Savoir
raisonner
Fiche 8. Convaincre
et persuader
Les arguments que nous devons choisir pour convaincre ou persuader
un interlocuteur, un lecteur, ne sont pas toujours les mêmes sur un
même sujet, car ils dépendent en partie du destinataire.
On cherche à persuader
en s'adressant aux
sentiments de l'autre, et à convaincre
en s'adressant à sa raison,
à son intelligence.
Grâce à la persuasion, on cherche à obtenir un changement concret
(une attitude, un comportement, un achat…). Grâce à la conviction,
on cherche à obtenir un accord intellectuel.
Par exemple, un alcoolique peut être convaincu des méfaits de
l'alcool, mais s'il n'en est pas persuadé, il continuera à
boire.
Texte
1. Une abominable coutume
Il y avait alors dans l'Arabie1 une coutume affreuse, venue
originairement de Scythie, et qui, s'étant établie dans les Indes
par le crédit des brachmanes2, menaçait d'envahir tout l'Orient.
Lorsqu'un homme marié était mort, et que sa femme bien-aimée
voulait être sainte, elle se brûlait en public sur le corps de son
mari. C'était une fête solennelle qui s'appelait
le bûcher du
veuvage. La
tribu dans laquelle il y avait eu le plus de femmes brûlées était
la plus considérée. Un Arabe de la tribu de Sétoc étant mort, sa
veuve, nommée Almona, qui était fort dévote, fit savoir le
jour et l'heure où elle se jetterait dans le feu au son des
tambours et des trompettes. Zadig remontra à Sétoc combien cette
horrible coutume était contraire au bien du genre
humain ;
qu'on laissait brûler tous les jours de jeunes veuves qui pouvaient
donner des enfants à l'État, ou du moins élever les
leurs ;
et il le fit convenir qu'il fallait, si l'on pouvait, abolir un
usage si barbare. Sétoc répondit :
« Il y a plus de mille ans que les femmes sont en possession
de se brûler. Qui de nous osera changer une loi que le temps a
consacrée ?
Y a-t-il rien de plus respectable qu'un ancien
abus ?
- La raison est plus ancienne, reprit Zadig. Parlez aux chefs des
tribus, et je vais trouver la jeune veuve. »
Il se fit présenter à elle ;
et après s'être insinué dans son esprit par des louanges sur sa
beauté, après lui avoir dit combien c'était dommage de mettre au
feu tant de charmes, il la loua encore sur sa constance et son
courage. « Vous aimiez donc prodigieusement votre
mari ?
lui dit-il . - Moi ?
point du tout, répondit la dame arabe. C'était un brutal, un
jaloux, un homme insupportable ;
mais je suis fermement résolue de me jeter sur son bûcher. - Il
faut, dit Zadig, qu'il y ait apparemment un plaisir bien délicieux
à être brûlée vive. - Ah !
cela fait frémir la nature, dit la dame, mais il faut en passer par
là. Je suis dévote ;
je serais perdue de réputation, et tout le monde se moquerait de
moi si je ne me brûlais pas. » Zadig, l'ayant fait convenir
qu'elle se brûlait pour les autres et par vanité, lui parla
longtemps d'une manière à lui faire aimer un peu la vie, et parvint
même à lui inspirer quelque bienveillance pour celui qui lui
parlait. « Que feriez-vous enfin, lui dit-il, si la vanité de
vous brûler ne vous tenait pas ?
- Hélas !
dit la dame, je crois que je vous prierais de
m'épouser. »
Zadig était trop rempli de l'idée d'Astarté pour ne pas éluder
cette déclaration ;
mais il alla dans l'instant trouver les chefs de tribus, leur dit
ce qui s'était passé, et leur conseilla de faire une loi par
laquelle il ne serait permis à une veuve de se brûler qu'après
avoir entretenu un jeune homme tête à tête pendant une heure
entière. Depuis ce temps, aucune dame ne se brûla en Arabie. On eut
au seul Zadig l'obligation d'avoir détruit en un jour une coutume
si cruelle, qui durait depuis tant de siècles. Il était donc le
bienfaiteur de l'Arabie.
Voltaire (1684-1778),
Zadig.
1. L'Arabie dont il est question dans ce conte est de pure
fantaisie :
la coutume du sutti est indienne.
