x

Nous utilisons des cookies pour vous garantir la meilleure expérience sur notre site. Si vous continuez à utiliser ce dernier, nous considérerons que vous acceptez l'utilisation des cookies.
Pour en savoir plus, consultez notre charte.






Voltaire : les mystères de sa naissance



Voltaire est-il bien né le 21 novembre 1694 ou plus probablement le 20 février 1694 ?

Stacks Image 40
Stacks Image 42



PIERRE LEUFFLEN

Voltaire à Châtenay

À Châtenay, petite commune de la proche banlieue au sud de Paris (aujourd’hui Châtenay-Malabry), une tradition orale persistante, reprise de génération en génération par les habitants et confortée par les historiens locaux, affirme, depuis le début du XIXe siècle et même auparavant, que Voltaire y serait né le 20 février 1694 plutôt qu’à Paris le 21 novembre de la même année. Bien que cette hypothèse soit aujourd’hui formellement écartée – peut-être un peu rapidement – par la biographie officielle de l’écrivain, il nous avait paru intéressant, à l’occasion de l’assemblée générale 2016 de la Société Voltaire qui s’y déroulait, de faire le point sur cette question et plusieurs autres, liées à celle-ci, afin de mettre en lumière les vestiges de la présence du philosophe dans cette cité.





Stacks Image 44

Les mystères de la naissance de Voltaire


La quasi-certitude de la date de naissance de Voltaire le 20 février 1694
Même si de grands mystères entourent encore la naissance de Shakespeare et d’Homère, il est assez surprenant qu’en France, pour un grand écrivain, né il n’y a « que » 324 ans et de la notoriété de Voltaire, il existe tant de zones d’ombre autour de sa naissance.

La première concerne son éventuelle « bâtardise ». Nous n’évoquerons pas cette question ici car elle ne concerne en rien Châtenay. Nous nous contenterons de constater que cette hypothèse hasardeuse est bâtie à partir d’allusions de l’intéressé lui-même, au demeurant très peu nombreuses et assez floues.
Il en va tout autrement de la date et du lieu de sa naissance. Le seul document matériellement incontestable qui existe est un extrait d’acte de naissance.
Pour reprendre les données de cette question, on peut se référer aux termes mêmes de Voltaire, en 1776, dans le
Commentaire historique sur les Œuvres de l’auteur de La Henriade, un écrit anonyme dont on sait qu’il a été dicté directement par lui :
Les uns font naître François de Voltaire le 20 février 1694 ; les autres, le 20 novembre de la même année [sic pour 21 novembre, l’acte du 22 novembre indiquant « né le jour précédent »]. Nous avons des médailles de lui qui portent ces deux dates ; il nous a dit plusieurs fois qu’à sa naissance on désespéra de sa vie, et qu’ayant été ondoyé, la cérémonie de son baptême fut différée plusieurs mois.

Cette affirmation vient clore une série de revendications de la date du 20 février comme étant celle de sa véritable naissance, faites le plus souvent à l’occasion de son anniversaire.

Le 1er janvier 1777, Voltaire s’emporte encore auprès du comte d’Argental contre le « maudit extrait » qui le fait naître en novembre.

À ces affirmations, on ne peut plus nettes, s’ajoutent des données qui accréditent la même thèse. Dès 1750, corrigeant et retranchant des éléments d’une notice biographique préparée par Baculard d’Arnaud en vue d’une édition rouennaise de ses œuvres, Voltaire ne modifie pas sa date de naissance du 20 février 1694.



Stacks Image 46

En 1764, dans l’article « Certain, certitude » du Dictionnaire philosophique, il raconte l’histoire d’un certain Christophe dont tout le monde assure qu’il est âgé de 28 ans en se fondant sur son extrait baptistaire. Or, ce document a été antidaté « par des raisons secrètes » trompant ainsi tout son entourage. L’allusion à son propre cas est limpide même si, en l’occurrence, il s’agirait plutôt d’un extrait postdaté et que Voltaire ne nous éclaire pas sur les motifs de ce tour de passe-passe.
Bref, il est peu probable que nous ayons un jour une certitude, sauf découverte d’un document ou d’un témoignage probant.

Mais l’hypothèse d’une naissance le 20 février 1694 bénéficie d’un tel faisceau de présomptions qu’il paraît difficile de l’écarter, d’autant qu’aucun biographe n’a jamais avancé un motif crédible pour lequel Voltaire aurait tant tenu à se vieillir de neuf mois.

