Guillaume de Lorris. — Jean de Meung.
Le Roman de la Rose

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Introduction


1. Le genre didactique


La poésie didactique a pour but d'inspirer l'amour de la science en montrant quelques-uns de ses résultats parés de toutes les grâces du langage. Pour élever ce genre à la hauteur de la véritable poésie, il faut employer toutes les ressources du génie. Aussi les poètes éminents ont seuls été capables de réussir complètement dans la poésie didactique.

Lorsqu’au Moyen-Âge l'épopée dégénéra et perdit de sa naïveté primitive, elle devint didactique. Un poète écrivit un traité en vers sur les animaux ; un autre, un traité de chronologie pratique. Bientôt vinrent les poètes moraux : un chanoine français rédigea un poème sur l'inconstance de la fortune ; un autre donna des leçons de politique et de morale.
Enfin, arrivèrent les poèmes sur la chasse, sur la pêche, etc.
Le genre didactique affecta les formes de l'allégorie.
Le Roman de la Rose offre un exemple frappant de l’usage que l'on fit de l'allégorie au XIIIe siècle.

Les histoires racontées dans les chansons de geste, les romans bretons, les fabliaux ou le
Roman de Renart, les pièces mêmes des divers genres étaient faites pour plaire à des ignorants, peuple ou seigneurs. Mais ce sont les clercs qui ont été les initiateurs de la littérature didactique, morale et allégorique, d'intentions plus savantes ou plus pédantes. Ignorée aujourd'hui, elle a eu le plus grand des succès.
Les
Sommes des vices et des vertus, les Chastiements étaient des traités de morale ; les Batailles ou les Débats des discussions entre personnages allégoriques.
Dans les
Bestiaires des préoccupations religieuses se mêlaient à l'histoire naturelle. Les Lapidaires enseignaient la minéralogie et les vertus des pierres précieuses. Toute cette érudition naïve trouva des lecteurs avides. Elle marque les premiers pas de l'esprit français vers son émancipation par la science, et elle a laissé au moins un chef-d'œuvre, le Roman de la Rose.

2. La poésie allégorique

L'allégorie est un procédé fort à la mode au Moyen-Âge ; c'est à tort qu'on en attribue parfois le premier emploi aux auteurs du
Roman de la Rose. Ceux-ci n'ont fait qu'en consacrer et en autoriser l'usage par une œuvre remarquable.

L'allégorie fait agir et parler, comme des personnes vivantes, des idées, des sentiments et, d'une manière plus générale, des abstractions. La peinture et la sculpture usent de l'allégorie, quand elles représentent la Paix, la Guerre, la Justice, la Charité, sous la figure d'êtres humains dont la physionomie, le geste, le costume et les attributs révèlent aux yeux la signification.

Dans les arts plastiques, l’allégorie est presque toujours claire et suggestive. Elle est moins sûre et elle fatigue vite dans la poésie, surtout quand elle est appliquée à des sentiments intimes, qui ne se révèlent pas d'ordinaire par des effets physiques assez distincts et assez apparents. Si le lecteur se représente facilement la Paix et la Guerre, l'Abondance, la Discorde, etc., il a quelque peine à voir autre chose que des mots, en dépit des majuscules, dans la Vertu, la Prudence, l'Ignorance, etc. À plus forte raison, s'il s'agit, comme au Moyen-Âge, de toute une armée d'allégories exprimant les diverses nuances de l'amour, de la religion, etc.

D'où peut venir le goût singulier de ce système, aux treizième, quatorzième et quinzième siècles ? Peut-être faudrait-il y constater un aveu d'impuissance pour l'abstraction pure et pour la psychologie, si les romans de la Table ronde et des romans antiques ne nous prouvaient que la société polie des douzième et treizième siècles était fort capable de suivre l'analyse subtile des sentiments, sans avoir recours à l'allégorie (cf.
Tristan et le Chevalier au Lion). Loin d'être un procédé primitif, l'allégorie fut, au Moyen-Âge, un raffinement, et comme une crise de préciosité, crise qui devait se renouveler dans la première moitié du dix-septième siècle.
L'usage n'en fut si répandu et le succès n'en fut si grand que parce que l'allégorie ainsi pratiquée piquait la curiosité et flattait la vanité des lecteurs, surtout des femmes.

3. Le Roman de la Rose : les auteurs

Ce poème est l'œuvre de deux poètes : commencé par Guillaume de Lorris, il fut continué par Jean de Meung, surnommé Clopinel, c'est-à-dire boiteux.

