BAUDELAIRE, Les
Fleurs du Mal
comparaison entre le recueil de 1857 et le recueil de
1861

Pour comprendre l’œuvre en profondeur,
l’étude des
Fleurs du mal passe d’abord par l’examen comparé des
deux versions de 1857 et 1861 :
pour Baudelaire, la
composition de son recueil était capitale.
Le recueil de 1857 a été profondément remanié, à cause de la
suppression des «pièces condamnées», interdites de publication par
le jugement de 1857, et de l'insertion de poèmes nouveaux.
L’intérêt de ce travail est, pour les explications de textes,
d’aider à situer les poèmes dans le mouvement du recueil, dans
l’une et l’autre version.
La première partie,
Spleen et Idéal, est la plus longue dans les deux
éditions. Sa composition générale a peu varié entre 1857 et 1861.
On peut y distinguer deux sous-ensembles, le premier étant lui-même
divisé en deux :
— l’Idéal :
cycle de l’art, cycle de
l’amour (divisé en 4) ;
— le Spleen.
Mais l’ordre des parties ultérieures diffère
radicalement :
En 1857 :
Fleurs du Mal, Révolte, Le Vin, La
Mort
En
1861 :
Tableaux parisiens (après
Spleen et Idéal, huit poèmes que Baudelaire déplace
de
Spleen et Idéal et dix autres, parus dans des revues
entre 1857 et 1861),
Le Vin, Fleurs du Mal, Révolte, La Mort.
On ne peut parler à propos du plan primitif de 1857 de
« philosophie du divertissement » au sens pascalien du
terme :
on observe le passage de
l’ennui du
Spleen au
sadisme des
Fleurs du Mal (importance en 1857 du poème
« La
Destruction » comme transition) et, après ces
poèmes de la complaisance dans le mal, le recueil plonge dans la
Révolte métaphysique, avant le relatif apaisement du
Vin et de
la
Mort :
volonté d’évasion et le
recueil de 1857 s’achevait avec le dernier sonnet sur une
quasi-promesse :
« C’est que la mort planant comme un
soleil nouveau
Fera s’épanouir les fleurs de leur
cerveau. »
La Mort des artistes (100)
En 1861,
Tableaux parisiens,
Le Vin,
et
Fleurs du Mal se présentent comme trois tentatives de
« divertissements » ou trois façons d’échapper au
déchirement de la condition humaine :
par le pittoresque de la
ville, par les paradis artificiels ou par la conscience lucide,
clairvoyante qui s’exprime dans
Fleurs du Mal.
Après l’échec de ces trois « divertissements » se situe
la trilogie de la
Révolte ou la
nécessité d’assumer les antinomies de la condition humaine.
La Mort n’est
plus désormais promesse d’évasion apaisante, cf.
« Le
Voyage »
où la mort s’exprime comme l’ultime quête de la
nouveauté :
« Plonger au fond du gouffre, Enfer
ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du
nouveau ! »
Il ne faut cependant pas exagérer la
rigueur de cette construction :
Baudelaire revendiquait
certes une composition assez rigoureuse, mais on ne peut parler de
« dialectique » des
Fleurs du Mal. Chaque poème s’inscrit néanmoins dans
un contexte qu’il importe de bien connaître.
Reprenons un peu plus en détail tout en comparant bien les deux
éditions.
1.
Le cycle de l’Idéal
A. Cycle de l’Art
Les vingt premières pièces forment un art poétique nourri parfois
de références à l’art pictural. La thématique n’a pas été modifiée
dans son ordre de la première à la seconde édition, à l’exception
de la suppression de la pièce 20 (condamnée au procès),
« Les
Bijoux » :
transition du cycle de
l’amour au cycle de la beauté.
Dans la seconde édition, Baudelaire remplace cette pièce condamnée
par « Le
Masque »,
lié au thème du mensonge et par l'« Hymne à la
beauté ».
Ce remplacement met l’accent sur le mensonge et le fait que l’art
est lié au désespoir de la vie. « Hymne à la
beauté »
vient nuancer la pièce initiale « La Beauté » (de tonalité plus parnassienne)
par une définition du Beau qui se rapproche de celle de
Fusées, feuillet 16.
Thématique
du cycle de l’idéal
1.
Admiration,
mais impossibilité du Beau antique, dont le poète a cependant la
nostalgie :
pièce 5 ;
pièce 17 « La
Beauté » ;
pièce 18 « L’Idéal » ;
pièce 19 « La
Géante ».
