Réflexions sur le théâtre d'Henry de Montherlant

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Henry de Montherlant est né à Paris en 1896. Il écrivit dès l'âge de dix-huit ans un essai dramatique, L'Exil. En 1936, il publie Pasiphaé ; en 1939, il compose Fils des autres.

Mais il ne s'impose à la scène qu'en 1942 avec
La Reine morte ou Comment on tue les femmes, jouée à la Comédie Française.
Fils de Personne est représenté l'année suivante au théâtre Saint Georges.
Le Maître de Santiago, monté en 1948 au théâtre Hébertot, consacre la réputation dramatique de Montherlant. Il fait jouer ensuite Malatesta (1948) ; Demain, il fera jour (1949), qui sert de complément et d'épilogue à Fils de Personne ; Celles qu'on prend dans ses bras (1951).
En 1951, paraît
La Ville dont le Prince est un enfant, jouée à la radio. Port Royal (1954), puis Brocéliande (1956) sont montés à la Comédie-Française.
Suivent
Don Juan (1958) et Le Cardinal d'Espagne (1960). Montherlant est entré à l'Académie française en 1960.
Devenu aveugle, il s'est suicidé en 1972.

• Une intrigue «racinienne»

Une phrase de Montherlant, extraite de ses
Notes de Théâtre, résume son idéal dramatique:
« 
Une pièce de théâtre ne m'intéresse que si l'action extérieure, réduite à la plus grande simplicité, n'y est qu'un prétexte à l'exploration de l'homme; si l'auteur s'y est donné pour tâche non d'imaginer et de construire mécaniquement une intrigue, mais d'exprimer avec le maximum de vérité, d'intensité et de profondeur un certain nombre de mouvements de l'âme humaine. »

Il convient donc d'abord selon la formule racinienne reprise également
par François Mauriac, que l'action soit « simple et chargée de peu de matière. »

Montherlant estime avoir été « 
à l'extrême limite du dépouillement » dans Le Maître de Santiago qui, en trois actes d'une ligne très pure, déroule une action unique dans un lieu unique. Cette simplicité linéaire de l'action extérieure doit aller de pair avec le resserrement, la densité : une scène condensera en quelques pages « ce que le roman dilue en plusieurs chapitres. »

Le théâtre est en effet un art elliptique qui « 
se prête à être un comprimé… Une pièce, par son resserré comme par ce qu'elle ne dit pas, exige bien davantage de l'intelligence et de l'imagination du lecteur que ne le fait le roman où tout lui est mâché. »

C'est ainsi qu'après avoir écrit un roman de deux cents pages environ, intitulé
Père et Fils, Montherlant en a extrait une pièce de soixante-quinze pages, Fils de Personne, tout aussi riche de substance: « Il ne me restait plus qu'à jeter au feu Père et Fils (1). »


Des personnages pétris de contradictions

Une pièce de théâtre doit, d'autre part, exprimer « un certain nombre de mouvements de l'âme humaine. » On serait tenté de penser que, sur ce point aussi, Montherlant reste dans la ligne de nos auteurs tragiques du XVIIe siècle; en fait, il s'en écarte résolument.
Il estime en effet que nos classiques comme d'ailleurs, sauf de très rares exceptions, tous les dramaturges de tous les temps ont procédé à une simplification outrancière et conventionnelle des êtres humains
: « Ce désir d'unifier, et d'accuser un caractère dramatique pour plaire à la paresse d'esprit et aux idées fausses du public et des professeurs, est une des raisons pourquoi presque tout le théâtre, y compris nombre d'œuvres célèbres, reste superficiel et dégoûte les esprits profonds. »


Ainsi donc, les « 
mouvements de l'âme » ne doivent pas être trop « nets et bien dessinés », mais, comme dans la vie, ondoyants et instables. De fait, presque tous les personnages de Montherlant et surtout les protagonistes sont pétris de contradictions: don Ferrante, héros de La Reine morte, est à la fois intransigeant et faible; il est imbu de sa tâche royale et las de son trône; il juge sévèrement chez son fils une médiocrité dont il n'est pas exempt; il déclare qu'il fait exécuter la bâtarde, que son fils a épousée en secret, « pour préserver la pureté de la succession au trône », quitte à s'avouer à lui-même que cet acte est inutile et funeste: « Pourquoi est-ce que je la tue? Il y a sans doute une raison, mais je ne la distingue pas. »


Don Alvaro, le héros du
Maître de Santiago, est un colosse aux pieds d'argile, un homme sans humanité, un monstre d'orgueil et de faiblesse, égoïstement préoccupé de son salut personnel et aspirant pourtant à entretenir en lui une intransigeante spiritualité.

