La
Touraine d’Honoré de Balzac

Honoré décrit ainsi, dans les Contes
drolatiques, sa
rue natale, qui s’appelait alors Rue Royale :
« Cette ville est
rieuse, amoureuse, fraîche et fleurie… Et comptez, si vous y allez,
que vous lui trouverez, au milieu d’elle, une rue délicieuse où
tout le monde se promène, où toujours il y a du vent, de l’ombre,
du soleil, de la pluie et de l’amour. C’est une rue toujours neuve,
toujours royale, toujours impériale, une rue patriotique, une rue à
deux trottoirs… une rue si large que jamais nul n’a
crié :
« gare ! »,
une rue qui ne s’use pas, une rue bien pavée, bien bâtie, propre
comme un miroir, populeuse, silencieuse à ses heures, coquette,
bien coiffée de nuit par ses jolis toits bleus ;
bref, c’est une rue où je suis né, c’est la reine des rues, la
seule rue de Tours. S’il y en a d’autres, elles sont noires,
étroites, humides, et viennent toutes respectueusement saluer cette
noble rue qui les commande. »
Autre lieu de mémoire balzacienne à Tours :
7 rue des Cerisiers, un hôtel du XVIe siècle abritait
l’institution Vauquer où les sœurs de l’écrivain ont fait leurs
études, et qui a très certainement légué son nom à la pension
du Père
Goriot.
L’amour
du pays natal
« Ne me demandez pas pourquoi j’aime
la Touraine… Je l’aime comme un artiste aime
l’art ».
Balzac a consacré de véritables hymnes à sa province natale,
notamment celui-ci dans Le Lys dans la
vallée. Jamais
paysage ne fut autant transfiguré par l’amour !
Universel sans doute, l’auteur de La Comédie
humaine, mais
aussi profondément tourangeau. Pareille reconnaissance peut étonner
car à Tours, où il est né le 20 mai 1799, il a connu une prime
jeunesse plutôt sinistre.
Placé en nourrice chez une femme de gendarme à Saint Cyr sur Loire
jusqu’à l’âge de quatre ans, le jeune Honoré a été marqué par
l’absence de la tendresse maternelle. À cinq ans, le voici externe
dans une pension de Tours, où il va souffrir d’un certain dénuement
face aux enfants de la petite bourgeoisie locale.
Après ses années-prison du collège des Oratoriens de Vendôme, il ne
revient à Tours que pour le troisième trimestre d’une classe de
troisième qu’il redouble, avant son départ dans la région
parisienne.
De cette période maudite (« Cet enfant ne nous donnera que des
chagrins », disait sa mère), le génie s’est
peut-être forgé. Malade, humilié, abandonné, Balzac informe ses
camarades qu’un jour, il sera célèbre. On ne se doute pas alors
qu’il portera une société tout entière dans sa tête plus de
2 000
personnages dans 85 romans.
Si à partir de l’âge de quinze ans, Balzac connaît d’innombrables
domiciles dans Paris et sa banlieue, il sera loin d’oublier sa
Touraine. De 1830 à 1837, on note une quinzaine de retours aux
sources. À l’origine, c’était pour une question médicale. Une
croyance médicale de l’époque voulait qu’on remédiât à une santé
chancelante par des cures d’air natal.
Mais loin de se reposer, Balzac va travailler d’arrache-pied.
Surtout dans la vallée de l’Indre, à Saché, chez les amis de la
famille, les Margonne. À l’abri de ses créanciers, il va ébaucher,
écrire ou corriger Maître
Cornélius, Le Père
Goriot,
La Recherche de
l’Absolu, Le Lys dans la
vallée,
Illusions
perdues.
La Touraine, qu’il gagnait par un voyage de vingt-trois heures en
diligence, c’était encore Tours et son curé dans le quartier de la
cathédrale, la Grenadière à Saint Cyr sur Loire où il voyait
Mme de Berny, qui fut son premier amour et sa mère de
substitution, Vouvray, évoquée dans La Femme de trente ans
et L’illustre
Gaudissart,
Marmoutier et son monastère dans L’Excommunié,
la vallée de l’Indre encore avec Les Deux
Amis, Langeais
et sa duchesse. Sans compter les Contes drolatiques
écrits à la manière de
Rabelais. Jusqu’à La Peau de chagrin
qui, pour se dérouler dans
la société parisienne, ne se termine pas moins d’une façon
surprenante par une vision de la Loire.
« La
Touraine, j’avais besoin d’y revenir comme un enfant sur le sein de
sa mère »
avouait le forçat de l’encrier. Cette inguérissable nostalgie ne
l’empêchait pas de lancer quelques piques aux Tourangeaux jugés un
peu mollassons. « Je leur pardonne d’être
bêtes, écrivit-il, car ils sont
heureux. »
Textes
faisant référence à Tours et Saint-Cyr-sur-Loire :
1.
À Tours :
- la ville
apparaît dans Le
Lys dans la vallée, Maître Cornélius, La femme de trente
ans, mais elle
est surtout le décor du Curé de
Tours ;
- l’hôtel Gouin situé rue du Commerce est devenu l’hôtel de Jean de
Xaincoings dans Maître
Cornélius ;
- la maison de l’abbé Birotteau — qui loge chez Melle Gamard
dans Le Curé de
Tours- est
située à l’emplacement de l’actuel cloître de la Psalette, aussi
appelé Préau Saint-Gatien, collé à la cathédrale de Tours (les
indications qui la situent 8 rue de la Psalette sont
erronées) ;
- à Saint-Cyr-sur-Loire, Balzac séjourne avec Mme de Berny à
La Grenadière, dont il fait le cadre de son court roman du même
nom, et qui apparaît aussi dans Le lys dans la
vallée. Pour
apercevoir la maison aujourd’hui, il faut, depuis Tours, traverser
le pont Napoléon et prendre à gauche la RN 152 vers Saumur. La
Grenadière est signalée aussitôt, au
n° 13.
2.
dans le Val de Loire :
Les villes et
villages suivants sont le décor d’œuvres de la Comédie
humaine :
- Le château de Saché, ouvert à la visite, est le lieu
incontournable (maquette d’une statue d’Honoré par Rodin, celle où
il n’est pas tout nu) ;
- près de Saché, le château de Valesne devient château de Frapesle
dans Le lys dans
la vallée ;
le château de la Chevrière et le manoir de Vonne s’unissent pour
devenir le château de Clochegourde ;
- vous pouvez parcourir la route que faisait parfois à pied Balzac
pour se rendre de Tours à Saché à travers les « landes de
Charlemagne », qui est celle qu’il fait emprunter à Félix de
Vandenesse dans Le lys pour aller de Tours à
Frapesle ;
- Luynes et Ussé (Les deux
amis) ;
- Langeais (La
duchesse de Langeais) ;
- Turpenay à l’entrée de la forêt de Chinon, ainsi que Rochecorbon,
Azay-le-Rideau, Ballan-Miré et Chinon (Contes
drolatiques) ;
- La femme de
trente ans a
pour décor Vouvray (de même que L’illustre
Gaudissart) —
en particulier le pont de la Cisse — et le château de
Montcontour ;
- Blois (Louis
Lambert, Le martyr calviniste, Le lys dans la
vallée) ;
- Saumur (Eugénie
Grandet) ;
- Artannes, Pont-de-Ruan et Pont-Cher sont également des lieux où
se déroule l’action du Lys dans la
vallée ;
- Plessis-Lès-Tours (Maître
Cornélius) ;
- Marmoutier et la célèbre Grange de Meslay (L’excommunié) ;
- à Azay-sur-Cher, le château de Beauvais est le lieu du drame qui
inspire Une
ténébreuse affaire :
le sénateur Clément de Ris est enfermé pendant vingt jours dans un
caveau. Dans ce roman, la Chartreuse du Liget est également
évoquée.