Une inquiétude se décèle dès ces premiers poèmes :
le Beau antique n’est plus
possible chez les nations corrompues et s’exprime alors la quête
d’une Beauté bientôt appelée décadente. L’art prôné par le Parnasse
se révèle par ailleurs impossible :
cf. pièce 17,
« La
Beauté »
n’est plus dans les formes immobiles, mais crée surtout une
inquiétude métaphysique au-delà des formes (le thème du miroir et
des "yeux aux
clartés éternelles"). Cette secrète inquiétude au cœur du
Beau antique se reflète également dans le sonnet 12,
« La Vie
antérieure », qui semble traduire la
nostalgie d’un passé (mythe du portique, des esclaves), mais dont
les derniers vers sont composés en « abyme », au cœur de
ce creux, un autre creux :
« le secret
douloureux ». N’oublions pas que Baudelaire
condamnait l’École Parnassienne et son goût excessif de la
plastique.
2.
Le
Beau moderne :
sonnets 7, 8 et 21 dans
l’édition de 1861. Le Beau moderne est morbide, cf.
« La Muse
malade ».
L’art moderne est considéré comme vénal :
l’artiste doit vivre de sa
plume (les droits d’auteur datent de l’époque romantique). Enfin la
Beauté est considérée comme amorale et s’inscrit dans un registre
métaphysique avec quelque chose de diabolique (cf. « Hymne à
la beauté » dans l’édition de 1861).
Mais ambivalence
de la modernité.
Dichotomie éternité/modernité :
l’essence même du Beau est
éternelle ;
pourtant on est obligé de l’insérer dans une structure moderne, cf.
article sur Constantin Guys.
3.
Ce
Beau moderne se rattache à la conception romantique
(Baudelaire n’a jamais
repoussé le Romantisme, il en a refusé les aspects trop
rhétoriques)
— Poète :
paria, être de douleur,
mais purifié par cette douleur, cf. « Bénédiction » et « L’Albatros ».
— Poète :
mage ;
le poète est celui qui lit les « ténèbres futures », cf.
« Bohémiens
en voyage ».
— L’homme libre face à la mer :
la mer est à la fois l’amie
et l’ennemie du poète. Rapport d’hostilité et de complicité avec la
mer (cf. Byron).
— Poète révolté :
cf.
« Don Juan
aux Enfers » (même si son orgueil est puni, mythe
de Prométhée, cf. « Châtiment de l’orgueil »).
Baudelaire est donc loin de contester la conception romantique,
mais il en diffère par une technique classique :
cf.
« Le
Soleil »,
en relation d’intertextualité avec la Satire III de Boileau
(rime/escrime) et admiration de Baudelaire pour
Malherbe ;
— un tragique ontologique :
• le temps, c’est l’Ennemi, non pas vu comme une dimension
transcendante à l’homme, mais profondément
intériorisée :
et la lutte est d’autant
plus tragique qu’elle est menée en quelque sorte contre
soi-même ;
• la nature :
les Romantiques voyaient la
nature comme un « réservoir inépuisable » d’inspiration.
Baudelaire, lui, éprouve devant cette infinitude l’angoisse d’être
vaincu d’avance par l’abondance de son sujet, cf.
« Le
Guignon » :
« Mainte fleur épanche à
regret
Son parfum doux comme un secret
Dans les solitudes profondes. »
• « La Mort des
artistes » :
l’artiste peut être génial
et cependant parler dans le désert, manquer son
objectif :
« Combien, ô mon carquois,
perdre de javelots ? »
La Beauté ne peut donc que célébrer le
mal d’exister ;
d’où l’importance du poème « Le Masque » :
la Beauté est mensonge par
ce qu’elle dit, et du même coup, masque l’angoisse d’être,
d’exister.
4.
Les conceptions présymbolistes :
cf. Balzac,
Swedenborg.
La théorie des correspondances n’est pas originale chez Baudelaire,
cf. « Élévation », « Correspondances » :
le poète décrypte les
signes et unifie le monde. « Les Phares » créent un lien entre poésie et
peinture, ils sont un exemple de correspondances, à la manière des
transpositions d’art de Théophile Gautier ;
mais tandis que ces transpositions sont descriptives chez Gautier,
elles sont analogiques chez Baudelaire :
son but est de donner des
équivalences :
il n’y a pas plus de
« lustres » chez « Watteau » qu’il n’y est question de
« bal
tournoyant » (la valse n’existe que depuis
le XIXe siècle — 1830).
B. Cycle
de l’amour.
« Les
Bijoux »
faisaient primitivement la transition.
Il s’agit d’une pièce où la felme est vue comme un tableau, un nu,
le désir lui-même étant supprimé le plus possible au profit d’un
regard esthétique. La pièce, condamnée, est remplacée dans
l’édition de 1861 par « La
Chevelure »,
qui, dans sa thématique, renforce le sens de
« Parfum
exotique » :
les deux pièces forment la
nouvelle transition de 1861 entre art et amour.
a)
Le cycle de Jeanne
(Les expressions « cycle de Jeanne », « cycle de
Mme Sabatier », etc. ne sont pas des titres mais une
convention de critiques, la perspective non anecdotique de ces
poèmes rendant impossible leur rattachement rigoureux à des femmes
réelles).