2. Brachmanes :
on écrit maintenant brahmanes. Prêtres.
Texte
2. Ecologie :
Les Nobel prennent la mouche
Alors que la planète se penche sur son sort à Rio, les
scientifiques jettent une pierre dans la mare écolo.
Quelle mouche a donc piqué nos grosses têtes ?
À l'heure où l'humanité tout entière s'émeut pour sa planète et n'a
que le mot écologie à la bouche, voilà que deux cent
soixante-quatre scientifiques et intellectuels dont cinquante-deux
prix Nobel issus de vingt-neuf pays se mettent en tête de nous
donner mauvaise conscience. Dans un appel adressé à la centaine de
chefs d'État et de gouvernements réunis à Rio jusqu'au 14 juin, à
l'occasion de la Conférence des Nations unies pour l'Environnement
et le Développement, ils alertent les sommités de ce monde contre
les dangers d'un totalitarisme vert où seule, Dame Nature aurait
des droits.
« Nous
exprimons,
écrivent les signataires, la volonté de contribuer pleinement
à la préservation de notre héritage commun, la Terre. Toutefois,
nous nous inquiétons d'assister à l'émergence d'une idéologie
irrationnelle qui s'oppose au progrès scientifique et industriel et
nuit au développement économique et
social. »
Explications de l'un des signataires, Jean-Marie Lehn, prix Nobel
de chimie et professeur au Collège de France :
« Nous
avons le sentiment d'un dérapage, note-t-il. Depuis que l'écologie politique a
pris le pas sur l'écologie scientifique, les prises de position
sont devenues beaucoup trop passionnelles. On en arrive à prêcher
que tout ce qui est naturel est bon et pur, et que tout le reste, à
savoir le fruit de l'activité humaine, est dangereux. Le monde
n'est pas aussi manichéen1, et bannir tout progrès ne nous
amènera jamais au risque zéro. Car la nature, elle aussi, peut être
toxique.
« Savez-vous qu'un grand nombre de pesticides naturels,
sécrétés par les plantes elles-mêmes pour se défendre, et par
ailleurs couramment consommées, se sont révélées cancérigènes chez
les rongeurs ?
L'idéologie d'une nature pure et sans tache en prend un sacré coup,
non ?
Je dis, donc :
relativisons et sachons garder une certaine mesure. Ne péchons pas
par ignorance. Je prends un autre exemple :
on s'inquiète beaucoup à propos de la pollution atmosphérique. Eh
bien, en ce qui concerne le degré d'absorption de substances
cancérigènes, respirer la pollution d'une grande ville durant une
journée est beaucoup moins nocif que de manger un poulet grillé au
charbon de bois. Alors bien sûr, cela ne signifie pas qu'il ne faut
pas assainir notre atmosphère. Freiner toutes les pollutions est
essentiel, en particulier à l'Est et dans le Tiers-monde. Mais
sachons aussi faire preuve de discernement. Il y a de vrais et de
faux problèmes. »
Gare donc aux décisions radicales
prises sous le coup de la panique et basées sur des arguments
pseudo-scientifiques. Certains nous prédisent un avenir
apocalyptique si l'homme ne remet pas totalement en cause sa
logique de croissance.
À
quoi est dû le réchauffement ?
Le pire n'est pas si sûr. Car l'écologie scientifique, disons-le,
tâtonne. Ainsi à propos de l'effet de serre.
« Nous ne
pouvons encore prédire avec une certitude
absolue,
commente un autre signataire de l'appel, le professeur Maurice
Aubert, océanographe et président du Centre d'études et de
recherches de biologie et d'océanographie médicale (CERBOM),
les changements
climatiques que pourrait entraîner l'effet de serre. Certes, il
semble que nous soyons dans une période de réchauffement de notre
climat. La faute à qui ou à quoi ?
Nous ne savons pas encore l'évaluer
précisément ;
est-ce dû à un phénomène naturel puisque la Terre, tout au long de
son histoire, a subi de grandes variations climatiques
allant de réchauffement
en refroidissement ?
Est-ce dû à l'activité humaine ?
Mais les volcans aussi ont une responsabilité dans l'effet de
serre. Un volcan en éruption crache infiniment plus de gaz
carbonique (CO2) que tout la circulation du monde en une journée.
