Diables et diableries

Sommaire du dossier de 97 pages (avec les corrigés) :
1. Le diable et la tradition
Écrits
intertestamentaires, Le Testament
de Job, XIX-XXIII,
Ed.Gallimard.
Henri
Pourrat, La Queue du
diable, Contes, éd.
Gallimard Folio
Edgar Poe, «Le Diable dans le beffroi» Nouvelles
histoires extraordinaires, trad. Charles
Baudelaire (1854)
2.
Visages du diable
Jacques Cazotte, Le Diable
amoureux (1772)
Edgar Poe, «Le
Chat noir» Nouvelles
histoires extraordinaires, trad. de Charles
Baudelaire, 1853
Jean Carrière, «Satan existe, je l’ai rencontré»
Panorama
hors
série N°12, 1991
Charles Trenet, la Java du
Diable
3.
Diableries d'aujourd'hui
Mikhaïl Boulgakov, Le Maître et
Marguerite, Laffont, 1968
Bernard Alexandre, «Le Malfait» , Le
Horsain, 1988, Plon,
coll Terre humaine.
Liliane Sichler, «30 000 sorciers en France
aujourd’hui», L'Événement
du jeudi N° 359, 19/25
septembre 1991.
• Vocabulaire
• Expression écrite
• Bibliographie
• Dossier :
les noms du diable
les objets diaboliques
bestiaire diabolique
• Musiques sorcières
• Filmographie
• Peinture
• Propositions de recherches personnelles
Début
du dossier :
1.
Le diable et la tradition Le diable de la
tradition biblique est le tentateur, celui qui incite les
hommes à faire le mal. Dans les cathédrales, il apparaît
difforme, inquiétant, cruel, morbide. Chair bouffie,
membres interminables, bouche ouverte sur des dents ou des
crocs menaçants, ailes membraneuses : le diable
provoque l’épouvante. Parfois, la
tentation a été grande de conclure un pacte avec lui afin
d’acquérir un pouvoir pour nuire à autrui. Mais ceux qui
étaient accusés d’avoir signé un tel pacte finissaient dans
les flammes d’un bûcher. Cependant, pour
mieux tromper les hommes, le diable a pris au fil du temps
de nombreuses apparences, en particulier celle d’un
monsieur distingué, élégant, à peine trahi par son pied
fourchu, mais semant toujours le désordre et la
division. L’ensemble des
livres qui constituent la Bible
ont
été reconnus inspirés de Dieu par certaines religions. Les
listes se sont constituées peu à peu, parfois avec des
hésitations pour certains textes. Ceux qui ont été rejetés
sont appelés maintenant « écrits intertestamentaires
». Le
Testament de
Job, écrit en grec,
propose une interprétation du Livre de
Job (environ 450 av.
JC), qui fait partie de l’Ancien
Testament. Écrit
probablement en Égypte, à la fin du premier siècle de notre
ère, il n’a pas été retenu pour faire partie de la Bible
officielle. Il n’a pas été écrit par Job, qui n’est pas un
personnage historique. C’est cependant un véritable
« testament » : Job, sur son lit de mort,
rassemble ses enfants pour leur communiquer ses dernières
volontés et pour procéder au partage de ses biens. Il leur
raconte sa vie.
Écrits
intertestamentaires
Job, homme pieux
et juste, vit heureux et riche. Pour éprouver sa foi, Satan
obtient de Dieu de l’éprouver : Job perd ainsi tous
ses biens, ses dix enfants meurent, et tout son corps se
couvre d’ulcères. Il se réfugie sur un fumier. Malgré les
lamentations de sa femme et de ses amis, Job subit ses
tourments sans perdre la foi. Dieu lui rend tout ce qu’il a
perdu et le comble de bienfaits.
Misère
de Job
Quand vint le
dernier messager1 et qu’il
m’apprit la perte de mes enfants, je fus troublé d’un grand
trouble, je déchirai mes vêtements2 et je dis à
celui qui apportait ce message : « Comment donc
t’es-tu sauvé ? » Quand j’eus appris ce qui était
arrivé, je m’écriai : « Le Seigneur a donné, le
Seigneur a repris, comme il a plu au Seigneur, ainsi en
a-t-il été, le nom du Seigneur soit béni
3 !»Lorsque
tous mes biens eurent été détruits, Satan comprit que rien
ne pouvait m’amener à être négligent4 et il s’en alla
demander mon corps au Seigneur pour pouvoir me porter un
coup. Le Seigneur me livra alors entre ses mains, pour
qu’il puissse user de mon corps selon son bon plaisir, mais
sur mon âme il ne lui donna pas pouvoir.
