Charles
Deulin
Les
Contes de ma mère l’Oye avant Perrault
Éditeur C.
Dentu, 1879

Né à
Condé-sur-Escaut, il fait ses études à Valenciennes.
Installé à Paris, il se lie avec Francisque Sarcey dont il
épouse l’une des sœurs.
Il collabore alors à plusieurs périodiques, dont
le Figaro,
Le Pays, Le Journal pour tous,
Le Monde illustré, La Nation, L’Esprit public, La Revue de
France.
Il se mit ensuite à écrire contes et chansons, dont les
plus connus sont :
• Les Contes
d’un buveur de bière, 1868
• Les Contes
du roi Cambrinus, 1874
• Les
Histoires de petite ville, 1875.
Il a également publié :
• Chardonnette
(Les Amours de petite ville), roman
• Les
Richepanse, roman
• Les Contes de ma Mère l’Oye avant Perrault, en
1878 (posth.).
Les notes
figurent en bas de page
INTRODUCTION
I
Mon intention
n’est pas de donner au public un simple recueil de contes,
encore moins de lui présenter un pur travail d’érudition
sur un sujet qu’il est de mode aujourd’hui de traiter au
point de vue philologique et ethnographique. Je laisse à
MM. C.-A. Walckenaer, Alfred Maury, Charles
Giraud, etc., le soin de chercher d’où viennent les
fées, les ogres et la Mère l’Oye
elle-même ;
je ne veux pas non plus m’inquiéter de savoir, après
MM. Gaston Paris, Angélo de Gubernatis, Loys Brueyre,
André Lefèvre, Hyacinthe Husson, etc., etc.,
quels mythes solaires sont renfermés dans
Peau
d’Âne, la
Barbe
bleue et
Cendrillon.
Cette science est trop haute pour moi ;
de plus, elle me paraît encore un peu trop vague et
hypothétique. L’avouerai-je, d’ailleurs ?
C’est sans enthousiasme que j’ai lu dans la
Chaîne
traditionnelle de M. Husson que
le petit Chaperon Rouge est une aurore, et la Belle au bois
dormant, « l’image d’une belle nuit calme et sereine,
ou, si l’on veut, de la lumière céleste envahie par la Nuit
ou par l’Hiver. » J’aime les contes pour
eux-mêmes ;
aussi bien que l’allégorie, le symbole me glace, et je
serais vraiment fâché que M. Paris me prouvât jusqu’à
l’évidence que le Petit Poucet n’a jamais existé qu’au
ciel, sous la forme d’un dieu aryen.
Mon but est seulement d’examiner les différentes versions
des contes publiés par Charles Perrault, sous le titre
de Contes de ma
mère l’Oye qui, avant lui
ou de son temps, couraient en France et chez nos voisins.
Afin que cette étude critique soit la plus exacte et la
moins ennuyeuse possible, je produirai in extenso les
traditions qui se rapprochent le plus de ces historiettes.
Je les comparerai entre elles et je tâcherai d’y retrouver
le génie des nations qui les auront fournies.
Je ne prétends pas, notez-le bien, que ces récits soient
les sources où a puisé l’auteur de la Barbe
bleue ;
je suis convaincu, malgré l’opinion contraire de F. Génin
et d’A. Maury, qu’il n’a guère consulté que les
nourrices ;
je crois même qu’on peut regarder comme une des versions
du Petit
Poucet qui couraient de
son temps, La
fiaoue
qu’Oberlin a
donnée dans son Essai sur le
patois lorrain. Elle me
servira peut-être à faire voir que l’interprétation si
ingénieuse et si savante de M. Paris laisse quelque chose à
dire et pèche par un certain côté.
Bien que Charles Perrault soit l’objet de cette étude, je
n’écrirai point sa biographie. Ce travail a été fait
dernièrement par M. Lefèvre de façon à ce qu’on n’ait pas à
y revenir. L’édition des Contes de ma
Mère l’Oye, que le poëte
érudit vient de publier dans la Nouvelle Collection Jannet,
me paraît être l’édition définitive, et mes lecteurs me
pardonneront de les y renvoyer pour tout ce qui n’a pas
directement trait à mon sujet.
II
L’auteur
du Petit
Poucet n’était point en
son temps un mince personnage. Membre de l’Académie des
Inscriptions et de l’Académie française, il avait su
s’élever à l’emploi de premier commis ou, comme nous
dirions aujourd’hui, de secrétaire général du ministère des
finances. Par Colbert il avait l’oreille de Louis XIV, et
c’est sur son conseil que furent rejetés les plans demandés
au cavalier Bernin pour la continuation du Louvre. Non
seulement il occupait un poste
considérable ;
il se montrait de plus, par sa valeur personnelle, tout à
fait digne de ses hautes fonctions.
Doué d’un esprit indépendant et aventureux, il était
accessible à tous les goûts, à toutes les
innovations ;
il cultivait à la fois et avec un égal succès les
beaux-arts et les belles-lettres. Il finit même par créer
en littérature un genre, qu’il n’osa pas avouer d’ailleurs,
et auquel il doit d’être immortel.
En 1683, à l’âge de cinquante-cinq ans, il se retira des
affaires dans sa maison du faubourg Saint-Jacques pour
soigner l’éducation de ses enfants et aussi pour mieux
s’adonner aux lettres que, depuis vingt ans, il avait à peu
près délaissées. Il y écrivait des pièces de vers assez
médiocres, car la poésie était sa partie faible, bien que,
dans ses Mémoires,
il cite avec complaisance son Poëme de
Saint-Paulin, « qui eut
assez de succès, malgré les critiques de quelques personnes
d’esprit. »
Quatre ans
après, il composa le poëme du Siècle de
Louis le Grand et il le lut
dans une séance de l’Académie. On connaît le résultat de
cette lecture.
(…)
Charles Deulin
(1827-1877), édition C.
Dentu, 1879.
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