Raymond Queneau,
Zazie dans le métro



C’est un roman de Raymond Queneau (1903-1976), publié en 1959 chez Gallimard.
Malgré une œuvre déjà importante, Raymond Queneau est peu connu du grand public au moment de la parution de
Zazie dans le métro. Le succès fut immédiat et considérable.

Quelques pistes d’analyse:
On peut tout d’abord considérer que Zazie dans le métro est une déclinaison originale du roman populaire, du roman parisien, et du roman d’apprentissage.
Mais également une tentative de dérèglement des formes traditionnelles du roman réaliste.

Pour le résumé du roman, on se référera à l’encyclopédie en ligne Wikipédia, qui fournit plusieurs pistes de lecture.


1. Un roman classique

Du point de vue de l’architecture,
Zazie dans le métro est un roman qui obéit à l’économie classique du roman selon des modalités reconnues:

- une construction de type classique
avec un épisode temporel limité et circonscrit (une grève, deux journées accordées à Zazie à cause de l’escapade amoureuse de sa mère),
- un espace bien déterminé, connu, culturellement valorisé (le Paris à la fois culturel et populaire)
;
- une distribution des personnages
: héros (Zazie, Gabriel, Trouscaillon), personnages secondaires (Charles, Turandot, Marceline), comparses (Laverdure, la veuve Mouaque, Boris);
- un point de vue narratif sans surprise (focalisation zéro)
;
- des procédés de narration sans surprise (alternance de récit et de dialogue).

Zazie dans le métro possède donc toutes les apparences du roman traditionnel, des techniques de Balzac, Zola, Stendhal, au roman apparenté au réalisme poétique des années trente, le comique en plus.

Le plaisir de la lecture naît du registre familier, de la verve des dialogues, des calembours (Zazie révère le général Vermot), de contrastes burlesques entre des éléments lyriques et poétiques et l’argot, qui sont bien plus importants que l’histoire elle-même, sans oublier les effets de réel, le plus souvent assurés par les notations olfactives un peu rabelaisiennes (le premier mot du roman est « DOUKIPUDONKTAN »).

2. Un roman d’apprentissage

Zazie est le seul personnage vivant au milieu de personnages qui se meuvent avec lenteur, comme Gabriel, ou qui vivent par procuration, comme Charles fasciné par la presse du cœur.
Zazie, elle seule, est un être de désir (elle mange des moules avec une « férocité mérovingienne »), elle veut voir le métro, elle veut des « bloudjinnzes », etc.

La vie a prématurément mûri Zazie (sa mère, aidée de son coquin, a fendu le crâne de son papa, alcoolique libidineux), mais il lui reste beaucoup de choses à découvrir en dehors du métro
: quelques monuments parisiens à l’identité floue, la tour Eiffel, les Invalides, le marché aux puces, une brasserie de la place de la République, le Sacré-Cœur et la caserne de Reuilly.

Mais elle n’aura pas la réponse à la question qui la préoccupe
: savoir si son tonton Gabriel est ou non « hormosessuel », et ce que cela veut dire au juste. Tout comme le métro, l’éducation sessuelle sera en grève.

Elle aura cependant bien évolué pendant ces quarante-huit heures
: elle a « vieilli », portant toute la fatalité du monde sur ses jeunes épaules…


3. Un roman qui se conteste lui-même

Le roman n’offre jamais de « sécurité » au lecteur ; c’est un récit déceptif. L’événement n’est jamais nié, démenti, mais les personnages en offrent des interprétations antagonistes le plus souvent.

Le personnage de Zazie n’est pas un avatar féminin de Gavroche. Son rôle narratif est très mince. En revanche, elle est là pour contester le langage et les attitudes des adultes. Elle n’a aucune vérité à proférer, mais elle débusque les ambiguïtés, les discours codés, les attitudes biaisées
; elle torpille la mauvaise foi, et tous les faux-semblants, avec sa clausule péremptoire «… mon cul », ce qui, dans un autre registre, sera également l’effet produit par le perroquet Laverdure: « Tu causes, tu causes… »

De la même manière, le roman se conteste lui-même par la remise en cause de tous les codes narratifs et expressifs. ce que l’on prend d’abord pour de la verve comique est en réalité une mise à mal de la narrativité, d’autant plus sournoise qu’elle s’exerce à l’intérieur même du récit. Les formes de duplicité sont innombrables
:

• confusion des situations (le titre antiphrastique
: Zazie n’ira jamais dans le métro)

• confusion des lieux (Panthéon ou Gare de Lyon
?)

• confusion des rôles (Pédro Surplus satyre et flic)

• confusion des âges (Zazie « vieillit »
: c’est un mot de vieux)

• confusion des sexes (Gabriel est-il un inverti
? Il devient Gabriella le soir et Marceline devient Marcel).

La « sécurité » romanesque est également mise à mal par toute une série d’«exercices de style » parodiques
:

• parodie d’œuvres célèbres
: le monologue d’Hamlet dans la bouche de Gabriel, la fuite dans les égouts qui rappelle celle des Misérables de Victor Hugo, l’allusion au Bateau Ivre de Rimbaud avec l’expression « Gibraltar aux anciens parapets »;

• lapsus qui dévoile la vérité (Marceline devient Marcel)
;

• définition négative (le tabac qui n’est pas celui du coin)
;

• tautologie (le flic embarqué par d’autres flics)
;

• dérision (la gosse brutalise l’adulte)
;

• rébus (
le vulgue homme Pécusse).

Ces figures sont inscrites dans la trame du récit.


Le roman utilise pour les subvertir nombre de formes littéraires bien connues
:

• le latin macaronique (
Nous ne comprenons pas le hic de ce nunc ni le quid de ce quod);

• l’épique (
Gibraltar aux anciens parapets);

• l’homérique (
les mots ailés);

• la latine (
la présentation d’un fromage morose par la servante revenue);

• la médiévale (
à l’étage second parvenue sonne à la porte la neuve fiancée);

• la psychologique (
l’ému patron);

• la narrative (
on, dit Gabriel, pourrait lui donner…).


Enfin, de manière familière aux lecteurs de Queneau, l’altération des temps verbaux bouscule la structure narrative
:

• Présent épique (
elle se tire);

• passé simple des grands romans (
Gabriel extirpa de sa manche une pochette de soie mauve et s’en tamponna le tarin).


Les transcriptions phonétiques font penser à certains procédés de James Joyce
: Doukipudonktan, lagoçamilébou.

Le résultat est sentencieusement affirmé par Gabriel
: « Y a pas que de la rigolade, y a aussi l’art ».

Avec
Zazie dans le métro, pour notre plus grand plaisir, la littérature est entrée — mais heureusement sans excès — dans l’ère du soupçon.