Joachim du BELLAY, Les Regrets (1558)
Satire de la Rome papale




Sonnet LXXVI : la satire :

Cent fois plus qu’à louer on se plaît à médire :
Pour ce qu’en médisant on dit la vérité…


Sonnet LXXVIII : satire du Vatican :

Je te raconterai du siège de l’Église,
Qui fait d’oisiveté son plus riche trésor,
Et qui dessous l’orgueil de trois couronnes d’or
Couve l’ambition, la haine et la feintise…


Sonnet LXXIX : satire du Vatican (suite) :

Je n’écris de l’honneur, n’en voyant point ici :
Je n’écris d’amitié, ne trouvant que feintise,
Je n’écris de vertu, n’en trouvant point aussi,
Je n’écris de savoir, entre les gens d’Église.


Sonnet LXXX : satire de Rome : le Vatican, la « Rome neuve », la vieille Rome (rappel des Antiquités) :

Si je monte au Palais, je n’y trouve qu’orgueil,
Que vice déguisé…
…quelque part où j’arrive,

Je trouve de Vénus la grand bande lascive…
…en la vieille Rome, adonques je ne treuve

Que de vieux monuments un grand monceau pierreux.


Sonnet LXXXI : satire du conclave :

Il fait bon voir, Paschal, un conclave serré…
Et briguer là-dedans cette troupe divine,

L’un par ambition, l’autre par bonne mine,
Et par dépit de l’un être l’autre adoré…


Sonnet LXXXII : satire du Vatican (suite) :

Ici les courtisans font l’amour et la cour…
Ici l’oisiveté rend le bon vicieux…


Sonnets LXXXV, LXXXVI, LXXXIV : satire de la vie romaine :

Suivre son cardinal au Pape, au Consistoire,
En Capelle, en Visite, en Congrégation…
De quelque ambassadeur accompagner la gloire…
Parler du bruit qui court, faire de l’habile homme

Se promener en housse, aller voir d’huis en huis
La Marthe ou la Victoire…
Flatter un créditeur…
Courtiser un banquier…

Et pour répondre un mot, un quart d’heure y songer :
Marcher d’un grave pas et d’un grave sourcil,

Et d’un grave sourire à chacun faire fête…
Cacher sa pauvreté d’une brave apparence :

Voilà de cette cour la plus grande vertu…


Sonnet XCII : satire des courtisanes romaines qui ne savent que :

En mille crespillons les cheveux se friser,
Se pincer les sourcils, et d’une odeur choisie
Parfumer haut et bas sa charnure moisie,

Et de blanc et vermeil sa face déguiser :

Aller de nuit en masque, en masque deviser…
Baller, chanter, sonner, folâtrer dans la couche,

Avoir le plus souvent deux langues en la bouche…


Sonnet XCIV : poison au Vatican et vérole à la ville :

Heureux qui peut longtemps sans danger de poison
Jouir d’un chapeau rouge ou des clefs de saint Pierre !

Qui a pu sans peler vivre trois ans à Rome !
(avoir la vérole)


Sonnet XCVII : satire des courtisanes et des moines :

Doulcin, quand quelquefois je vois ces pauvres filles
Qui ont le diable au corps, ou le semblent avoir…
Tout le poil me hérisse, et ne sais plus que dire.
Mais quand je vois un moine avecques son latin
Leur tâter haut et bas le ventre et le tétin,
Cette frayeur se passe, et suis contraint de rire.


Sonnet XCIX : la rue à Rome

Quand je vais par la rue, où tant de peuple abonde,
De prêtres, de prélats, et de moines aussi,

De banquiers, d’artisans…
Car la dame romaine…,

Ne s’y promène point, et n’y voit-on que celles
Qui se sont de la cour l’honnête nom donné…


Sonnets CI, CV, CVI : satire de la cour romaine où les fripons peuvent parvenir aux plus hauts honneurs :

Et aux plus hauts honneurs les moindres parvenir…
…nous voyons ici

De tout bois faire pape, et cardinaux aussi…
Mais voir un estafier, un enfant, une bête,

Un forfant, un poltron cardinal devenir…
Un Ganymède avoir le rouge sur la tête…
Du Jupiter céleste un Ganymède on vante,

Le tusque Jupiter (1) en a plus de cinquante :



    Sonnet CIX Le cloaque du Vatican :

    Comme un qui veut curer quelque cloaque immonde…
    Ainsi le bon Marcel ayant levé la bonde,

    Pour laisser écouler la fangeuse épaisseur
    Des vices entassés, dont son prédécesseur
    Avait six ans devant empoisonné le monde…
    (le pape Marcel II)
    Tomba mort au milieu de son œuvre entrepris,
    N’ayant pas à demi cette ordure purgée.


    Sonnet CXI satire de Charles-Quint, qui vient d’abdiquer, et du pape Paul IV qui se prépare à la guerre contre l’Espagne :

    …qu’il est fort malaisé
    Que l’un soit bon guerrier, ni l’autre bon ermite.


    Sonnet CXIII : satire du népotisme pontifical :

    Force nouveaux seigneurs, dont les plus apparents
    Sont de Sa Sainteté les plus proches parents…


    Sonnet CXV, CXVI Désir de fuir un pays inhospitalier :

    Ô que tu es heureux…,
    D’être échappé des mains de cette gent cruelle…
    …, fuyons cette cruelle terre,
    Fuyons ce bord avare et ce peuple inhumain…
    On ne voit que soldats, enseignes, gonfanons,

    On n’oit que tambourins, trompettes et canons…


    Sonnets CXVIII, CXIX satire de la cour de Rome comparée à la cour de France :

    …la grandeur que je voy
    Est misérable au prix de la grandeur d’un Roi !…
    De ces rouges prélats la pompeuse apparence,

    Leurs mules, leurs habits, leur longue révérence…
    …quelle différence

    Se voit de ces grandeurs à la grandeur de France…


    Sonnet CXXVII : Encore la satire de la cour pontificale :

    Ici de mille fards la traïson se déguise,
    Ici mille forfaits pullulent à foison,
    Ici ne se punit l’homicide ou poison,
    Et la richesse ici par usure est acquise :
    Ici les grands maisons viennent de bâtardise…
    Ici la volupté est toujours de saison,

    Et d’autant plus y plaît que moins elle est permise…


    Sonnet CXXXI : rappel de la satire romaine :

    Celui qui par la rue a vu publiquement
    La courtisane en coche…
    …celui qui de plein jour

    Aux cardinaux en cape a vu faire l’amour,

    C’est celui seul, Morel, qui peut juger de Rome


    Sonnet CXXXII Souvenirs de Rome pendant la guerre :

    Quant à l’état du Pape, il fallut que j’apprinse
    À prendre en patience et la soif et la faim :

    C’est pitié, comme là le peuple est inhumain…

    En bref, à la veille des guerres de religion, une virulente satire de la Rome papale, sous la plume d’un poète qui avait, comme Érasme, Rabelais ou son ami Ronsard, embrassé l’état ecclésiastique (on l’oublie souvent), mais qui restait attaché, au sein même de ses regrets, à l’épicurisme antique qui avait nourri sa jeunesse.