Plusieurs
niveaux :
1. Jeanne,
source de correspondances par l’abondance des sensations dans ces
poèmes :
cf. renforcement de
« Parfum
exotique »
par « La
chevelure » par le biais des sensations.
Voir les pièces « Avec ses
vêtements » (25-27 ;
les chiffres entre parenthèses renvoient pour le premier au n° de
la pièce dans l’édition de 1857, pour le second au n° de la pièce
dans l’édition de 1861), « Le Serpent qui
danse »
(26-28), « Le
Chat »
(33-34).
2. Mais ces sensations sont liées à une agressivité
fondamentale. La
transition se fait avec le poème « Sed non
satiata »
(24-26) ;
cf. les poèmes « Tu mettrais
l’univers… » (23-25),
« Le
Vampire »
(29-31), « Duellum », pièce insérée en 1861 avant
« Le
Balcon »
avec lequel elle fait un vif contraste.
3. La
froideur et la distance :
paradoxalement la femme
agressive et presque nymphomane semble très froide. Cf. les pièces
« Je
t’adore à l’égal de la voûte nocturne… » (22-24),
« De
profundis clamavi » (28-30),
« Le
Léthé »,
pièce condamnée, « Une Nuit que j’étais près d’une
affreuse Juive… » (31-32),
« Remords
posthume »
(32-33), pièce pour laquelle il faut se rappeler
Ronsard :
« Et tôt serons étendus sous la
lame… ».
4. Thème
du souvenir :
lié à des sensations, cf.
« Le
Balcon ».
Baudelaire ajoute en 1861 les quatre sonnets de
« Un
Fantôme » ;
le fantôme, c’est Jeanne, aimée autrefois, et aujourd’hui
malade :
il s’agit de la recherche
de ce qui reste d’un amour dans les sensations conservées
elles-mêmes par l’art. Cf. les adieux à Jeanne :
« Je te donne ces vers afin que si
mon nom… »
pièce dans laquelle le thème du souvenir est lié à des sensations
et à la création artistique, à la sorcellerie évocatoire.
5. Problème pour « Le Possédé » ajouté en
1861 :
semble avoir pour but de
mettre l’amour pour Jeanne sous le signe de l’amour absolu dans le
Mal (Belzébuth). Le dernier vers est une citation du
Diable
amoureux de
Cazotte.
«Sois ce que tu voudras, nuit noire,
rouge aurore ;II n'est pas une fibre en tout mon
corps tremblantQui ne crie :
O mon cher Belzébuth, je t'adore !»
b)
Le cycle de Mme Sabatier
Il s’agit, dans la première édition, des poèmes allant de
« Tout
entière »
(36) à « Le
Flacon »
(44). Le même ordre est conservé en 1861 (41 à 48), mais en 1861,
Baudelaire ajoute comme transition entre Jeanne Duval et
Mme Sabatier la pièce 40 « Semper
eadem »
(sens très ambivalent de ce titre :
on peut
comprendre :
la femme est toujours
la même —
féminin singulier — ou les choses en amour sont toujours
les mêmes —
pluriel neutre.
De toute façon ce poème mis en tête du cycle de Mme Sabatier
le marque d’une note pessimiste.
1. « Tout entière » (36-41) :
Mme Sabatier, comme
Jeanne, est au centre d’un système de
correspondances :
« O métamorphose mystique
De tous mes sens fondus en un !
Son haleine fait la musique,
Comme sa voix fait le parfum ! »
2. Mais dans des poèmes comme
« Que
diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire… » (37-42), la référence est
clairement pétrarquisante. Cf. Le
Canzoniere de
Pétrarque :
Laure devient
intercesseur ;
et cf. aussi « Le Flambeau
vivant »
(38-43) « Ils marchent devant moi, ces Yeux
pleins de lumières. »
3. Mais bientôt apparaît une fêlure :
le pétrarquisme est senti
comme mensonger. Cf. « L’Aube
spirituelle » (42-46),
« Réversibilité »
(40-44), « Confession » (41-45).
4. Dans le cycle de Jeanne Duval, les poèmes du souvenir étaient
très tendres ;
ici ils apparaissent avec une tonalité plus
cruelle :
cf.
« Harmonie
du soir »
(43-47) et le « sang qui se
fige »,
« Le
Flacon »
(44-48).
c)
Le cycle de Marie Daubrun
Les délimitations en sont moins
nettes :
en 1857, le cycle s’étend
entre « Le
Poison »
(45) et « Causerie » (51). Baudelaire ajoute en
1861…
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