Panurge
Étude du personnage dans les quatre romans de Rabelais
J. Plattard
M. de Diéguez
V. L. Saulnier
Diraton
Minvieille
H. Coulet
2. Étude approfondie du personnage de Panurge : synthèse
Ce dossier montre la cohérence du personnage dans les quatre livres et insiste sur le projet narratif de Rabelais

1.
L'ÉVOLUTION DE PANURGE
1° La plupart des critiques sont d'accord pour estimer que le
Panurge du Tiers et du Quart Livre
est très différent de celui
qui est apparu dans Pantagruel ;
ainsi J. Plattard écrit :
« Panurge
n'est plus ni l'inventeur de stratagèmes, ni même le mauvais
escholier de la montagne Sainte-Geneviève. On nous avait bien dit
qu'il fuyait naturellement les coups, mais nous ne supposions pas
qu'il deviendrait l'image de la couardise, qu'affole l'ombre même
du danger. Et son obstination dans le parti qu'il a pris, sa
facilité à trouver des sophismes pour donner une interprétation
favorable aux réponses divinatoires, font de lui le portrait de
l'homme que leurrent l'amour-propre, le désir ou la
passion. »
(Rabelais, Hatier-Boivin, 1939).
M. de Diéguez est encore plus sévère :
« (Le)
caractère (de Panurge) change, il devient lâche, il est aveuglé de
mauvaise foi, colérique, insolent. L'esprit malin vous séduit, lui
dit Pantagruel. La sagesse profonde appartient ici à Pantagruel. Il
domine Panurge maintenant et de très haut, alors qu'il n'était
autrefois qu'une sorte de condisciple. »
Mais le plus sévère pour Panurge est certainement M. A. Screech
dans l'lntroduction de son édition critique du Tiers Livre, Droz-Minard, 1964 : il accuse
Panurge de « philautie », c’est-à-dire d'un amour
maniaque de lui-même.
2° V. L. Saulnier réfute brillamment ces accusations à la fin
de son livre Le
dessein de Rabelais :
il estime que Le
Tiers Livre ne
condamne pas Panurge comme le fera Le Quart
Livre. Dans un
important chapitre (chap. XIV, Perplexités), V. L. Saulnier cherche d'abord
à laver Panurge de l'accusation de perplexité maladive qu'on porte
souvent contre lui dans Le Tiers
Livre ;
il rappelle le jugement de Rondibilis :
Panurge n'est pas un malade, il est « bien tempéré en ses
humeurs, bien complexionné en ses esprits » ;
dans toute la première série des consultations il garde sa belle
humeur et sa confiance en lui et reste persuadé que le mariage lui
promet bonheur et fidélité ;
une certaine perplexité apparaît au chap. XXIV, mais Panurge ne
tarde pas à reprendre son optimisme et ne se laisse pas
aller ;
jamais en tout cas ses compagnons ne le méprisent, Pantagruel lui
témoigne une profonde affection, car Panurge a toujours soif
d'apprendre ;
qu'il n'arrive pas à se résoudre est plutôt à son
honneur :
il est des cas où il faut savoir laisser le temps
agir ;
et de plus les conseilleurs qu'il entend sont généralement bien
médiocres, n'arrivent pas à sortir de leur spécialité, n'attendent
qu'argent et honneur de leur science et finalement c'est Panurge
qui décide spontanément de s'embarquer à la recherche de la Dive
Bouteille, c’est-à-dire de sa vérité personnelle. Quant à
l'accusation de « philautie », elle n'est guère
conciliable avec celle de perplexité :
« Panurge
n'a nullement l'air de se plaire en soi, écrit encore V. L. Saulnier. Tout son
souci est de réfléchir, d'examiner, d'interroger les autres. Tout
en lui répétant « connais-toi toi-même », ses amis ne
laissent pas de lui conseiller, une fois décision prise, de se
jeter à l'eau :
si Panurge refuse, et veut écouter encore des avis, c'est tout le
contraire de la « philautie ».
Diraton :
Panurge tombe dans la philautie érasmienne parce qu'il s'obstine
dans l'attachement à son idée ?