Ajoutons à cela diverses considérations de bon sens. Le baptême de François-Marie se déroule en novembre 1694 dans la plus stricte intimité familiale. L’abbé de Châteauneuf, le parrain, est un ami intime de la famille et, selon Duvernet, premier biographe de Voltaire, il aurait joué un rôle dans les premiers mois de la vie difficile de cet enfant promis à une mort prochaine, servant de liaison entre la nourrice et la mère.

Marie Parent, tante par alliance de Voltaire, est la marraine. Rien à voir avec le baptême du frère aîné, Armand, porté sur les fonts baptismaux par le duc de Richelieu, neveu du cardinal, et la duchesse de Saint-Simon. Pourquoi le baptême du cadet est-il si discret alors que la situation du notaire Arouet s’est améliorée et qu’il aurait pu prétendre à de plus hautes et riches relations encore ? Ne doit-on pas rester entre soi et ne pas trop montrer un enfant de neuf mois, certes chétif, mais qui est loin d’être un nourrisson d’un jour ? Quant au prêtre, il est forcément dans la confidence et les sympathies jansénistes du père Arouet rencontrent un écho opportun au sein de la paroisse Saint-André-des-Arts, l’une des plus influencées, à Paris, par cette forme de pratique religieuse. Le père Arouet a quitté, avec sa famille, la rue de la Calandre en 1692 en vendant sa charge notariale pour venir s’installer rue Guénégaud, qui dépend de cette paroisse, avant de gagner l’appartement de fonction, lié à la charge de receveur des épices en 1701, et de passer ainsi à la paroisse Saint-Barthélemy.




Stacks Image 48

On ne peut passer sous silence le document qui a paru longtemps militer définitivement en faveur de la naissance le 21 novembre. Au milieu du XIXe siècle, un homme qui se prétendait cousin de François Arouet a produit une lettre soi-disant écrite le 24 novembre 1694 par un certain Pierre Bailly, lui aussi cousin de François Arouet :

Mon père, nos cousins ont un autre fils, né d’il y a trois jours. Madame Arouet me donnera pour vous et la famille les dragées du baptême. Elle a été très malade ; mais on espère qu’elle va mieux. L’enfant n’a pas grosse mine, s’estant senti de la cheute de la mère.


Cette lettre, publiée alors que Jean Clogenson (1785-1876) relance le débat sur la naissance de Voltaire – nous y reviendrons –, apparaît comme providentielle et, pour tout dire, comme trop belle pour être honnête. De fait, Guy Chardonchamp, puis Jacques Renaud et enfin René Pomeau qui, sur la base de nouvelles investigations, pousse la démonstration jusqu’à son terme, démontent la supercherie.


Benjamin Fillon, auteur d’autres forgeries, n’a jamais montré l’original de cette lettre, demeurée introuvable malgré des recherches scrupuleuses dans différents fonds d’archives privées. Quand on ajoutera que Pierre Bailly, l’auteur supposé de cette lettre, a fort opportunément disparu au Canada deux ans après l’avoir écrite, on conclura que le principal argument des partisans de la naissance le 21 novembre s’effondre. Mais le mal est fait et il aura fallu plus d’un siècle pour démonter cette forgerie qui pendant tout ce temps a prospéré, laissant s’ancrer dans les esprits que Voltaire était né le 21 novembre 1694.







L’incertitude sur le lieu de naissance demeure


Par conséquent, s’il est permis d’affirmer, sans trop forcer la réalité des faits, que Voltaire est bien né le 20 février 1694, il en va tout autrement du lieu de cette naissance. Depuis Condorcet qui avance pour la première fois le village de Châtenay dans la notice biographique qu’il écrit pour l’édition de Kehl (1789), tous les voltairiens du premier cercle qui ont eu l’occasion de rencontrer Voltaire de son vivant ont établi le lien entre la naissance en février et Châtenay.

D’où Condorcet et les « gardiens du temple » tiraient-ils cette information ? De Voltaire lui-même ? On est bien obligé de constater qu’à aucun moment dans ses œuvres ou sa correspondance, Voltaire ne parle, ne suggère ni même ne cite le nom de Châtenay. Aurait-il fait des confidences orales à l’un ou l’autre de ses amis ? Rien ne permet de l’affirmer.

L’abbé Duvernet, premier biographe de Voltaire, qui avait obtenu sa collaboration pour écrire son ouvrage, sans qu’on sache sur quels points elle portait, s’était contenté d’affirmer que Voltaire était né dans une autre paroisse que Saint-André-des-Arts.

