La
saga du COS
La grammaire
scolaire telle que nous la connaissons, en gros, encore
actuellement, s’est élaborée à la fin du XIXe siècle.
Deux éléments à ne pas perdre de vue en
préambule :
elle s’est constituée à l’écart des chercheurs, d’une part,
et avec pour objectif essentiel l’enseignement de
l’orthographe, d’autre part. (voir Chervel).
Voici ce que l’on peut dire de l’apparition des principales
fonctions.
1res
épisode :
Au commencement était le sujet, indispensable à l’accord du
verbe. On recommande de l’attraper avec la question
« qui est-ce
qui ? »
ou « qu’est-ce
qui ?"
2e
épisode :
Fonction indispensable à l’accord du participe passé avec
« avoir », apparaît le « complément
direct » car construit sans préposition, ex
« régime » du latin.
3e
épisode :
Fonction déduite de la précédente, monte sur scène le
« complément indirect », avec préposition
intercalée.
Les ennuis commencent, avec quelques compléments directs,
mais accessoires :
« le boulanger
cuit la nuit » Aïe, on s’en
tire comment ?
En développant le système pédagogique des questions, sur la
lancée de celles qui permettent d’identifier le sujet. On
pose « qu’est-ce
que ? »
ou, mieux, « quoi ? »
pour détecter les compléments directs intéressants, et
« quand »
pour pêcher les autres.
On se passe sous silence quelques cas embarrassants du type
« le boulanger
cuit du pain » (du = de
le ?
Direct ou indirect ?
Hum…) ou « elle aime à
rire, elle aime à boire… » :
va pour direct, dans ce cas ?
On évite…
On invente alors le concept de transitivité directe,
indirecte et d’intransitivité. Et on croit être sauvé.
Soit !
4e
épisode
Autour de « quand ? »
qui marche bien, arrivent de nouvelles
questions :
où ?
Pourquoi ?
Comment ?
On voit
apparaître alors une 4e fonction :
complément circonstanciel (temps, lieu, cause, manière)
Cette apparition demande une première refonte des
compléments directs et indirects.
Coup de génie et gloire immédiate :
on choisit le terme « objet » et le fameux
sigle
COD qui associe
direct (construction) et objet (sémantique) atteint une
célébrité inouïe.
Inutile à l’accord du participe passé, la distinction
parallèle entre « circonstanciels directs »
(il cuit la
nuit) et
« circonstanciels indirects (il cuit
pendant la nuit) reste en
carafe.
Désormais, à la suite du succès remporté par l’objet et sa
question « quoi ? »,
les grammaires scolaires énumèrent le complément de prix,
de poids, de mesure, d’accompagnement, d’instrument, de
propos, de moyen, de résultat, de
condition, de conséquence, d’opposition, de comparaison,
d’addition (28 dans les 1res éditions du
Grévisse !)
Ne manque que le raton laveur.
Mais deux compléments indirects luttent la nuit dans la
tempête.
5e
épisode
Soit « Louis offre
des fleurs à Anne"
Ciel !
le même verbe aurait-il le pouvoir de régir à la fois un
complément direct (des fleurs) et un complément indirect (à
Anne) ?
Impossible !
la notion de transitivité se casserait la gueule.
La Belgique et la Suisse restent de marbre, sans doute
habituées au double accusatif des langues germaniques.
En France on invente le « complément
d’attribution » et tant pis si ça va mal pour
« Louis vole
un livre à Anne". Qu’à cela ne
tienne !
certains osent le « complément de privation".
6e
épisode
Ah, oui, mais autre cas :
dans « un livre est
offert à Marie par Arthur » ?
Que fait-on d’Arthur quand il perd sa position de
sujet ?
Un objet ?
Un circonstanciel ?
Un grammairien belge vient à la rescousse en
1889 :
ce sera le « complément d’agent". Solution bâtarde.
7e
épisode
Sur ces entrefaites, le sujet, que l’on croyait calme et
inamovible comme le bronze, dans son coin, se sent saisi
par la débauche. Pour tenir compte de quelques phases
météorologiques « il pleut des
cordes », on invente le
sujet apparent et le sujet réel. Peste !
8e
épisode
Voilà qu’une 5e fonction apparaît pour aussitôt, pour faire
des siennes et se la jouer perso sur le
terrain :
l’apostrophe et sa sœur l’apposition, que l’on définit
comme « noms suppressibles". Mais on se met à
retourner la définition « l’appositions est un nom
suppressible », et on obtient « un nom
suppressible est une apposition"
Exit l’adjectif… Qui ne peut plus être apposé.
9e
épisode
Dans ce bricolage insensé, on est mal, également, avec les
compléments du verbe « être », qui ne déclenchent
pas le sacro saint accord du participe
passé :
« Louis a été
soldat"
On ne mollit pas :
on invente la fonction attribut.
10
épisode
Ben oui, mais l’adjectif entre alors en piste, alors qu’il
était jusque-là à l’abri de la canonnade. Qu’à cela ne
tienne !
on en fait également un attribut, comme le nom, après le
verbe être, et en consolation, les adjectifs non-attributs
reçoivent le statut d’épithète.
En catimini, l’adjectif et le nom attributs sortent de la
sphère du verbe.
Gênant, gênant…
11e
épisode
Dans les années 1960-70, on fait un peu le ménage dans les
compléments de poids, de prix, de mesure… Et on cherche à
faire la peau du complément d’attribution. Il aura la peau
dure.
Et comme, depuis le départ, on rechigne à l’idée qu’un même
verbe puisse avoir à la fois un complément direct ET un
indirect, on invente l’appellation COS (complément d’objet
second), le COD devenant dans la foulée le
« complément d’objet premier". Pauvres petits élèves.
On admet que certains verbes ont un COD + COS, et que
certains plus rares, ont un COI + COS.
Fin provisoire des combats ???
Oh non !
Deux cyclones la même année :
Premier cataclysme :
en 1996, à 2 mois d’intervalle paraissent
- la nouvelle nomenclature grammaticale, qui fait
totalement disparaître le COS
- les documents d’accompagnement des programmes de collège
qui maintiennent l’existence du COS
deuxième cataclysme :
le classement dans les compléments essentiels (distingués
des compléments circonstanciels) des
« je vais à
Paris, j’habite Tours », et autres…
Si vous voulez savoir ce qu’en pensent les chercheurs (qui
n’ont jamais été consultés en cette affaire), quelles
solutions simples on pourrait mettre en place au quotidien
pour nos élèves, quelles solutions hardies seraient
possibles (la suppression pure et simple de l’appellation
COD, par exemple, l’opposition entre compléments avec ou
sans préposition et cette opposition seule — oui, c’est
possible !-
la suite au prochain numéro…