Mais son idée elle-même est tout le contraire de l'égoïsme, de
l'égocentrisme ou de l'introversion, puisqu'elle est exigence
d'enquête. Elle s'oppose autant qu'il est possible à l'illusion sur
soi-même et à la satisfaction de soi-même :
puisque Panurge prétend, tout simplement, s'adresser aux autres,
pour savoir. »
Mais par une sorte de renversement dialectique, V. L. Saulnier
montre que c'est peut-être là la folie de
Panurge :
il veut être sage, trop sage, sage aux yeux du monde, il n'accepte
pas cette part de folie apparente que comporte toute entreprise
quand elle est celle « d'une recherche de la vérité menée
par soi-même… Le vrai péché, c'est de ne pas être fou. Voilà dans
quelle mesure Panurge commence à être méprisable au Tiers Livre.
Pantagruel, lui, a, semble-t-il, déjà décidé de chercher et faire
route lui-même. Il a sauté le Rubicon. »
Enfin P. Minvielle propose une interprétation sociologique des
inquiétudes de Panurge dans Le Tiers et Le Quart
Livre :
« La
situation de Panurge dans ces livres illustre la naissance de
l'individu. Dans un monde dont les structures éclatent, cet être
sans attaches, facétieux et aimant mystifier les bourgeois et les
agents du guet, est issu de la plèbe urbaine, parisienne du XVle s.
Indépendant en face des lois et des cadres sociaux, il obéit à des
tendances naturelles, à des instincts
profonds ;
et sa recherche d'une femme qui ne le tromperait pas suggère des
rapports avec le monde… L'anarchisme assez superficiel de Panurge
laisse deviner le besoin sous-jacent d'un ordre social où
s'épanouir. Insatisfait, usant d'une liberté incertaine et ambiguë,
il cherche sa place dans le monde. L'aide qu'il rencontre est bien
mal assurée, et les réponses qu'il reçoit, obscures ou
inadmissibles. L'attitude des personnes consultées est formaliste,
et leurs réponses sont celles de spécialistes ne sortant pas de
leur ordre. »
Quant à H. Coulet (Le roman jusqu'à la
Révolution,
Colin, 1967), tout en acceptant l'idée d'un Panurge qui dégénère
au Tiers
Livre, qui
devient ridicule par sa peur, son indécision, sa façon de toujours
interpréter à son avantage les avertissements les plus inquiétants,
il pense que Panurge est « dépassé par les événements, lui
naguère si à son aise dans la gueuserie parisienne. L'écolier
bohème, encore médiéval par plus d'un trait de ses mœurs et de son
esprit, s'est muni en vain de toutes sortes de connaissances, il ne
peut devenir l'homme des temps modernes sans une conversion morale,
une prise de conscience qui exige plus de caractère qu'il n'en a,
et dont la révélation oraculaire de la Bouteille formule le
symbole :
« Soyez vous-mêmes interprètes de votre entreprise »,
commente Bacbuc. »
2.
Étude approfondie
La
cohérence du personnage
On voit traditionnellement dans Panurge
le maître fourbe, le voleur, le méchant qui sait rester drôle dans
l’ignoble, qui nous vient des plus anciennes traditions
populaires :
les trompeurs des fabliaux, maître Renard… Il ressemble comme un
frère aux mauvais garçons qui hantent les tavernes chères à
François Villon.
Mais il semble bien que Panurge soit un personnage de roman bien
plus complexe qu’il n’en a l’air, et son évolution dans les livres
successifs mérite une étude approfondie.
Voyons comme il se présente.
I.
Dans
Pantagruel
Quelques
traits physiques et certains traits de caractère de Panurge se
trouvent au chapitre 9 de Pantagruel :
« beau de nature et
élégant de tous linéamens du corps »
Sa physionomie marque que Nature l’a fait sortir de riche et noble
lignée.
Au chapitre 16 :
« Panurge était de stature
moyenne… sinon qu’il était un peu paillard »
ie :
bien fait, bien proportionné, distingué et élégant, mais avec
quelque laisser-aller dans ses manières et peut-être quelque
débraillé.
Donc, un type d’homme racé, séduisant, portant bien la toilette,
avec un soupçon de mauvais genre, que peut rendre inquiétant un
profil fin, mais marqué par un nez « en manche de
rasoir »,
osseux, mince et courbe.
Le type du bel aventurier.
Mais il existe bien autre chose chez Panurge :
- Il a participé à la croisade de prestige contre les Turcs en
1502, sûrement pas par foi religieuse intense, ni par devoirs
féodaux.
Il a été fait prisonnier lors de la défaite des Chrétiens devant
Mytilène. Il a subi des épreuves cruelles, il est revenu à Paris
blessé et en haillons.
Mais II, 14 et 17 :
il a fait de bons profits d’agent, tôt envolés (but de son voyage
?)