Le premier à avoir enquêté sérieusement sur la naissance de Voltaire est Jean Clogenson. Avant d’écrire une « Note sur la naissance de Voltaire, sur sa famille, et sur les actes ci-dessus », pour l’édition Delangle, une des nombreuses éditions complètes post-Restauration, il se rend en 1826 à Châtenay, accompagné de son éditeur, afin de mener lui-même son enquête. Et qu’y apprend-il – les faits remontant à plus de cent trente ans – en interrogeant des vieillards qui ont eux-mêmes connu des vieillards morts à plus de quatre-vingts ans ? Ils rapportent la vieille tradition orale selon laquelle la mère de Voltaire, en visite dans le village, étant prise des douleurs de l’enfantement, s’arrêta dans une maison où elle mit au monde le petit François-Marie. Quand il s’enquiert de quelle maison précise il s’agit, on lui désigne le « château Arouet ». Il s’agit là d’une impossibilité, puisque les Châtenaisiens désignent sous ce nom la maison que François Arouet n’acquerra que le 18 juillet 1707 – nous le verrons plus loin –, soit treize ans après la naissance de François-Marie.

S’estimant pleinement renseigné, Jean Clogenson n’alla pas chercher plus loin. La bévue des vieux Châtenaisiens s’explique aisément. Ayant sous les yeux une demeure liée à la famille Arouet, ils la désignent tout naturellement comme le lieu de naissance de Voltaire. Il n’en reste pas moins que cette erreur fragilise la thèse de la naissance à Châtenay.

Il resterait une piste à explorer que, malgré tous nos efforts, nous n’avons pas réussi à éclairer. Devant le domaine de la Roseraie, où se situait le château Arouet sur ce qui est aujourd’hui la place Voltaire, se dresse une bâtisse qui existe toujours aujourd’hui et qu’au XIXe siècle et au début du XXe, après la démolition du château Arouet en 1854, on désignait comme la « maison natale de Voltaire », selon le titre d’une photographie d’Eugène Atget, et de nombreuses cartes postales anciennes ainsi légendées. Y a-t-il là une nouvelle tradition orale qui a remplacé l’ancienne dès lors que le château Arouet avait disparu ? Ou bien est-on en présence de la véritable maison où dut faire halte Mme Arouet ? Cela mériterait quelques investigations plus approfondies encore.

En l’état, la naissance à Châtenay reste une possibilité mais seulement une parmi d’autres, dont évidemment Paris. Dans cette affaire, René Pomeau, qui prit l’initiative d’une vaste entreprise collective destinée à rendre obsolète la grande biographie voltairienne parue plus d’un siècle auparavant et qui y réussit de façon magistrale, ne fut pas aussi heureux dans la présentation des mystères qui entourent la naissance du philosophe. Après avoir méticuleusement démontré que Voltaire était né le 20 février 1694 selon toute vraisemblance, il ne s’attarda guère sur le lieu de cette naissance et s’appesantit longuement sur l’éventuelle bâtardise de l’auteur de Candide. Puis sous le vocable « d’hypothèse », il mêla les trois sujets pour construire une histoire qui peut être intellectuellement satisfaisante mais qui a le tort de mêler un élément quasiment certain (la date de naissance), un élément hypothétique (le lieu de naissance) et un élément qui relève de la conjecture (la bâtardise). S’il avait séparé ces trois éléments, la date de naissance serait chose acquise et les deux autres pourraient légitimement donner lieu à des recherches complémentaires.

Il en résulte une certaine confusion que traduisent parfaitement les quelques biographes qui se sont risqués à publier après 1985, date de parution du premier des cinq volumes de
Voltaire en son temps. En 2007, Pierre Milza s’intéresse essentiellement à la mystérieuse personnalité du chevalier de Rochebrune. La même année, Raymond Trousson s’intéresse pour l’essentiel, à la bâtardise. L’année suivante, Max Gallo élude pratiquement ces problèmes de début de vie en ne mentionnant que la bâtardise. Enfin, dans le dernier ouvrage paru, François Jacob nous offre une position originale parfaitement résumée qui rejette notamment la bâtardise au nom de la ressemblance des portraits de François Arouet et de Voltaire. En somme, à l’exception notable de François Jacob, tous les nouveaux biographes ont retenu de « l’hypothèse » de René Pomeau, la bâtardise éventuelle de Voltaire, élément considéré sans doute comme plus « vendeur » auprès du grand public.




