Charles BAUDELAIRE
biographie

Claude Pichois a publié avec Jean Ziegler les Œuvres complètes de Baudelaire en 4 volumes dans la collection Pléiade chez Gallimard.
Il dirige aux États-Unis le Centre Baudelaire de l’Université Vanderbilt, le seul centre de ce genre qui existe au monde.
Ce dossier retient de la vie de
Baudelaire ce qui peut aider à la compréhension de son œuvre. Il
semble en effet nécessaire de situer Les Fleurs du Mal
dans la vie du poète, ainsi
d’ailleurs que par rapport à la légende que celui-ci en a faite. Il
ne s’agit pas de se perdre dans la critique biographique, mais de
retenir le minimum de faits solidement établis et utiles pour
expliquer
Les Fleurs du Mal et pour ne pas répéter sur Baudelaire
des lieux communs sans fondement.
I. La
famille
Baudelaire
s’était imaginé une ascendance extrêmement
tragique :
cf.
Fusées feuillet
12, cité par Cl. Pichois, page 19, et Pléiade, tome I,
p. 661 :
« Mes
ancêtres, idiots ou maniaques, dans des appartements solennels,
tous victimes de terribles passions. » Cette vision ne correspond en
rien à la réalité :
la famille de Baudelaire représente le type même de la lente
ascension du peuple à la bourgeoisie et Baudelaire va être celui
qui, se voulant poète, choisit de briser cette ascension. Alors que
la poésie était à l’époque classique une promotion sociale pour le
« clerc » (cf. Voltaire), Baudelaire se représente la
poésie comme le choix de la déchéance, de la marginalité.
A. Le
père
François
Baudelaire :
patronyme à l’étymologie intéressante :
on appelait « baldelaire, baudelaire,
badelaire » un sabre court, dont la lame droite
et à deux tranchants était recourbée et élargie à la pointe.
Baudelaire, lui, donnait à son nom une autre
étymologie :
« baltearis », lié au baudrier ;
mais il s’agit d’une étymologie
fantaisiste.
François Baudelaire était issu d’une
famille de la Marne, vignerons, petits artisans, dont l’ascension
sociale est typique sous l’Ancien Régime :
promotion par l’instruction et par l’Église. Né en 1759, il fait
des études de philosophie à la Sorbonne et est ordonné prêtre en
1784. « Choisir le noir », Stendhal le dira plus tard,
était sous l’Ancien Régime un moyen de réussite sociale pour le
peuple. Mais Baudelaire gardera toujours à l’esprit le sentiment
d’être un « fils de prêtre », c’est-à-dire quelqu’un d’un
peu diabolique (cf. Barbey d’Aurevilly, Un Prêtre
marié).
Homme d’esprit, François Baudelaire va être précepteur dans la
famille des Choiseul-Praslin. C’est un homme qui, toute sa vie,
s’intéressera aux travaux intellectuels de son époque et Baudelaire
aura donc, par son père, le sentiment de côtoyer le
XVIIIe siècle des Idéologues (groupe de philosophes de la fin
du XVIIIe siècle début XlXe qui essayait d’établir des lois de
l’esprit ;
cf. Cabanis, Helvetius, Condorcet, Destutt de Tracy) et des
peintres (François Baudelaire était lui-même un peintre de talent
moyen).
Pendant la Révolution, François Baudelaire aide ses anciens maîtres
arrêtés et cherche à éviter l’échafaud à
Condorcet.
Il
se marie une première fois en 1797 avec Rosalie JANIN, dont il a un
premier fils, Alphonse, né en 1805, qui fera une carrière de petit
magistrat personnage prudhommesque, et qui sera comme la conscience
moralisante et ridicule de son demi-frère Charles.
Sous l’Empire, François Baudelaire mène une carrière de
fonctionnaire au Sénat et, comme tel, a joué un rôle dans le choix
des peintres dont les œuvres pouvaient être introduites dans les
musées. En 1814, sa femme meurt et François Baudelaire démissionne
deux ans plus tard de toutes ses fonctions
administratives :
retraité, aisé, il s’installe 13 rue Hautefeuille et se remariera
en 1819, à l’âge de soixante ans, avec Caroline DUFAŸS.
B. La
mère
La famille
maternelle était également de l’Est (Marne et Haute-Saône). La
grand-mère maternelle de Charles, Julie FOYOT, fille d’un procureur
au Parlement de Paris et émigrée en Angleterre en 1792, a sans
doute épousé là-bas un certain Archenbaut Dufaÿs ou Defayis
(orthographe incertaine), probablement officier et tué à l’Affaire
de Quiberon (tentative de débarquement des émigrés royalistes,
juillet-août 1795).