Montcontour,
un rêve inaccessible
Faute d’argent, Balzac ne put réaliser son rêve :
acheter le château de Moncontour, à Vouvray (Indre-et-Loire).
« MONCONTOUR est un ancien manoir
situé sur un de ces blonds rochers en bas desquels passe la Loire…
C’est un de ces petits châteaux de Touraine, blancs, jolis, à
tourelles… un de ces châteaux mignons, pimpants, qui se mirent dans
les eaux du fleuve avec leurs bouquets de mûriers, leurs vignes,
leurs chemins creux, leurs larges balustrades à jour, leurs caves
en rocher, leurs manteaux de lierre et leurs escarpements. Les
toits de Moncontour pétillent sous les rayons du soleil, tout y est
ardent ».
Ainsi Julie d’Aiglemont (La Femme de trente
ans)
découvre-t-elle ce château.
Sur les traces de son enfance tourangelle, l’écrivain cheminait
souvent vers Vouvray. II se rendait chez M. Savary, ami de son
père, vigneron à La Caillerle, dans la vallée Coquette. Il y situe
les mésaventures du commis voyageur Gaudissart. Cet
Illustre
Gaudissart qui
s’était fait rouler par un vigneron vouvrillon et dont le buste,
érigé en 1934 place Vavasseur à Vouvray, intrigue les
touristes.
Toujours dans La
Femme de trente ans, Balzac décrit ainsi
Vouvray :
« Comme
niché dans les gorges et les éboulements des rochers, qui
commencent à décrire un coude devant le pont de la Cisse. Puis, de
Vouvray à Tours, les effrayantes anfractuosités de cette colline
déchirée sont habitées par une population de
vignerons… »
Vignerons qu’il mettra en scène dans ses Contes drolatiques
ou Eugénie
Grandet.

Moncontour n’a pas changé, toujours
avancé au rebord du coteau à la proue d’un océan de vignes.
Tourelles, balustrades, vaste terrasse plantée, fenêtres à meneaux
Renaissance de ce château dont le corps date du XVe s., le tout
chapeauté d’ardoises, décor immuable.
Balzac convoitait ce manoir dont il était tombé amoureux. La
revente de ses actions du Chemin de fer du Nord n’aurait pu suffire
à la réalisation de son rêve. Mme Hanska — la belle comtesse
polonaise, qui signait ses lettres « L’Étrangère » et
qu’il finira par épouser — avait refusé de dénouer les cordons de
sa bourse, et l’écrivain dut renoncer, en 1846.
Le château a été très endommagé pendant la Révolution et lors d’un
incendie en 1943. À cette occasion, les inesthétiques ajouts
néogothiques de la fin du XIXe s. furent anéantis. C’est ainsi que
Moncontour a retrouvé le séduisant visage qu’immortalise une des
premières photographies réalisée, en 1850, par le propriétaire
d’alors, le duc de Massa, lointain successeur des comtes de Sainte
Maure puis des Rohan-Chabot.
N’oublions pas l’attirance de Balzac pour le vin de Vouvray ! Il en
buvait jusqu’à « quatre bouteilles de blanc, ce qui
ne faisait que donner un pétillement plus vif à sa
gaieté »,
selon Théophile Gautier.