NOTES


1. Que soit remercié ici, en premier lieu, Jean-Michel Raynaud dont les notes et archives de recherches, accumulées lors de la préparation de son ouvrage Voltaire soi-disant, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1983, ont été récupérées, triées et inventoriées par Andrew Brown et Ulla Kölving avant leur dépôt à l’Institut et Musée Voltaire de Genève et qui renferment de nombreuses copies d’actes notariaux qui ont donné une impulsion décisive à nos propres recherches. Jean-Michel Raynaud a d’ailleurs pu prendre connaissance de la première version de notre travail peu de temps avant son décès, survenu le 14 août 2016. Toute notre gratitude va ensuite à Philippe Chambault, Châtenaisien, qui a publié en 1978, avec la collaboration de Françoise Guyard, un dossier de cinquante fiches, richement documentées, sur l’histoire de sa ville, et qui a obligeamment mis à notre disposition son savoir et ses archives personnelles. Le service des Archives communales de Châtenay-Malabry, riche de nombreux documents particulièrement bien conservés et catalogués, nous a apporté des informa¬tions précieuses grâce au professionnalisme et à l’obligeance d’Armelle Bourhis, sa responsable, et de ses collaboratrices. Enfin, un grand merci à Alain Leufflen qui a assuré le traitement des illustrations et la réalisation des plans.


2.
La première version de cette étude est parue sous forme d’un fascicule édité à l’occasion de l’assemblée générale 2016 de la Société Voltaire qui s’est tenue à Châtenay à la Maison de Chateaubriand le 4 juin 2016. La présente version a été remaniée et mise à jour.

3. L’original de ce document, issu des archives paroissiales de l’église Saint-André-des-Arts à Paris, n’existe plus. Cette église fut détruite sous la Révolution. Les registres paroissiaux avaient été transportés à l’Hôtel de ville mais ils brûlèrent dans l’incendie de cet édifice, en 1871, sous la Commune. Toutefois les premiers chercheurs du XIXe siècle, notamment le consciencieux et fiable Auguste Jal (1795-1873), l’ont transcrit sur l’original. De plus, des copies contemporaines de Voltaire, sont annexées à certains contrats de rentes viagères, telle que celle que nous reproduisons, du 8 juillet 1746 (AN, MC/ET/CVIII/471).


4.
Moland, t. I, p. 71.


5.
20 février 1765, à Damilaville, D12411 ; 27 février 1765, au maréchal duc de Richelieu, D12422.


6.
D20493.



7.
« Préface d’une édition des œuvres de M. de Voltaire, que des libraires de Rouen se proposaient de faire en 1750 », Mémoires sur Voltaire et sur ses ouvrages par Longchamp et Wagnière, Paris, André, 1826, t. II, p. 481-503, ici p. 482.


8.
Voltaire, OC, t. XXXV, p. 510.


9.
[Théophile-Imarigeon Duvernet], La Vie de Voltaire, par M***, Genève, 1786.


10.
Benjamin Fillon, Lettres écrites de la Vendée à M. Anatole de Montaiglon, Paris, Tross, 1861, p. 113.

11. Jean Clogenson, Lettre à M. le rédacteur du Nouvelliste de Rouen sur la naissance de Voltaire, né à Châtenai, le 20février 1694, Rouen, H. Rivoire, 1860.


12.
Guy Chardonchamp, La Famille de Voltaire, les Arouet, Paris, Honoré Champion, 1911, p. 93.

13.
Jacques Renaud, « Les ancêtres poitevins de Voltaire », Bulletin de la Société historique et scientifique des Deux-Sèvres 11/3, 1960, p. 185-244.


14. René Pomeau, Voltaire en son temps, t. I: D’Arouet à Voltaire, Oxford, Voltaire Foundation, 1985, p. 20-21.



15.
Il est aussi à l’origine de la fameuse lettre écrite par Armand Arouet et son frère et soi-disant signé « Zozo » et Arouet : D1.


16.
[Duvernet], La Vie de Voltaire, p. 12.


17. René Pomeau, Voltaire en son temps (1694-1791), Fayard/Voltaire Foundation, 1985-1994.

18.

19. Pierre Milza, Voltaire, Paris, Perrin, 2007.

20. Raymond Trousson,
Voltaire, Tallandier, 2008.

21. Max Gallo, Moi j’écris pour agir. Vie de Voltaire, Fayard, 2008.


22. François Jacob, Voltaire, Gallimard, Folio, 2015.