Malatesta, le condottiere, est un scélérat plein de candeur; il a la brutalité d'un reître et les nerfs d'une femmelette; maniaque de la défiance, il se livre à chaque instant (Malatesta).


Le cardinal Cisneros est saisi par la tentation du renoncement, alors qu'il règne en maître tout-puissant sur l'Espagne, mais il meurt de douleur quand on lui impose la retraite qu'il appelait de ses vœux (
Le Cardinal d'Espagne).


On comprend qu'en présence de telles contradictions, de telles incohérences, certains personnages de Montherlant soient les premiers à se demander ce qu'ils sont
: « Oh! mon Dieu, s'écrie le roi Ferrante à la fin de La Reine morte, faites que [le sabre] tranche ce nœud épouvantable de contradictions qui sont en moi, de sorte que, un instant au moins avant de cesser d'être, je sache enfin qui je suis. »


Si les héros de Montherlant sont instables et discordants à tel moment précis de leur existence, à plus forte raison présentent-ils ces caractères, si on les observe à des périodes différentes
:
- dans
Fils de Personne, dont l'action se situe au début de l'occupation, l'avocat Georges Carrion apparaît comme un patriote sincère et un père cornélien; ayant de lui-même une haute idée, il souhaite avoir un fils digne de lui, mais, lorsqu'il prend conscience que son enfant est futile et mou, il l'abandonne à sa médiocrité;

- dans
Demain, il fera jour, dont l'action se déroule quatre ans plus tard au moment du débarquement allié, le patriote ulcéré de 1940 n'est plus qu'un défaitiste, qui a plaidé pour les collaborateurs et qui, non content de s'enfoncer lui-même dans la bassesse, n'hésite pas, par peur de représailles, à sacrifier son fils, en l'envoyant se faire tuer dans la Résistance. En quelques années, le père cornélien est devenu un pleutre, tandis que la « larve » s'est métamorphosée en un héros authentique.


• Vanité de l'existence

Cette instabilité fondamentale des êtres humains, qui s'oppose - pense Montherlant - aux caractères trop linéaires de la plupart des dramaturges, illustre en même temps la vanité des sentiments et de l'existence en général.

Ce monde n'a aucun sens. Il ne peut pas y avoir de communication, de communion entre les hommes, car, semblables aux chevaux de bois d'un manège forain, «
 les êtres se poursuivent toujours sans se rejoindre jamais » et l' « on reste toujours seul. »

[…]

Noblesse et rigueur morale

En présence de cette misère des êtres et des choses, quelle attitude adopter? Il convient de tirer son épingle du jeu, en choisissant un rôle qui satisfasse son amour-propre ou son orgueil (on pense aux engagements successifs de l'auteur: athlétisme, tauromachie, culte du plaisir, passion de la camaraderie, de la vie mondaine, de la guerre, du théâtre enfin, où il trouva « un motif nouveau d'ébrouement »).

Ainsi, à l'image de leur créateur, les héros du théâtre de Montherlant se fixent une ligne de conduite librement consentie; ils s'échauffent sur des causes, sans avoir vraiment foi en elles.