Guillaume de Lorris vivait au temps de saint Louis, vers le milieu du XIIIe siècle ; il était d'un esprit délicat, quelque peu clerc et disciple des troubadours provençaux. Il avait à peine vingt ans lorsqu'il mourut, en 1260, à l'époque même où naissait son continuateur, Jean de Meung.

Jean de Meung était contemporain du Dante ; c'était un libre penseur et un libre diseur, qui laissa loin de lui la poésie provençale. Le poème de son devancier, qu'il continua peut-être à la prière de Philippe le Bel, ne fut pour lui qu'un sujet populaire sur lequel s'exerça son savoir encyclopédique.
Avant d'analyser ce curieux ouvrage, citons un trait de Jean de Meung. Quoique pauvre, il voulut néanmoins être enterré magnifiquement. Il légua donc, au couvent des Cordeliers, deux grands coffres qui, assurait-il, renfermaient quelque chose de précieux. Lorsqu'il mourut, le couvent lui fit de splendides funérailles, mais quel ne furent pas le désappointement et la colère des moines, lorsqu'on ouvrant les fameux coffres, ils les trouvèrent remplis de pierres ; leur exaspération fut telle qu'ils voulaient déterrer le malheureux poète et jeter son corps à la voirie. Il fallut un arrêt du Parlement pour le mettre à l'abri d'une telle profanation.

4. Le Roman de la Rose : Première Partie

Le Roman de la Rose a joui, comme le Roman du Renart, d'une très grande popularité, mais il est conçu dans un ordre d'idées tout différent, bien qu'il fasse encore une large part à la satire. Il se compose de deux parties : l'une de quatre mille vers de huit syllabes, rimant deux par deux, l'autre de dix-huit mille ; la première est due à Guillaume de Lorris, la seconde à Jean de Meung.

Les deux parties sont composées dans un esprit entièrement différent. La première est de Guillaume de Lorris qui écrivit son œuvre vers 1236.

A. Résumé

Guillaume de Lorris raconte qu'en sa vingtième année, il eut un songe qui le mit en grand émoi et lui laissa de profonds souvenirs.
Un matin du mois de mai, il va se promener dans la campagne, et il arrive à un verger entouré d'un mur ; sur ce mur sont érigées des statues, des figures hideuses, en particulier Envie, Avarice, Vieillesse.
La porte du verger est ouverte au jeune homme par Oyseuse (Oisiveté), qui le conduit à un pré où dansent Déduit, Plaisir, le dieu d'Amour, Beauté, Richesse, Courtoisie, etc. Parmi les merveilles du verger, Guillaume admire surtout un buisson de roses, et l'une de ces roses, qui représente la jeune fille aimée, lui paraît si fraîche et si belle qu'il ne peut en détacher ses yeux. Pendant ce temps, Amour le frappe de ses flèches, puis s'approche de lui, et lui expose tout un art d'aimer, en huit cents vers, imité d'Ovide.
À partir de ce moment, le système allégorique va fonctionner d'une façon assez ingénieuse. En effet, le poète excelle à faire agir et parler des allégories symbolisant les impressions contraires qui se partagent un jeune cœur. « Il a décomposé l'âme de la jeune fille ; il en a extrait tous les sentiments, toutes les qualités et manières d'être, générales ou particulières ; il leur a donné une existence propre, indépendante, avec la faculté d'agir individuellement chacune selon son caractère. Il a ainsi établi autour de la rose tout un monde d'abstractions personnifiées, qui remplissent au service de la fleur les mêmes fonctions que les sentiments dans l'âme de la jeune fille. Franchise, Pitié plaident les intérêts de l'amant ; Danger (Résistance), Haine, Peur, l'empêchent d'approcher la rose. » Le jeune homme, de son côté, sera servi par Bel-Accueil et Amour, persécuté par Male-Bouche (Médisance), Raison, Jalousie, etc.

Endoctriné par Amour, il est toujours en contemplation devant la rose quand il voit venir à lui Bel-Accueil, fils de Courtoisie, qui lui permet d'approcher du buisson de roses. Mais Danger, accompagné de Male-Bouche, de Peur et de Honte, chasse Guillaume loin du parterre. Raison vient sermonner l'amoureux, mais ne peut le convaincre. Celui-ci apaise le courroux de Danger. Franchise et Pitié ramènent Bel-Accueil, qui de nouveau laisse Guillaume approcher de la rose, et qui lui permet de la baiser. Mais Male-Bouche a tout vu, et prévient Jalousie, qui fait entourer le parterre d'un mur, et construire une tour où sera emprisonné Bel-Accueil. Guillaume se lamente, et c'est là que se termine ou que s'arrête la première partie du poème.