- avant, il a fait de longues études :
il est polyglotte en langues anciennes, modernes, européennes et
orientales. C’est un savant encyclopédique, connaissant toutes les
techniques ;
chirurgien et rebouteux de têtes coupées !
Il possède également la dextérité du charlatan, du cambrioleur et
du pickpocket, ainsi que toute la faconde du bonimenteur.
Pantagruel éprouve de l’amitié pour cet homme plaisant à voir, de
bonne race, savant à miracle, ayant des services de guerre, de
l’énergie, de la prudence, de la fantaisie et l’esprit de
décision.
Avec tous les défauts ou vices du « valet de Gascogne »
de Marot, il est aussi bien que lui le « meilleur fils du
monde »
Il veut et sait plaire aux autres. C’est un buveur intrépide. Il
s’habille avec une recherche voyante :
sa braguette, apparente comme c’est l’usage, mesure trois pieds et
s’orne d’une houppe de soie !
Il est vite au courant des choses et des gens :
en deux jours, il a découvert les rues de Paris, la Montagne
Sainte-Geneviève, le Palais, les églises, et il est vite bienvenu
des dames et des demoiselles, sensibles à son élégance et à la
cour, effrontée mais gaie, qu’il leur fait.
Mais il va devenir fat et se risquer à mugueter en haut lieu.
Panurge tient à sa réputation de
« surmâle » :
en neuf jours à Paris, il réalise 417 conquêtes (cas non
exceptionnel de statistiques !)
Il est ravi quand on lui parle des 150 000 filles des Dipsodes
ennemis.
Les
farces de Panurge :

Plus ingénieuses et spectaculaires que raffinées et discrètes !
Ses victimes préférées sont les théologiens, maîtres ès arts et docteurs de l'Université, qu'il traite avec des inventions du plus mauvais goût.
D'autres jours, pour se délasser après boire, il assomme les troupes du guet en compagnie de quelques compaings, ou jette un cornet de puces dans le cou des dames, graisse d'huile les beaux habits des passants, à moins qu'il ne se rende dans quelque tripot pour y tricher effrontément aux cartes.
« Malfaisant, pipeur, beuveur, batteur de pavé, ribleur », il connaît soixante-trois manières de se procurer de l'argent et ne sort jamais sans un équipement complet de cambrioleur.
Le point commun de toutes les farces de Panurge : elles procèdent d’un souci de justice distributive ; elles s’adressent volontiers à des gens qui les justifient : donneurs d’indulgences ou belle dédaigneuse (intéressée !)
Panurge est un facétieux protestataire, cf La Brige de Courteline, paradoxal redresseur de torts administratifs ou sociaux ; fantaisistement prodigue.
Mais, constamment, Panurge a le souci de sa conservation personnelle.
Il ne porte pas d’armes, se réfugiant sous le coutelas protecteur de Frère Jean ; pratique la savate et le chausson.
Il évite les bagarres : se battre, oui (contre les Turcs, les Dipsodes, les Géants) ; être battu, non. Voir II, 21.
Il a peur des coups, ce qui est différent de la peur ! Il ne rêve pas plaies et bosses, comme Frère Jean.
Selon sa promesse, il accompagne Pantagruel partout ; il remplace Pantagruel dans une opération périlleuse dans le camp des Géants, en faisant diversion.
Dans la croisade de Mytilène et la guerre de Dipsodie, il sait prendre une audacieuse décision quand il le faut.
Il est sans panache, mais sans peur, sinon sans vantardise.
Pour compléter :
Panurge est sans hauteur morale, sans charité humaine, sans souci ni respect des hommes et des femmes, et d’une imagination déconcertante dans la grossièreté ; aussi satisfait de soi que dédaigneux d’autrui ; fort rancunieux, fort personnel – sauf en ce qui concerne sa fidélité à Pantagruel et son amitié vis-à-vis des compagnons.
Panurge n’est pas « pervers » : il ne fait pas diaboliquement le mal pour le mal et surtout aux faibles. Il le fait pour son amusement personnel et pour la confusion des fâcheux.
Panurge est « malfaisant » (II, 16) plus que mauvais, cf on le dit dans l’Ouest des enfants turbulents, taquins, et des chèvres.
En outre, il est suprêmement égoïste.
C'est un lointain ancêtre du Neveu de Rameau et de Figaro.
II. Dans le Tiers Livre
[…]
III. Dans le Quart Livre
[…]
IV. Panurge, un personnage complexe
[…]
Quel était le dessein de Rabelais ?
[…]
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