour la périphrase.
En grammaire on suit Vaugelas, on réprouve les mots bas,
c’est-à-dire ceux qui offensent la
pruderie :
pas de « sein »,
mais « gorge »,
mot vague et inexact. On aboutit à un langage factice.
Bref, Molière vise une société déterminée, va très loin
dans le sarcasme. Il moque la prétention de se distinguer,
le besoin de se singulariser, les
« fashion
victims ». Cette satire
est toujours valable :
les précieux sont de tout temps !
Il est « pour » tout ce qui est franc, sincère,
hardi, profond, authentique, sincère, pour l’intelligence
de la vie, la générosité…
Les Femmes
savantes me paraissent
une grande comédie de la maturité ;
pour compléter, il faudrait analyser la vie conjugale de
Philaminte et de Chrysale… Un vertige !
Il me semble avoir formidablement compris le paradoxe du
féminisme, toujours actuel. Bref, les Femmes
savantes ne me paraît pas
être une comédie beauf, mais une charge contre tous les
pédantismes, contre l’affectation dans le langage, les
sentiments, l’habillement, et surtout le savoir.