Guillaume de Lorris n'acheva pas l'histoire de son rêve ; quand il s'arrête, la fleur est toujours sur le rosier virginal et Bel-Accueil est prisonnier dans une tour où l'on enferme Peur, Male-Bouche et Jalousie.

Il est aisé de railler le jeu des allégories dans l’œuvre de Guillaume de Lorris. Nous préférerions, évidemment, des analyses psychologiques directes, à la façon de celles que Chrétien de Troyes a si finement développées dans le Chevalier au Lion. Mais, système à part, la première partie du Roman de la Rose témoigne d'une réelle connaissance du cœur.
L'amour ingénu, inquiet, tour à tour confiant jusqu'à l'imprudence et réservé jusqu'au mépris, y est très sûrement décrit : Guillaume de Lorris est un ancêtre, très lointain, de Marivaux. Notons aussi que le charme de cette première partie vient du respect que l'on y sent pour la femme et pour l'amour.
L'auteur n'a pas donné, comme presque tous ses contemporains, et comme son continuateur, dans la facile et stupide satire des femmes, un des thèmes les plus irritants du Moyen-Âge bourgeois. Il est courtois comme Chrétien de Troyes ; il nous repose de toutes les vilenies des fabliaux et des farces, sans sortir de la vérité psychologique.

Enfin, considérée comme poème, la première partie du
Roman de la Rose est un des chefs-d'œuvre du Moyen-Âge. La langue en est souple, claire, élégante, souvent vigoureuse et éloquente.

B. L'art d'aimer

Plutôt que conter une histoire d'amour, Guillaume de Lorris a voulu faire un art d'aimer, où sont exposées les règles de l'amour courtois :

C'est ici le Roman de la Rose
Où l'art d'amour est tout enclose ;
La matière en est bonne et neuve. (v. 37).


Aussi les commandements (du dieu d'Amour) y constituent-ils un véritable code de galanterie et de savoir-vivre :

Aie chaussures et souliers à lacets
Souvent frais et nouveaux.
Ne souffre sur toi nulle ordure.
Lave tes mains, cure tes dents :

Si tu as la voix claire et belle.
Tu ne dois chercher d'excuse
Pour chanter, si l'on t'y invite. (v. 2275).


C. L'allégorie

Le poète seul ou l'amant reste dans le poème un personnage réel. Mais la femme aimée devient la Rose, bouton d'abord, puis fleur épanouie. Les ennemis de l'Amour sont les statues dont le mur du jardin est orné. Beauté, Simplesse, Courtoisie sont des flèches dont le cœur de l'amant est frappé. Espérance, Doux-Penser, Doux-Regard sont des personnages qui le soutiennent dans ses épreuves ; le dieu de l'Amour danse avec Beauté.

Cette allégorie perpétuelle a pour le poète deux avantages : elle lui permet d'observer une discrétion qui ne compromet pas la femme aimée ; de plus elle donne à l'œuvre un caractère plus abstrait sans doute, mais aussi plus général.

D. Les tableaux

L'œuvre n'est pourtant pas froide, parce que les allégories sont faciles à comprendre et n'excluent pas la poésie. Il y a du charme dans les descriptions du printemps, du jardin, des danses auxquelles préside le dieu d'Amour. Les personnifications sont présentées avec une précision qui leur donne l'apparence de la vie. On peut goûter particulièrement les portraits dont sont ornés les murs du jardin, et entre autres celui de Vieillesse, d'une curieuse précision réaliste :

Ensuite Vieillesse était représentée :

Toute sa tête était chenue
Et blanche, comme si elle avait été fleurie.
Son visage était tout flétri,
Qui était jadis doux et uni ;
Or il était tout plein de fronces.
Elle avait les oreilles ratatinées.
Elle avait perdu toutes ses dents…
Elle était de si grand âge
Qu'elle n'aurait pas pu marcher
Quatre toises sans une béquille. (v. 339).


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5. Le Roman de la Rose : Deuxième Partie.

Le
Roman de la Rose resta inachevé par suite de la mort de Guillaume de Lorris.

