Le personnage de roman : la rencontre amoureuse
Sommaire
1.
La caractérisation des personnages
• l’ancrage spatio temporel
Stendhal, Lucien
Leuwen
• l’effet de réel
Flaubert, Madame
Bovary
2.
Personnage et intrigue
• le trajet narratif du personnage
John Irving, Le monde
selon Garp
• les rôles dans le récit
D. Pennac, Au bonheur
des ogres
3.
Personnage et lecteur
• la construction du personnage
Émile Ajar, Gros-Câlin
• la parodie
Boris Vian, L’Ecume des
jours
1. La caractérisation des personnages
Stendhal,
pseudonyme d’Henri Beyle (1783-1842), écrivain français. Né
à Grenoble, il séjourna alternativement en Italie et à
Paris. Il fut peu connu de son vivant. Son œuvre se compose
d’essais : De
l’amour (1822), de
reportages : Promenades
dans Rome (1829),
Mémoires
d’un touriste (1838), des
romans Armance
(1827),
le Rouge et
le Noir (1830), en
1834 Lucien
Leuwen, roman
inachevé, qui ne paraîtra en entier qu’en 1927 ; des
nouvelles : Chroniques
italiennes (1839) ;
son roman la
Chartreuse de Parme (1839) fut
admiré par Balzac.
Une
femme à sa fenêtre
Vers 1833,
sous la Monarchie de Juillet, Lucien Leuwen, fils d’un
riche banquier parisien, chassé de Polytechnique pour idées
républicaines, est envoyé à Nancy comme lieutenant de
lanciers. Il va y rencontrer une jeune aristocrate
légitimiste, Mme de Chasteller.
Lucien leva les yeux et vit une grande maison, moins
mesquine que celles devant lesquelles le régiment avait
passé jusque-là ; au milieu d’un grand mur blanc, il y
avait une persienne peinte en vert perroquet. « Quel
choix de couleurs voyantes ont ces marauds de
provinciaux ! »
Lucien se complaisait dans cette idée peu polie lorsqu’il
vit la persienne vert perroquet s’entrouvrir un peu :
c’était une jeune femme blonde qui avait des cheveux
magnifiques et l’air dédaigneux : elle venait voir
défiler le régiment. Toutes les idées tristes de Lucien
s’envolèrent à l’aspect de cette jolie figure ; son
âme en fut ranimée. Les murs écorchés et sales des maisons
de Nancy, la boue noire, l’esprit envieux et jaloux de ses
camarades, les duels nécessaires, le méchant pavé sur
lequel glissait la rosse qu’on lui avait donnée, peut-être
exprès, tout disparut. Un embarras sous une voûte, au bout
de la rue, avait forcé le régiment à s’arrêter. La jeune
femme ferma sa croisée et regarda, à demi cachée par le
rideau de mousseline brodée de sa fenêtre. Elle pouvait
avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Lucien trouva dans
ses yeux une expression singulière ; était-ce de
l’ironie, de la haine, ou tout simplement de la jeunesse et
une certaine disposition à s’amuser de tout ?
Le second escadron, dont Lucien faisait partie, se remit en
mouvement tout à coup ; Lucien, les yeux fixés sur la
fenêtre vert perroquet, donna un coup d’éperon à son
cheval, qui glissa, tomba et le jeta par terre.
Se relever, appliquer un grand coup de fourreau de son
sabre à la rosse, sauter en selle fut, à la vérité,
l’affaire d’un instant ; mais l’éclat de rire fut
général et bruyant. Lucien remarqua que la dame aux cheveux
d’un blond cendré souriait encore, que déjà il était
remonté. Les officiers du régiment riaient, mais exprès,
comme un membre du centre, à la Chambre des députés, quand
on fait aux ministres quelque reproche fondé.
Stendhal,
Lucien
Leuwen, Gallimard,
coll. Pléiade.
Observation
1. Quelle impression retenez-vous du personnage de
Lucien ? Choisissez parmi ces propositions et
expliquez votre choix :
— sympathique — séducteur — excentrique — orgueilleux —
méchant — sot — réservé — inexpérimenté.
2. Les deux personnages de cette scène se nomment Lucien
Leuwen et Bathilde de Chasteller. Quelles hypothèses de
lecture pouvez-vous faire à partir de ces noms ?
Quelles oppositions, quels points communs peuvent se
dessiner ?
L’intérêt
du texte : la rencontre
3. Quelle impression Lucien ressent-il des rues de Nancy,
et quelle conclusion en tire-t-il ?
4. En quel état d’esprit le jeune homme se trouve-t-il en
arrivant en ville ? Pourquoi ?
5. Quel contraste s’établit entre la jeune femme et le
cadre où elle apparaît ?
6. Précisez les distances qui séparent les deux
personnages : spatiale — sociale — politique ? Se
produit-il un échange entre eux (regard, paroles,
gestes) ?
(…)
Étude publiée
dans Textes et
méthodes Nathan 3e, 1999.
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