Les bestiaux aussi dégagent du CO2. Alors qu'est-ce qu'on
fait ?
On raie ces derniers de la surface de la terre, on terrasse les
volcans, on supprime les voitures, on interdit toute forme
d'énergie à base de combustibles fossiles ?
Il ne faudrait quand même pas oublier qu'il y a sur Terre plus de
cinq milliards d'hommes qu'il faut nourrir, chauffer et qui ont de
légitimes besoins économiques. D'un autre côté, bien sûr, il faut
se rendre à l'évidence :
notre planète supporte de moins en moins l'hyper activité qu'on lui
fait subir. Faut-il pour autant crier haro sur le
progrès ?
Cessons cette opposition simpliste. La science et l'industrie, dont
la mission est tout de même de se mettre au service de l'humanité,
ont au contraire un rôle fondamental à jouer dans la protection de
l'environnement. Car le progrès et le développement, c'est aussi
arriver à définir précisément les risques et mettre au point des
technologies propres, capables de freiner la destruction du monde.
Je vous donne un exemple :
il y a trente-cinq ans, le commandant Cousteau assurait que la
Méditerranée n'en avait plus pour longtemps avant devenir une mer
morte. Qu'en est-il aujourd'hui ?
Les taux de mercure, de matières organiques et des bactéries ont
été divisés par cent grâce aux techniques d'assainissement et
d'épuration mises au point. Il faut continuer dans ce sens. Et
arrêter de prétendre qu'il n'y a qu'une seule issue
valable :
retourner à l'âge des cavernes. Qui le pourrait
d'ailleurs ?
J'ai vu un ami astronome qui est un écologiste forcené. Il a
installé des capteurs solaires autour de sa maison et se promène à
cheval dans sa région, le midi. Mais quand il doit aller siéger à
l'Académie des Sciences à Paris, que croyez-vous qu'il
fait ?
Il prend l'avion. Permettez-moi de sourire.
Anne
Declèves, La
Vie N°2441, 11
juin 1992.
QUESTIONNAIRE
SUR LES TEXTES
Texte
1.
Étude du texte :
Une argumentation sous forme de récit
1. En quoi consiste la coutume dont parle le
texte ?
2. Quel changement de temps marque le passage de l'exposé général
au récit proprement dit ?
3. Quelles sont les trois interventions successives de
Zadig ?
Auprès de qui ont-elles lieu ?
Quel est leur objet ?
4. Les trois discussions menées par Zadig ne sont pas présentées de
la même manière. Caractérisez-les :
discours direct - discourt indirect - discours indirect libre
(mélange des deux).
5. Relevez dans le passage tous les mots (en particulier les
adjectifs) qui montrent l'opinion du narrateur sur cette
coutume.
6. Donnez un exemple de l'ironie de Voltaire dans le dernier
paragraphe.
7. Quel est le but de Voltaire dans cette page :
- amuser simplement le lecteur ;
- défendre la raison et le progrès contre une tradition
barbare ?
Convaincre
et persuader
1. Que
signifie la réponse de Zadig à Sétoc ?
2. Zadig cherche-t-il à convaincre Almona ou à la persuader ?
3. Pour quelle raison Zadig pose-t-il des
questions ?
Ignore-t-il les réponses à ses propres questions ?
4. L'argument par la tradition :
quel est le point faible de ce type d'argument ?
5. Qu'arrivera-t-il à Almona si elle ne suit pas la
coutume ?
6. Quel type d'argument Zadig a-t-il pu employer auprès des chefs
de tribus ?
7. Quelle conception de la femme se fait Zadig ?
Texte
2
1. Quelle phrase présente le contenu du texte ?
Où est-elle située ?
Pourquoi ?
2. Pour suivre le déroulement de l'argumentation contenue dans les
passages en italiques, complétez le tableau
suivant :


Exercices
d'expression écrite
1. Vois êtes trois candidats à la location d'un appartement. Que
dites-vous au propriétaire pour qu'il vous accorde la
préférence ?
2. Votre meilleur copain conduit sa voiture beaucoup trop vite.
Vous avez peur. Que lui dites-vous pour le convaincre et le
persuader ?
3.
Votre fils de dix-huit ans veut abandonner ses études. Vous voulez
le convaincre et le persuader de persévérer…
Fiches publiées dans Lire à loisir
3e, Nathan.
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