A. Jean de Meung

Il fut continué, quarante ans plus tard, par Jean Clopinel ou Chopinel, qui naquit à Meung-sur-Loire et vécut à Paris. Il est l'auteur de divers poèmes et traductions.
Mais ce qui fait vivre son nom c'est la suite qu'il a ajoutée au
Roman de la Rose. L'œuvre a été écrite dans la jeunesse de l'auteur, vers 1276. Nous savons par un acte notarié qu'il était mort en 1305.

B. Analyse

La deuxième partie est écrite comme la première en vers de huit syllabes. Elle n'en compte pas moins de dix-huit mille.

G. de Lorris laissait donc son poème inachevé. Peut-être ne lui restait-il que deux épisodes à y ajouter : la délivrance de Bel-Accueil, et la conquête de la rose ; puis le songe aurait été fini. Pendant quarante ans environ, la société française se contenta du Roman de la Rose tel que l'avait laissé Guillaume. Puis, vers 1277, Jean de
Meung en entreprit la continuation ; et, fait unique dans l'histoire des littératures modernes, cette suite fut désormais inséparable de l'original.

Raison vient de nouveau consoler le chevalier, qui se désespère.
Ce discours de Raison est un traité méthodique de l'amour et des passions : il a plus de deux mille vers ; les exemples moraux et historiques tirés de l'antiquité y forment un fatras pédantesque.
Le jeune homme va trouver ensuite Ami, qui lui donne des conseils de courtoisie, empruntés à Ovide, l’engage à se montrer libéral sans excès, et lui fait une satire assez spirituelle du mariage. Là se trouvent plusieurs passages célèbres par leur hardiesse, sur l'âge d'or, la naissance de la société, du pouvoir royal, etc. Amour, qui rentre en scène, décide de tenter l'assaut de la tour où est enfermé Bel-Accueil ; il passe en revue ses soldats, Courtoisie, Largesse, Franchise, Pitié, Hardiment, et un nouveau personnage, Faux-Semblant, fils d'Hypocrisie, ancêtre de Tartufe, qui habite tantôt le monde et tantôt le cloître.
Le poète place ici une violente diatribe contre les moines mendiants. — L'amant pénètre dans la tour, auprès de Bel-Accueil, mais il en est bientôt expulsé par Danger. — Sans transition, nous voici transportés chez Nature, qui travaille à protéger les espèces contre la mort, et qui se confesse à son chapelain Genius. Cette confession, en deux mille six cents vers, est une sorte d'encyclopédie des connaissances scientifiques du Moyen-Âge. Elle est suivie d'un sermon de Genius aux personnages qui se préparent pour l'assaut de la tour. Vénus se joint à eux ; elle enflamme la tour ; Danger, Honte et Peur s'enfuient ; et Bel-Accueil permet au jeune homme de cueillir la rose.


Jean de Meung, au milieu de longues digressions, met en scène une foule de personnages qui discutent sur la royauté, la propriété, la richesse, la vertu, les impôts, les moines mendiants ; il raconte les nombreuses tentatives que fait le prétendant de la rose pour délivrer Bel-Accueil. Après mille échecs, Vénus allume au flambeau de Genius, le prêtre de la nature, un brandon qu'elle lance sur la tour où Bel-Accueil est enfermé. Cette tour prend feu ; la garnison se sauve, Bel-Accueil est délivré, et il est permis à l'Amour de cueillir la rose. Il n'est pas besoin d'ajouter que cette fleur est l'emblème de la femme aimée qu'on ne peut obtenir qu'après de longues épreuves.

Un des grands défauts du
Roman de la Rose, au point de vue de l'art, c'est cette longue et froide allégorie sur laquelle il repose.

C. Différences entre les deux parties du Roman de la Rose

Sans doute les deux parties du
Roman se ressemblent par le sujet et l'emploi de l'allégorie ; mais par ailleurs, il y a contraste absolu entre les œuvres des deux poètes.
Guillaume de Lorris, poète élégant et courtois, admirateur de la femme, s'adresse à un public de nobles dames et de grands seigneurs. Jean de Meung, poète vigoureux, mais souvent grossier, railleur, ennemi des femmes, du clergé, des rois, des grands, s'adresse surtout aux bourgeois et au peuple.