Un certain nombre d'entre eux centrent leur existence sur la notion de qualité. Un style de vie fait de noblesse et de rigueur commande tous leurs actes. Plus que tout autre, don Alvaro cultive un idéal inflexible : il est hanté par une soif de pureté, par la nostalgie de l'absolu. Cette exigence de grandeur morale a pour contrepartie un sentiment de mépris et même de répulsion à l'égard de la médiocrité et de la bassesse. Dans ses drames comme dans ses romans, Montherlant poursuit la même croisade contre la veulerie de notre société « 
abâtardie et molle », oublieuse des « valeurs nobles. »

Ainsi Malatesta […]

De même, Don Ferrante lance à son fils cette phrase cinglante « 
Je vous reproche de ne pas respirer à la hauteur où je respire. » […]

Échec et complaisance pour le néant

Cette morale de la qualité est pourtant le plus souvent vouée à l'échec, car les héros de Montherlant ont trop de faiblesses pour la faire triompher. Ils aspirent alors parfois à la solitude ou au « néant sublime ». Cette complaisance dans le néant c'est le thème du « nada » s'est développée chez notre auteur sous l'influence de la poésie persane. Le poète persan Firdousi fait parler en ces termes le roi Khosrau « Je suis las de mon armée, de mon trône et de ma couronne; je suis impatient de partir et j'ai fait mes bagages. »
[…]

• Une vision chrétienne du monde

Cependant, à côté de ce nihilisme, il y a dans l'univers dramatique de Montherlant une conception religieuse et même chrétienne du monde. Sans doute Montherlant a-t-il affirmé qu'il n'avait pas la foi et même, qu'en tant que Français, il souhaitait « 
qu'elle pût être arrachée de (son) pays. » Mais il ne faut pas oublier qu'il a lui-même distingué dans sa production théâtrale, à côté de la « veine profane », représentée par Pasiphaé, La Reine morte, Fils de personne, Demain, il fera jour, Malatesta et Celles qu'on prend dans ses bras, une « veine chrétienne », constituée par la trilogie catholique: Le Maître de Santiago, Port-Royal et La Ville dont le Prince est un Enfant.
Le Maître de Santiago, en particulier, […]


• Bilan critique

1. Densité et dépouillement

Le théâtre de Montherlant mérite de survivre par ses qualités de densité et de dépouillement. Dans les pièces les meilleures de cet auteur
La Reine morte, Le Maître de Santiago il n'y a pas d'artifice de composition, très peu de mouvement, et pourtant l'action progresse en intensité à mesure que les psychologies individuelles s'accusent et se précisent.
[…]

2. Perfection du style

Enfin, Montherlant, en passant du roman au théâtre, n'a pas renoncé, comme Mauriac, aux prestiges de son style. La critique, presque unanime, a vanté l'exemplaire perfection de son Verbe. Henry de Montherlant écrit dans une langue haute et claire, ferme et large à la fois. Il est aussi à l'aise dans le dialogue direct et dépouillé, qui a la dureté du marbre, que dans le lyrisme à la Hugo, sonore et somptueux.

Mais il excelle surtout dans la formule altière ou insolente, qui cingle comme un coup de cravache
: « La pitié est d'un magnifique rapport… Ce n'est pas tout de mentir. On doit mentir efficacement… Il faut être dans la mauvaise foi comme un poisson dans l'eau… Il n'y a que les imbéciles pour savoir servir et se dévouer… Je ne suis pas un père, je suis un homme qui choisit… Vivre vieux, c'est une question de haine. » Citons encore le fameux cri de don Ferrante à l'adresse de son fils Pedro: « En prison, pour médiocrité! »


3. Faiblesses

Malheureusement, ce théâtre, plus encore que celui de Mauriac, pèche par égocentrisme
:

[…]

NOTES

(1) Montherlant reproche violemment aux chefs-d'œuvre classiques de n'avoir pas respecté ce principe de resserrement
: « Ce que nous sommes forcés de tenir pour les plus hautes formes connues du théâtre se plaît, s'étale et se vautre dans une véritable fange de texte inutile. Il n'y a rien de plus verbeux, et jusqu'à l'insupportable, que la tragédie grecque. » À propos de Racine, il rappelle le jugement de Vigny sur le théâtre classique « où il faut se résigner à entendre des vers dont le second est toujours faux à cause de la cheville, ce qui force l'esprit à en retrancher dix sur vingt. » Montherlant consent pourtant à reconnaître « la puissance pénétrante de certains traits de Racine. »

(2) Les autorités ecclésiastiques ont favorisé la diffusion de cette pièce.

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