Il
s’approcha de moi, alors que j’étais assis sur mon
trône5 et que je
pleurais la perte de mes enfants. Semblable à un ouragan,
il renversa mon trône et il me fit rester trois heures sous
mon trône sans pouvoir en sortir. Il me frappa d’une plaie
cruelle des pieds à la tête. Tout troublé et inquiet, je
sortis de la ville. Assis sur le fumier6,
j'avais le corps
mangé par les vers et j’arrosai la terre de ma sueur ;
la sanie7 coulait de mon
corps et les vers y grouillaient. Si un ver sautait, je le
prenais et le remettais où il était en disant :
« Reste à la place où tu as été mis, jusqu’à ce que tu
aies reçu un ordre de Celui qui te
commande.»Je passai
quarante-huit ans sur le fumier, en dehors de la ville,
couvert de plaies, et je vis, mes enfants, de mes yeux, ma
première femme porter de l’eau chez quelque notable, telle
une servante, jusqu’à ce qu’elle reçoive du pain et me
l’apporte. Pénétré de douleur, je disais :
« Quelle est l’insolence des chefs de cette
ville ! Est-il possible qu’ils utilisent mon épouse
comme une esclave ! » Et, après cela, je
reprenais ma patiente réflexion. Après onze
années, ils la privèrent même de pain, pour qu’elle ne
puisse plus m’en apporter, prescrivant de lui donner tout
au plus sa propre nourriture. Elle la prenait et, la
partageant entre elle et moi, disait avec douleur :
« Malheur à moi, il n’aura bientôt plus de pain pour
se nourrir. » Elle n’hésitait pas à aller au marché
mendier du pain aux vendeurs de pain, pour qu’elle puisse
m’en apporter à manger. Lorsque Satan
apprit cela, il se déguisa en marchand. Il arriva que, par
hasard, ma femme alla vers lui pour demander du pain, dans
la pensée que c’était un homme. Satan lui dit :
« Paie le prix et prends ce que tu veux. » Elle
lui répondit : « D’où aurais-je l’argent ?
Ignores-tu les malheurs qui nous sont arrivés ? Si tu
as pitié, montre-le, sinon tu verras ! » Il lui
répondit : « Si vous n’aviez pas mérité ces
malheurs, vous ne les auriez pas reçus8.
Maintenant
donc, si tu ne possèdes pas d’argent, donne-moi en gage la
chevelure de ta tête9 et prends trois
pains, peut-être pourrez-vous vivre trois jours. »
Alors elle se dit en elle-même : « Qu’est-ce pour
moi la chevelure de ma tête, à côté de mon mari qui a
faim ? » Ayant ainsi fait peu de cas de sa
chevelure, elle lui dit : « Lève-toi,
prends-la. » Alors, saisissant des ciseaux, il lui
coupa la chevelure de sa tête et lui donna trois pains à la
vue de tous. Elle les prit et me les apporta. Satan
l’accompagnait en chemin, marchant de manière à ne pas être
vu, et trompait son cœur.10
Écrits intertestamentaires,
«Le Testament de Job», XIX-XXIII, Ed.
Gallimard.
Notes
:
1. Le dernier
messager : trois autres messagers étaient venus
appendre à Job la perte de ses bœufs, de ses brebis, de ses
chameaux.
2. Je déchirai
mes vêtements : en signe d’extrême douleur et de
deuil.
3. Le nom du
Seigneur soit béni ! : Job se soumet à la volonté
divine.
4.
Négligent : à oublier sa foi.
5. Trône :
Job est roi. Il règne « sur toute l’Égypte».
6. Fumier :
tas de cendres, d’ordures et de poussière qui se trouvait
dans l’Antiquité à l’entrée des bourgades de Palestine.
7. Sanie :
mélange de pus et de sang.
8. Reçus :
Satan exprime une croyance populaire répandue à
l’époque : s’ils sont malheureux, c’est qu’ils sont
méchants ou qu’ils ont péché.
9. La chevelure
de ta tête : la chevelure tondue est un signe de honte
et d’humiliation.
10. Trompait son
cœur : la femme joue le rôle de tentatrice, comme dans
le mythe d’Adam et Ève.
Ne
perdons pas le fil !
Dites si les
affirmations suivantes sont vraies ou fausses :
1. Job, sur son
lit de mort, s’adresse à ses enfants qui lui ont été
rendus.
2. Le premier
des malheurs qui atteint Job est la mort de ses enfants.
3. Dieu permet à
Satan de faire souffrir Job dans son corps et dans son âme.
4. Job est
révolté par les vers qui envahissent les plaies de son
corps.
5. Les notables
de la ville humilient la femme de Job et la traitent en
esclave.
6. Satan a pitié
de la femme de Job et l’aide gratuitement.