Caroline Dufaÿs est née en Angleterre
(inscrite dans le registre des baptêmes sous le nom de
Archenbaut-Dufaÿs) le 27 septembre 1793 et y reste jusqu’en 1800,
date à laquelle Napoléon permet aux émigrés de rentrer. Julie Foyot
meurt dès 1800 et Caroline est recueillie et élevée bourgeoisement
par la famille Pérignon (avocat très riche), qui avait sans doute
une dette de reconnaissance à l’égard du grand-père procureur et
chez qui elle fait connaissance de François Baudelaire et de sa
femme. Veuf en 1814, François Baudelaire épousera Caroline, âgée de
vingt-six ans, le 9 septembre 1819.
9
avril 1821 :
naissance, au 13 rue Hautefeuille, de Charles Pierre
Baudelaire.
II.
La vie jusqu’aux
Fleurs du Mal
A. Les premières années.
Parmi les
souvenirs qui vont marquer ses six premières années, notons les
promenades au Luxembourg, les spectacles à l’Odéon et l’appartement
très artistiquement décoré de la rue Hautefeuille (cf. Cl. Pichois,
p. 52-53). Son père meurt le 10 février 1827 et l’enfant va
être très heureux quelque temps, seul avec sa mère. cf. le rappel
de l’été à Neuilly, 3 rue de Seine, dans un poème des
Tableaux parisiens « Je n’ai pas oublié, voisine de la
ville… »
Ce sera le « bon temps » pour
Charles.
Assez
rapidement cependant, sa mère fait la connaissance d’un officier,
AUPICK, né en 1789. Personnage qui n’est pas du tout la
« brute » que suggérera Baudelaire, mais plutôt un homme
qui sera toujours très protégé, très « adapté », très
souple devant des situations nouvelles, d’où sa carrière jusqu’aux
postes d’ambassadeur et de sénateur à travers les régimes les plus
différents. Il est d’origine irlandaise, fils d’officier et sorti
lui-même de Saint-Cyr, chef de bataillon quand il rencontre
Caroline. Le mariage est conclu en hâte le 8 novembre
1828 :
Caroline était enceinte d’un enfant d’Aupick et elle accouche le 4
décembre 1828 d’un enfant mort-né. En l’état actuel des
connaissances, Baudelaire ignora toute sa vie cette affaire, mais
n’en eut-il pas quelque soupçon ?
B. La
scolarité.
Octobre 1831 :
lycée Charlemagne. Mais Aupick est nommé à Lyon :
Charles et sa mère le rejoignent en février 1832, c’est-à-dire à
l’époque de l’émeute des Canuts dont le lieutenant-colonel Aupick
est chargé d’organiser la répression.
1832-1836 :
Charles est au Collège Royal de Lyon. Baudelaire semble garder un
très mauvais souvenir de ses années lyonnaises, mais il a sans
doute exagéré :
il était alors considéré comme un élève doué, travaillant assez peu
et jouant le jeu au minimum. Il semble surtout s’ennuyer.
Janvier
1836 :
retour à Paris où Aupick est nommé à l’État-major. Baudelaire
termine ses études secondaires au lycée Louis-le-Grand. Un
professeur va le marquer, M. RINN, qui l’initie à la
littérature moderne (Hugo, Sainte-Beuve). Mais à Paris comme à
Lyon, Baudelaire, bon élève sans plus, refuse sans révolte de
s’intégrer au monde du lycée :
ses professeurs notent ses manières affectées, ses
« bizarreries » et sa forte tendance à la
« procrastination ».
Baudelaire fait en 1838-1839 son année de philosophie, (« des
idées, mais peu d’ordre », telle est l’appréciation de ses
maîtres). Il a pour ami Émile Deschanel qui partage ses goûts pour
la littérature contemporaine et atteste d’ailleurs les débuts de
l’activité littéraire de Baudelaire (cf. Cl. Pichois,
p. 108109) En avril 1839 (quelques mois avant son
baccalauréat), Baudelaire est renvoyé de Louis-le-Grand pour une
affaire de discipline sans importance, mais il est admis au collège
Saint-Louis et prend pension près de la place Saint-Sulpice Cf. Cl.
Pichois, p. 116, pour la lettre à sa mère du 16 juillet qui
témoigne pour la première fois de son sentiment de l’ennui,
« indolence
maussade et niaise », qui est indiscutablement une
des constantes du caractère du poète.
Baudelaire est bachelier le 12 août 1839 :
ses résultats sont moyens, mais Baudelaire esquissera toute une
légende autour de ce bac ;
il fera croire qu’il a été recommandé auprès du jury par la
propriétaire de sa pension de famille comme
« enfant
idiot »,
mais bien pensant.
Au cours de ses années d’étude, Baudelaire ne marque donc pas de
révolte contre le système de valeurs impliquées dans l’enseignement
reçu, mais se caractérise plutôt par une précoce et profonde
défaillance de la volonté.