D. L'érudition

Il est d'abord un érudit qui ne fait grâce au lecteur d'aucun des détails de sa science.
De là plusieurs défauts graves, en particulier :
— le pédantisme : il cite ou traduit au hasard Ovide, Suétone, Sénèque, Boèce, Virgile, Lucrèce, Tite-Live, Juvénal, Héraclite, Socrate, Diogène, etc.
— l’abus de l'allégorie, qui rend nombre de passages ennuyeux ou obscurs.
— l’incohérence : l’auteur fait entrer dans son plan les sujets les plus divers et les plus étrangers à son récit.
— la prolixité : il fatigue par des développements inutiles ou trop longs : la confession de dame Nature comprend 2600 vers ; Genius prononce un sermon de 1200 vers, etc.

E. Les Idées

Mais la masse des connaissances et des idées fait de la seconde partie du
Roman de la Rose comme un résumé de la science et des aspirations de l'époque.

a) Mépris de l'amour

Jean de Meung fait fi de la femme et de
l'amour, comme le prouve le discours de Raison à l'Amant :

Amour c'est paix haineuse,
Amour est haine amoureuse,
C'est loyauté déloyale.
C'est déloyauté loyale…


b) Haine des puissances établies

— Il attaque les nobles, les rois, qu'il considère comme les serviteurs, non les maîtres du peuple. Les quatre vers suivants ont été souvent cités :

Un grand vilain entre eux élurent,
Le plus ossu de quant (autant) qu'ils purent.
Le plus corsu et le graigneur (le plus grand)
Si le firent prince et seigneur.


C'est dans le même sentiment qu'il dit des princes :

Leur corps ne vaut pas une pomme
Plus que le corps d'un charretier
Ou d'un clerc, ou d'un écuyer.


c) Respect de la science

Mais cet indépendant et ce révolté a un sentiment tout nouveau, le respect de la science et de ceux qui la possèdent :

C'est pourquoi pour noblesse avoir
Ont plus bel avantage et plus grand
Les clercs, vous le pouvez savoir.
Que n'ont les seigneurs de la terre.


Sa foi dans le savoir est si grande qu'il croit, par exemple, à l'alchimie :

D'argent vif ils font naître or fin
Et lui ajoutent poids et couleurs.
Ceux qui d'alchimie sont maîtres,
Par choses qui guère ne coûtent.


F. La poésie

Enfin Jean de Meung est un poète, soit parce qu'il se passionne pour les idées, soit parce que le spectacle des choses le touche. Il sait être gracieux, tantôt peignant l'oisillon mis en cage, le chat guettant sa première souris, tantôt racontant l'histoire de Pygmalion ou de Vénus et Adonis.

Mais ce qui domine, c'est d'ordinaire la précision vigoureuse dans l'invective ou dans la peinture.
Voici, par exemple, quelques-uns des vers où Faux Semblant dévoile sa politique :

Je suis prélat, je suis chanoine…
Tantôt chevalier, tantôt moine…
Je sais bien mes habits changer…
Bref je suis de tous les métiers.
Tantôt châtelain, tantôt forestier…
Tantôt disciple, tantôt maître…


CONCLUSION

Le
Roman de la Rose a été une des œuvres les plus lues au moyen âge. Nous n'en avons pas moins de deux cents manuscrits. L'imprimerie, dès qu'elle a été inventée, en a donné de nombreuses éditions. Traduit en italien, en anglais, en flamand, attaqué par Christine de Pisan, le Roman de la Rose est au seizième siècle modernisé par Clément Marot. Ronsard et Baïf le lisaient encore et le considéraient comme le monument le plus remarquable de notre ancienne littérature.
Ce roman rencontra néanmoins beaucoup de contradicteurs. Le chancelier Gerson (1) prêcha en chaire contre l'auteur, et écrivit même un traité allégorique contre ce roman ; néanmoins, il rendit hommage à l'érudition de l'écrivain, « telle, qu'il n'est personne qui puisse lui être comparé dans la langue française. »


LECTURES COMPLÉMENTAIRES

Éditions. — Francisque Michel, 1864. - Marteau, avec une traduction en vers, 1878-1880.
Études — Langlois : Origines et sources du Roman de la Rose. - Lenient : la Satire en France au Moyen Âge. — G. Paris : la Littérature française au Moyen Âge.

(1) Gerson, célèbre docteur, né en 1363, et auteur supposé de l’Imitation de J.-C.

d’après Daniel Bonnefon, Charles Des Granges, Ernest Langlois, Gaston Paris.