Perrault, Grimm, LA BELLE AU BOIS DORMANT et LE PETIT CHAPERON ROUGE



D’Apulée aux frères Grimm, le conte (
fabula) apparaît comme une parole des fées (fata), mais surtout comme une parole des femmes adressée à l’enfant, celui qui ne parle pas (infans), afin de lui enseigner à parler: parole du coucher, mais aussi parole de la soirée, parole de la nuit, celle des sortilèges de la princesse nocturne Schéhérazade, nuit pleine des éclosions du jour qui vient, terreur amorphe du soir qui tombe se cristallisant en loups, ogres et sorcières auxquels le héros a toujours une chance d’échapper, ce sont paroles de femmes qui disent l’homme.

Chez Apulée, dans le conte d
’Amour et Psyché c’est une petite vieille (anicula) entre deux vins, voleuse à la retraite veillant sur une cavernée d’innommables brigands, qui console la petite Charité, enlevée à la veille de ses noces, en lui racontant, fort agréablement comment Psyché devint femme et déesse parce qu'elle crut en l’Amour. Ses paroles inspirées (vaticinatio) débordent de loin cet indigne vaisseau: ce qui parle, à travers l’antique ivrognesse, est une longue histoire, une très longue histoire, « par le monde, depuis Troie » (Saint John Perse), et même de plus loin…

La princesse indo-persane, transportée à la Cour des Abbassides de la Bagdad du IXè siècle, guérit, à travers les Sultans, le pouvoir saisi de folie meurtrière. Au cauchemar de la trahison qui harasse le Roi du monde Schahriar, pétrifié dans la répétition barbare et suicidaire du massacre des femmes, elle oppose la parole divertissante, le plaisir qui aide à vivre, pardonne et libère
: les Mille et une Nuits sont l’école du bonheur.

Ma Mère L’Oye figure la source orale de l’écriture subtile de Charles Perrault qui, sans l’avoir vraiment voulu, compose pour les mies de France le plus magnifique tombeau et, à travers la fiction transparente de cette parole de femme adressée aux enfants, apprend à parler aux générations successives de Français, car c’est sous les auspices des fées et des femmes que le dernier des enchanteurs place les destinées de la culture française à venir.


Chez les frères Grimm, on rencontre moins de fées que de sorcières, mais quand elles apparaissent, elles sont, la plupart du temps, des vieilles, des sages-femmes, chargées d’ans et d’expérience, des accoucheuses d’hommes. Et ce sont les jeunes filles qui reçoivent sur leurs frêles épaules le fardeau, à première vue insoutenable, de la défaillance parentale: jeunes filles enfermées dans des tours puis errant dans les ruines du royaume dévasté, jeunes filles aux mains coupées ou livrées au diable, elles prennent en charge le malheur du monde, celui de leurs frères; et c’est elles qui, par l’amour, fondent les familles, envers et contre la société, ses normes sclérosées et les monstres qu'elle engendre, véritables fées de fragile et tendre courage.

Femmes entre elles ou les guerres de succession

Les contes accompagnent souvent, dans les civilisations traditionnelles, les rituels d’initiation, et racontent tout du long le passage d’un temps à un autre, d’un âge à un autre, en racontant la conquête, par un héros presque toujours enfantin ou proche de l’enfance, d’une position nouvelle de maîtrise: l’enfant qui écoute est invité à mettre ses pas dans les pas du héros pour investir son âge nouveau.

Mais, si la succession entre les générations masculines est traitée essentiellement sur le plan social, la lutte entre les hommes âgés et les hommes jeunes est une lutte pour le
pouvoir, se manifestant par la révolte et pouvant aller jusqu’à la guerre, la succession entre les générations féminines est vue surtout sur le plan du sexe car le pouvoir, dans la société des contes, qui est une société traditionnelle, reste l’affaire exclusive des hommes: ce que les femmes ont à se transmettre, ce sont les pouvoirs de séduction et les pouvoirs de reproduction.

L’imaginaire collectif, en effet, a toujours été frappé par le fait qu’une fille parvient à sa maturation sexuelle vers seize ans, âge habituel du mariage, à peu près au moment ou sa mère perd ses pouvoirs génésiques. Cette coïncidence temporelle a de tout temps été interprétée, dans la pensée mythique, comme une relation de causalité
; la fille succède à sa mère comme femme désirable et comme femme reproductrice, tout à fait comme si elle lui prenait les pouvoirs dont elle hérite manifestement: ne nous étonnons pas si la femme est un loup pour la femme, les marâtres se défendant contre les belles-filles, les filles évinçant les mères comme celles-ci ont évincé les grands-mères…

Notons cependant que, dans nos pays de culture européenne, cette passation plus ou moins violente des pouvoirs ne se fait pas directement.
Elle est médiatisée par des personnages comme celui de la marraine ou de la grand-mère qui sont souvent une seule et même personne
: la petite fille qui s’élance vers son avenir, doit, en un mouvement paradoxal, remonter vers l’origine la plus profonde qu’elle puisse atteindre, vers son autre mère, vers l’Autre de la mère, c’est ce que le conte raconte en une « pulsation » dramatique tournoyante qui lui confère saveur et efficacité inusables.

Charles Perrault, dont le projet conscient était sans aucun doute fort différent ses
Histoires ou contes du temps passé sont, au moment où il les publie, en 1697, une arme dans la lutte des Modernes pour une culture française originale, comme le démontre Marc Fumaroli – a pourtant su préserver cet enjeu sans lequel il n’est plus de conte; il est même permis de considérer que les procédés de l’écriture péraldienne ont fait mieux que de sauver de l’affadissement en littérature de salon les sortilèges des contes immémoriaux: en les affinant, ils les ont rendus plus prenants, plus efficaces, plus pénétrants.

Voilà ce que nous voudrions étudier sur l’exemple des deux premiers récits des
Contes de Perrault, La belle au bois dormant et Le petit chaperon rouge, qui sont deux contes de mères-grands, ou plutôt de ce qui attend les grands-mères…

1. La Belle au bois dormant ou ce qui est dit est dit


La belle au bois dormant de Perrault comporte en apparence deux histoires, rattachées l’une à l’autre de manière assez lâche. La première est bien connue, l’endormissement de la Belle, puis son réveil comme prévu sous le regard émerveillé du célèbre Prince charmant, personnage stéréotypé qui commence d’ailleurs en cette occurrence son irrésistible carrière; la seconde, le drame plaisamment assaisonné à la sauce à la mode, « la sauce Robert », affreux effet de réel qui rend plus horrible encore le cannibalisme familial de la Reine doublement ogresse car belle-mère, est moins connue, elle est souvent omise dans les éditions des Contes de Perrault. Son origine est plus ouvertement littéraire que l’autre partie du conte, qui semble, du coup, mais à tort, plus authentique, plus naturelle, plus naïve. Pour cet épisode rajouté, Perrault, en effet, s’inspire d'une source livresque, un conte écrit en dialecte napolitain au début du XVIIe siècle par Basile, Soleil, Lune et Thalie.

(…)

Notes de lecture de Wladimir TROUBETZKOY.


pour obtenir le dossier complet:
Participation de 4 euros aux frais d'hébergement du site