C. Le
choix d’une destinée (entre 1839 et 1841 ;
il a 18-20 ans)
Ce choix s’exprime d’abord paradoxalement par le refus de décider
d’une carrière :
ne voulant être ni officier ni diplomate, Baudelaire se fait
inscrire à l’Université de Droit, études qui ne le mèneront pas
bien loin. Même dans le domaine littéraire, Baudelaire ne voudra
pas être auteur dans l’acception professionnelle du terme, créateur
à la Balzac par exemple.
Il voit, à cette époque, dans la littérature un monde de
relations :
il habite à ce moment-là la pension Bailly, à l’angle de la rue
Saint-Jacques et de la rue de l’Estrapade, et fréquente le groupe
de jeunes écrivains appelé « École normande », car
beaucoup d’entre eux venaient de l’Ouest ;
cf. Le Vavasseur, Prarond, etc. Ce groupe se caractérisait par
le goût de la virtuosité technique (cf. leur admiration pour
Les Cariatides de Banville). Ils étaient politiquement
ralliés « au juste milieu » et Baudelaire se sentait très
à l’aise parmi eux. Peut-être rencontre-t-il aussi alors Hugo et
Balzac.
En
1841, Baudelaire se voit dans l’obligation de demander de l’argent
à son frère Alphonse pour payer ses dettes dont le total atteignait
la somme de trois mille francs (un salaire de magistrat était de
quinze cents francs par an). Dès 1840 Baudelaire s’oppose à Aupick
moins à cause de sa vocation littéraire que parce que, refusant de
prendre un métier, il veut néanmoins vivre en dandy
fastueux. Alphonse
interviendra pour que Baudelaire puisse entamer son héritage afin
de payer ses dettes. C’est également au cours des années 1840-1841
que Baudelaire, fréquentant les prostituées (cf. Sara (h) dite
« Louchette »), contracte une première maladie vénérienne
(blennorragie). Le bilan de ces deux années semble donc bien
correspondre à la vision que Baudelaire voulait donner de
lui-même :
un malade, un coupable…, un poète. La nouvelle poésie est à ce
prix, cf. Cl. Pichois, p. 142143.
D. Le
voyage (juin
1841-février 1842)
Soucieux de la
vie que Charles menait, ses parents décident de lui faire faire un
voyage de formation afin de l’écarter de Paris :
Baudelaire, recommandé au capitaine Saliz, est embarqué sur
le Paquebot-des-Mers-du-Sud
à destination de Calcutta.
Mais Baudelaire, indifférent à l’aventure du voyage, refuse de
dépasser La Réunion (alors île Bourbon) et repart le 4 novembre
1841 sur l’Alcide. S’opposent ainsi l’ennui (dont
souffrait Baudelaire à bord, dont le capitaine Saliz sera témoin et
qu’il relatera dans sa correspondance avec les parents de
Baudelaire) et le thème, voire le « mythe » de l’exotisme
que Baudelaire rapportera de ce voyage, et dont les images et les
sensations viendront nourrir
Les Fleurs du Mal (notons cependant que dans sa
« légende » Baudelaire prétend être allé en Inde). À
l’île Maurice, Baudelaire avait fait la connaissance de Mme Autard
de Bragard à qui il dédiera le premier poème des futures
Fleurs du Mal,
« À une dame créole ».
E. Les
années 1842-1844
Baudelaire est
de retour à Paris vers le 23 février 1842. Majeur le 9 avril
suivant, il réclame les comptes de tutelle et s’installe dans 1’Île
Saint-Louis, à l’actuel 22 quai de Béthune. Il a, pour vivre, mille
huit cents francs de rente, ce qui représente l’aisance à l’époque.
Mais il va vivre très au-dessus de ses moyens et le malheur voulait
qu’il eût pour voisin l’antiquaire Arondel et le restaurant de
la Tour
d’Argent à qui
il devra respectivement quinze mille et deux mille cinq cent
vingt-trois francs à sa mort. Face à cette situation qui ne fait
qu’empirer, un conseil de famille est réuni le 27 août
1844 :
il s’agit de donner à Baudelaire un conseil judiciaire en la
personne de maître Ancelle. Baudelaire, furieux, ne se présente pas
au conseil de famille, mais ne va pas non plus faire appel en
justice, comme si, une fois de plus, il acceptait, voire
recherchait, ce nouveau déshonneur. Cf. la thèse de
Sartre :
Baudelaire a mérité, il a voulu mériter sa
vie.
On date de
mai 1842 la rencontre avec Jeanne Duval (ou Jeanne Lemer ou Jeanne
Prosper, on ne connaît pas son nom avec certitude), dont on peut
dire seulement qu’elle était métisse et actrice.
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