Henri Béraud, Le Martyre de l’obèse



Roman paru en 1922 aux éditions Albin Michel

I



Cette bière est excellente. À votre santé…
Oui, monsieur, j’ai toujours été gros, toujours… Voici une photographie, regardez-la. C’est moi-même, tout nu, âgé de cinq mois, assis sur un coussin de velours, et suçant mon pouce. Dites-moi si, dans le genre, vous avez jamais vu mieux? On me pesait chaque semaine, sur les balances du boulanger, et il paraît que toutes les commères du quartier venaient voir ça. Ma sainte mère en tirait un grand orgueil.
Combien de fois m’a-t-on répété les paroles de l’accoucheuse qui m’attendait au seuil de la vie
:

« Madame
! s’était-elle écriée, madame, c’est un garçon: il est rond comme une quenouille! »
Rond, vous entendez, j’étais rond en voyant le jour, et, depuis lors, on n’a cessé de me comparer à des objets renflés, à un pot-à-tabac, à un traversin, à Balzac. Et toujours aux mêmes, depuis trente-sept ans
! Il faut peser cent kilos, monsieur, pour savoir à quel point les hommes sont à court de comparaisons. Ah! si les gens savaient! À quoi bon toujours répéter une vérité désagréable? Je suis gros, c’est entendu, c’est un fait, vous me l’avez tout assez dit. D’ailleurs je ne m’en cache pas.
Voyez-vous, on ne connaît pas les gros hommes. Tel, qui n’oserait railler un citoyen affligé d’un bouton sur le nez, ne connaît rien d’aussi plaisant que de tourner un poussah en dérision. Comment expliquez-vous cela
? Mafflu, pansu, fessu, voilà des mots permis, n’est-ce pas, des mots dont il serait bien indélicat de se fâcher…
Personne, notez cela, ne se soucia jamais de savoir ce que nous en pensons.
Une fois pour toutes, on admit que le Seigneur, dans sa sagesse et sa miséricorde, mit en nous cette graisse pour empêcher nos caractères de grincer. Le plus beau est que mes lourdauds se laissent tout dire et que la plupart vont par-dessus le marché jusqu’à prendre un petit air guilleret. Au demeurant, un gros homme jamais ne s’épancha, devant les maigres, du trop plein de sa rancœur. Nous parlons gaiement de ces choses.
Ne comptez pas sur moi pour changer cela.
Quant à vous dire, monsieur, ce qui m’amène en cette ville, c’est une autre affaire, et bien délicate. Mais vous m’inspirez confiance. Je vous vois, ce soir, pour la première fois, et pourtant il me semble que vous me comprendrez. Oh
! ne vous attendez pas à des confessions mystérieuses! Un homme qui remplit bien son pantalon est rarement un homme compliqué. Est-ce vrai?

D’un mot, je vais tout vous dire
: je suis amoureux… Parbleu! vous riez… Je m’y attendais. Je suis amoureux, voilà qui fait rire tout le monde. Le soupir est interdit à l’hippopotame, et Venise n’est pas faite pour les cachalots.
Eh bien
! riez, monsieur, tant qu’il vous plaira, riez comme les autres et avec les autres, toute la gaieté de la terre n’empêchera pas le bel amour, l’amour ingénu, câlin, timide, attendri, confiant, bébête, humble et reconnaissant, de s’être aujourd’hui réfugié dans le cœur des patauds faits comme votre serviteur. Tel que vous me voyez, je suis peut-être le dernier sentimental. C’est comique. Le myosotis dans la futaille! Et pourquoi pas? Et qui cela peut-il gêner, je vous le demande?
Un jour, écoutez cela, un jour j’ai vu un homme qui me ressemblait ainsi qu’un frère jumeau. Même corps en forme de contrebasse, même figure couleur de pivoine, posée sur un double menton pareil à un pneu bien gonflé.
C’était à la kermesse de Bois-le-Duc, en Hollande, sous une petite baraque de toile. Il avait une serviette autour du cou, et, moyennant un quart de florin, on écrasait une pomme cuite sur la face rose de mon sosie. La foule trouvait cela fameux. Toutes les reinettes du Brabant y passaient, et j’entends encore le bruit flasque des pommes, aplatissant le vivant reflet de mon visage.
Eh bien, mon cher monsieur, c’est avec le pendant de ce visage-là que je rêve d’amours romanesques, de baisers furtifs, de sérénades, de gondoles et d’échelles de soie
! Avec ce visage-là, je soupire après une femme semblable à… Foin des comparaisons! Une femme, monsieur, cela suffit. Motus! Des confidences, bien, mais pas d’indiscrétions! Nos chopes sont vides. Qu’on les remplace!

*
* *


Pardieu, la bonne bière que voilà
! Aimez-vous la bière? Pour moi, j’ai tort de me laisser aller à mon goût; elle m’alourdit comme tout ce que j’aime. D’ailleurs tout fait grossir les grosses gens, le régime, les sports, les douches, le manque de sommeil, la guerre, oui, la guerre elle-même, fut un facteur de l’embonpoint.
Pourtant, une fois, grâce aux méthodes d’un médecin, qui m’imposa des tortures dont le récit vous retournerait les orteils, je parvins à maigrir. Je connus à ce moment un si grand bonheur que je me mis aussitôt à engraisser de plus belle. Vous peindrai-je ma fureur et mon désespoir
? Quand le docteur vint, un beau matin, chercher ses honoraires, il lut tout de suite dans mes regards que sa vie était en danger; il s’enfuit, monsieur, et, me penchant, je le vis descendre mon escalier à toute vitesse, comme une bille roule à travers les rampes d’un appareil à sou. Je n’en gardai pas moins cette graisse-là, et d’autre, qui s’étala par-dessus.
Il faut avoir grossi durant des années pour comprendre l’amertume du souvenir et l’épouvante des constatations. Vous, les poids moyens, qui ne changez pas, ne pouvez savoir ce que nous éprouvons lorsque nous retrouvons d’aventure, au fond d’une armoire, le gilet d’il y a deux ans, ou la culotte de l’autre saison… C’est plus fort que soi, on veut essayer. Le démon de la curiosité est en vous, qui s’empare de ce vêtement, funeste et pernicieux, témoin d’un temps à jamais regrettable
! On obéit avec une espèce de hâte fébrile; on essaie d’entrer dans ce pantalon dont le fond craque, de boutonner ce gilet, dont les devants, pris l’un pour l’autre d’une insurmontable aversion, refusent de se réconcilier sur votre panse. Quel sale moment! Tous les gros le connaissent et le connaîtront encore, parce qu’il en est, monsieur, de la corpulence comme de l’âge: l’un et l’autre viennent sans crier gare, et si doucement qu’on ne les croit jamais arrivés. Et quand ils arrivent, il est trop tard il n’y a plus de remède.
Le jour où j’atteignis cent kilogs… Ah
! ce jour-là me remplit d’un chagrin si pathétique, monsieur, que je poussais, sur la bascule, de vrais cris de tragédien. Puis, comme il arrive toujours après les grandes douleurs, je sombrai, trois mois durant dans la trouble mélancolie des bêtes à l’étable.
Bah
! il faut en prendre son parti « Grosses gens, bonnes gens », dit un proverbe de ma province. S’il dit vrai, la terre porte quantité de braves bougres, car les bons ventrus, Dieu merci, ne sont pas aussi rares que les bons ministres. Là-dessus, j’ai une petite chose à dire, c’est qu’on aurait bénéfice à choisir les politiciens parmi les gras: ce serait le plus sûr moyen de ne pas avoir à les engraisser.

[…]

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