7. La femme de
Job pense que son mari est coupable de quelque crime et que
Dieu l’a puni.
8. Satan incite
la femme de Job à se révolter et à maudire Dieu.
Composition
et style
1. Après
l’annonce de la mort de ses enfants, comment s’exprime la
douleur de Job ?
2. Job
interprète-t-il la mort de ses enfants comme une punition
de sa conduite ? Justifiez votre réponse.
3. Quelles
humiliations successives Job subit-il de la part de
Satan ? Comment réagit-il à chaque fois ?
4. Donnez un
exemple de la méchanceté et de la violence de Satan.
5. Comment se
manifeste l’amour de la femme de Job pour son époux ?
6. Sous
l’influence de la tragédie grecque, ce texte a été
représenté : repérez les passages de monologue, de
dialogue. Lesquels dominent dans le passage ?
7. Qui parle à
qui ? Quel est le sens des paroles ?
L’intérêt
du texte
La confiance du
juste
1. Pourquoi le
diable veut-il pousser Job à la révolte ?
2. Dans ce
texte, Satan vous paraît-il l’égal de Dieu, ou soumis à
Dieu ? Justifiez votre réponse.
3. Pour quelle
raison Satan intervient-il directement — sous la forme d’un
marchand — dans l’épisode ?
4. Quel moyen
Satan utilise-t-il pour tenter la femme de Job ?
5. Quel est le
rôle exact de la femme dans l’histoire ?
6. Lesquelles de
ces pensées l’histoire de Job vous paraît-elle
illustrer :
- Les bons sont
récompensés et les méchants sont punis.
- La souffrance
rend meilleur.
- Dans les pires
souffrances, le juste ne perd pas confiance en Dieu.
- Dieu peut se
tromper.
Du
texte à la langue
Le texte
contient l’expression troublée
d’un grand trouble. Voici des
synonymes du verbe troubler.
Classez-les par
ordre d’intensité croissante et choississez ensuite ceux
qui vous paraissent adaptés au texte :
affliger —
affoler — alarmer — bouleverser — brouiller — déconcerter —
déranger — désarçonner.- désorienter — écarter —
embarrasser — embrouiller — émouvoir — empoisonner — gêner
— incommoder — inquiéter — perturber — toucher.
Bibliothèque
C. Dickens,
Contes de
Noël, Lattès
(Bibliothèque Lattès).
A. Dumas,
Le meneur de
loups, Corps 9.
Erkmann-Chatrian,
Contes
fantastiques complets, Néo
(Néo-Plus).
P. Mérimée,
Le joueur de
flûte de Hameln, in
Chronique du
règne de Charles IX.
G. Sand,
La Mare au
diable.
Livre d’art sur
les diables de la cathédrale d’Autun :
D. Grivot,
Le diable
dans la cathédrale, M. Producteur,
10 passage Daisy, Paris 17e
Henri
Pourrat
La Queue du diable
Né en 1887 à
Ambert, en Auvergne, Henri Pourrat s’est fixé dans son pays
natal pour raisons de santé. Il se met au service du
folklore de sa région et publie des essais, des
biographies, un grand roman, Gaspard des
Montagnes (de 1922 à
1931), et un millier de contes publiés en treize volumes
dans le Trésor des
contes, de 1948 à 1962.
Il meurt en 1959.
Vendu
au diable !
Or, arriva une
chose qui donna bien à parler, dans le pays. Ce fut que
Picqualuge devint riche. Un homme qui a du pain dans la
huche1, des bêtes à l’étable. Seulement, auparavant, on le
voyait rire comme un pauvre ; et désormais on avait à
regarder de bien près pour voir quoi ? un sourire
serré qui donnait plutôt froid. L’homme ne riait plus
jamais, tout en ayant toujours un air de rire.
Plus
les années passaient plus il s’assombrissait. On le
rencontrait dans les chemins, le dos rond, les mains
derrière les reins. Il disait bonjour d’un coup de
tête ; mais il ne savait plus s’arrêter pour donner le
mot d’amitié qu’on doit aux gens. Il semblait
porter le diable en terre. Si bien que le fils, qui était
devenu un grand garçon, lui dit cela un beau soir.
Il
frémit de toute sa peau, regarda le fils, puis regarda ses
pieds, sourit amèrement ; puis se détourna, s’en alla
seul user le temps au fin fond de ces bois.
D’autres soirs
le garçon l’entreprit sur cette humeur sombre, mais il ne
sut rien en tirer. Et un jour on
trouva le père sur le bord de l’étang, et froid comme un
glaçon, la face toute bleue. Parce qu’il y avait un étang
qui luisait noir dans le bas-fond. (…)
Étude publiée
dans Lire à
loisir Nathan 4e, 1992.
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